jeudi 25 août 2016

24 août 2016, Paris, Gabon : conférence de la Plate-forme nationale de la société civile

Trois jours avant la présidentielle du samedi 27 août, le président de la Plate-forme nationale de la société civile gabonaise, Georges Bruno Ngoussi, est venu à Paris rencontrer la diaspora gabonaise. Ayant pris des responsabilités importantes dans le suivi du processus électoral, le Pasteur Ngoussi a pu quitter Libreville 24 heures, pour venir montrer à la diaspora l’importance d’une unité autour de l’alliance de l’opposition constituée depuis la nomination d’un candidat unique.
A ses côtés, intervient Mengue M’Eyaa, militante de la diaspora gabonaise à Paris et conseillère du candidat Guy Nzouma Ndama. Celle-ci commence par évoquer la sécurité sociale et l’accès à l’eau potable comme bien public, deux enjeux de développement. Elle revient ensuite sur l’élection, rappelant que les président-e-s de la Commission électorale nationale autonome et permanente (CENAP) et de la Cour constitutionnelle sont inféodé-e-s à l’auteur du coup d’Etat électoral de 2009. Elle informe sur des urnes bourrées trouvées récemment, demande à l’Union européenne de dénoncer ces faits et de « ne pas venir pour entériner la victoire du président sortant ».
Le président de la Plate-forme nationale de la société civile gabonaise commence par faire le point sur le processus électoral qui « n’obéit à aucune norme démocratique ». Il dénonce « le fichier électoral truqué », « la délivrance de pièces d’identités provisoires de 3 mois à des ressortissants de pays étrangers », « des media publics non régulés » et au service d’Ali Bongo, « la casse des panneaux publicitaires » autres que ceux du président, la distribution d’argent pour venir aux meetings, «  de 5000 à 1500 CFA », l’« achat de cartes d’électeurs  entre « 45 000 et 150 000 » CFA, le transport de forces de sécurité pour participer en civil à des meetings dans les camions militaires, « le déplacement du Ministère de l’intérieur »  et « le déplacement de la CENAP un mois avant les élections dans une caserne de la Garde républicaine ».
Georges Bruno Ngoussi constate que « les observateurs internationaux semblent impuissants » et pourraient se contenter d’accompagner une mascarade électorale « dans le calme », comme cela s’est fait pour d’autres « dictateurs », en « reconnaissance de services rendus ». Il ne parle pas explicitement de la mission d’observation européenne. Selon lui, Jean Ping va « continuer la lutte pour la protection de l’environnement et contre l’insécurité ». Il regrette qu’un diplomate américain ait félicité Ali Bongo sur de tels points et demande à la diplomatie américaine de suivre la « déclaration du congrès américain » du 12 juillet. Il demande aussi au pouvoir français d’ « éclaircir sa position ».
Le pasteur rappelle que des membres des syndicats et de la société civile, Jean Rémy Yama et 22 autres personnes, sont toujours en prison. Il signale enfin que des ressortissants étrangers au Gabon pourraient « perturber le processus électoral ».
En conclusion, il revient sur la volonté populaire d’une candidature unique, revendication qui a été reprise par la société civile, qui s’est ensuite largement rassemblée derrière cette candidature. Georges Bruno Ngoussi a mené la société civile dans les discussions qui ont abouti à la désignation de ce candidat. Cette désignation de Jean Ping suite au ralliement de Guy Nzouma Ndama d’Héritage et Modernité, le président de l'Assemblée nationale jusqu’au 31 mars 2016, et de Casimir Oyé Mba, le candidat de l’Union nationale, a été connue le 16 août, 11 jours avant le scrutin. Georges Bruno Ngoussi tient à raconter l’histoire de cette négociation.
Selon le Pasteur, la négociation a duré 72 heures. Les candidats ont d’abord, le premier jour, été auditionnés par la société civile. Les 3 candidats principaux étaient d’accord sur le principe de la candidature unique mais voulait tous être ce candidat. Casimir Oyé Mba a demandé que soient définis des « critères objectifs ». Ces critères ont été choisis : « réseau international, capacité de mobilisation, humilité, solvabilité » pour aller au bout de la campagne. Georges Bruno Ngoussi a rencontré le président de l'Union nationale, Zacharie Myboto et un report pour « mutualiser les efforts et emmener d’autres candidats » a alors été décidé. Une annonce était prévue et ce premier rendez-vous n’a pas été annulé : la plate-forme des 12 organisations y a indiqué que l’annonce était reportée le 16, toujours à l’église Nazareth d’Okala. Jean Ping a été alors choisi dans la nuit, une nuit avec des « sages », en plus des candidats et de la société civile. Le fait que Jean Ping, connu à l’international, soit allé dormir dans tous les villages y compris des villages des pygmées, a été symboliquement remarqué.
Après la fin de l’intervention du président de la plate-forme, le débat avec la salle est lancé. La candidature unique a redonné de l’espoir et les propos sont constructifs. Le pasteur demande à la diaspora de s’unir. Des manifestations sont déjà prévues chaque jour devant l’ambassade du Gabon à Paris, en particulier samedi jusqu’au dépouillement après la fermeture du bureau de vote à 23h. La diaspora enquête sur la préparation des fraudes dans les grandes villes françaises. Des explications sont redonnées sur l’enveloppe du vote qui pourrait poser problème : l’enveloppe est formée de deux parties, une noire pour les bulletins non utilisés notée ‘poubelle’, une blanche pour le bulletin voté. Cette enveloppe originale en Afrique avait été demandée par l’opposition, en particulier Pierre Manboundou.
Quelques intervenants sont cités à propos du processus pour arriver à une candidature unique de l’opposition :  sans oublier de nombreux citoyens activistes, entre autres, parmi les membres de la société civile, Georges Mpaga, le président du Réseau des Organisations Libres de la Société Civile du Gabon (ROLBG), et dans les partis, au niveau de l’Union national, Mike Joktane, lui aussi très actif. Côté France, sans préjuger du poids de cette influence, Mengue M’Eyaa, membre du Parti socialiste français, reconnaît avoir pris contact avec les député-e-s Claude Bartolone et Elisabeth Guigou, la société civile a tenté de rentrer en contact avec l’Elysée. Personne ne parle de Robert Bourgi qui a pris position et est cité par la Lettre du Continent. La question de la Françafrique est rappelée par une personne de la salle et rapidement abandonnée, sans doute considérée comme secondaire dans le contexte actuel.
Une autre question posée concerne la possibilité – ou pas –, dans l’hypothèse d’une victoire, pour les opposants d’aider d’autres pays africains à se démocratiser. La question n’étant pas simple et méritant à elle seule un débat plus large, elle est laissée sans réponse claire.
Après l’alliance, les programmes de quatre candidats ont été rapidement synthétisés et Jean Ping fait maintenant campagne avec un programme commun. Mengue M’Eyaa insiste sur la priorité de Jean Ping à la réforme des institutions, mais aussi sur « la santé la culture, la coopération décentralisée, le codéveloppement, la jeunesse ». L’ancien président de la Commission de l’Union africaine a dans son programme « l’école gratuite jusqu’à 16 ans ».
La société civile a formé des scrutateurs, qui travailleront aussi avec les partis politiques, après que le Ministère de l’intérieur ait sorti une note pour les empêcher d’agir indépendamment. Des « brigades de sécurisation des résultats » seront déployées dans les bureaux de vote. Pour les observateurs, apporter sa propre nourriture et refuser les « sandwichs de la CENAP » est recommandé. Un appel a été lancé pour que la population surveille les bureaux de vote selon le principe « Je vote, je reste ». En particulier, il est question d’empêcher les votes multiples liés aux cartes électorales achetées ou de contrôler les votes par procurations.
Pour le rassemblement des résultats, l’opposition utilisera l’application ‘regardez les élections au Gabon’ (REGAB) créée par Pierre-Desthin Soghe, informaticien gabonais au Québec, « réalisée avec la collaboration d’un groupe Facebook qui compte 2.574 membres ». La coupure générale d’internet est évidemment crainte. Dans le contexte actuel, elle serait fortement dénoncée à l’international. La société civile est en contact avec l’ONU et les diplomates à Libreville. Elle espère dans tous les cas, et même en cas de coupure générale d’internet pouvoir faire connaître rapidement des résultats indépendamment de la CENAP et de la cour constitutionnelle, jugées d’avance sans crédibilité.
Le climat du Gabon a changé. Selon le pasteur, « les gens parlent à visage découvert, la peur a changé de camp ». Pendant la conférence, des images des nombreux meetings sont projetés, un drone a permis de filmer des foules. Le président de la plate-forme constate un « phénomène Ping ». Un intervenant voit Jean Ping comme « la pointe d’une lance »  capable de briser une glace épaisse. Derrière se trouve le peuple, qui, selon cet intervenant, « quelque soit le résultat, sera dans les rues », et aura la possibilité d’aller, si besoin, vers « la désobéissance civile et pacifique ».
Le pasteur donne une connotation religieuse au débat, il fait référence à la bible en citant le slogan de Jean Ping « Etre à l’abri de la peur, être à l’abri du besoin ». L’affaire des crimes rituels est évoquée, une personne de la salle parle de revenir aux « valeurs du christianisme universelles ». Cela fait réagir Mengue M’Eyaa, qui rappelle la place des athé-e-s et des musulman-e-s et rebondit sur la culture originale gabonaise et sur l’idée de biens communs. Elle souligne également que le Gabon de demain se fera avec les femmes, sous les vifs applaudissements de la salle.
Aucun dictateur africain n’a accepté de perdre une présidentielle depuis le 27 décembre 2002 quand, au Kenya, Daniel Arap Moi et l’ancien parti unique KANU avaient accepté les règles du jeu de la démocratie, en particulier l’application de la limitation à deux mandats et l’alternance de parti politique. Est-ce que le Gabon pourrait être le premier pays depuis 13 ans et demi où un président accepterait de quitter le pouvoir par les urnes ?
Selon Georges Bruno Ngoussi, « quelque soit la fraude, Ali Bongo va partir ». Le 22 août, dans une lettre à tous les Gabonais , Guy Nzouba Ndama, Jean Ping et Casimir Oye Mba ont déclaré: « Nous vous invitons à vous tenir prêts à défendre votre vote. Quoi qu’il nous en coûte, individuellement et collectivement, nous ne devons pas reculer ! … Vous avez le devoir de vous demander ce qu’il adviendra de chacun d’entre nous et de notre pays si, par extraordinaire, Ali Bongo rééditait son passage en force… Envers et contre tout, nous vous appelons à la mobilisation, à la prise de conscience des défis et enjeux de cette élection…  L’élection du 27 août … doit nous permettre de faire entrer notre pays dans la modernité. »
Le fait que les opposants soient sortis du ‘système Bongo’ avec une connaissance de ses rouages revient plusieurs fois dans le débat. Les départs du Parti démocratique gabonais (PDG) ont constamment affaibli le ‘fils’ d’Omar Bongo et pourraient continuer. La dictature d’Omar Bongo étaient, dans les ex-colonies françaises, la moins violente, ce qui a permis que la classe politique ne soit pas ensuite décrédibilisée et rejetée par la population. Au milieu des solides dictatures africaines dans lesquelles les mascarades électorales sont depuis longtemps imparables (selon un intervenant du public, la « loi du casino » selon laquelle le propriétaire est toujours gagnant), cet affaiblissement depuis 7 ans d’un chef de l’Etat qui n’avait fait que récupérer le système ‘paternel’ a fait la spécificité du Gabon.
L’alliance de l’opposition 11 jours avant le scrutin est aussi inédite et a créé une première surprise. Cet accord tardif a l’avantage de mettre en évidence la force de chacun des membres de la coalition et de la rendre ainsi plus crédible, plus réaliste car constituée sans gommer les divergences. L’électorat d’Ali Bongo est maintenant estimé comme très inférieur à celui du candidat de l’opposition. L’alliance de l’opposition et son candidat cachent une diversité d’approche dans la société civile et les différents partis, complexe et riche, proche de ce que qui pourrait permettre une nouvelle sorte de transition de la dictature vers la démocratie. Cette configuration originale avant le scrutin a soudain augmenté la probabilité d’une première chute de dictature par les urnes en Afrique depuis 2002. Cependant, les dictateurs ont eux-aussi l’habitude de créer des surprises, sans aucun scrupules, des surprises d’autant plus inattendues, perverses ou violentes, qu’ils se sentent menacés.
Régis Marzin,
Paris, 25 août 2016
Texte également publié sur le blog Regard * Excentrique

mercredi 17 août 2016

17 août 2016, Morgat, La Smala au Mardi de Morgat

Ambiance folle furieuse ce soir à Morgat ! avec le groupe la Smala (banda) !

jeudi 4 août 2016

3 août 2016, Paris, le député tchadien Gali Ngotté Gatta en conférence

Le mercredi 3 août, le député tchadien Gali Ngotté Gatta est en conférence à Paris, où il a informé des membres de la diaspora tchadienne et quelques journalistes, dont le journaliste Seidik Abba (photo, à gauche). La conférence était organisée par l’inépuisable blogueur Makaila Nguebla (à droite).
Après avoir rappelé la situation désastreuse dans laquelle se trouve son pays, par exemple, au niveau de la santé complètement sinistrée depuis la chute du prix du pétrole, le leader tchadien est revenu sur la présidentielle d’avril. Il appartient au groupe des 6 candidats qui se battent contre le nouveau coup d’Etat électoral d’Idriss Déby, et incarnent, ensemble, la nouvelle configuration de l’opposition à la dictature.
Le député universitaire décrit les 3 phases de la fraude formant le coup d’Etat électoral. Après 2 présidentielles boycottées, l’arrivée de la biométrie avait amené un « espoir » qui a conduit des « inscriptions massives », mais la biométrie n’a pas été installée correctement, puisque « les cartes d’électeurs ont été distribué sans vérification » et que, « le jour du vote, il n’y a pas eu d’authentification à cause de l’absence du kit ». Gali Gatta parle de l’absence de lecteur de carte à puce. La première phase a donc été celle de la fraude par le fichier électoral, avec des mineurs, des étrangers.
La seconde phase, le jour du vote, a été basée sur la « duplication des procès verbaux » et leur transmission par une « Commission électoral nationale indépendante (Ceni) parallèle », comportant certains membres de la vraie Ceni, comme l’avait par ailleurs indiqué, Saleh Kebzabo le 30 mai à Paris. Dans la présentation finale des résultats, « seuls les résultats régionaux ont été compilés ». La Ceni a aussi oublié des urnes qui ne sont pas arrivées à Ndjaména. La troisième phase implique le Conseil constitutionnel qui n’a pas récupéré les Procès verbaux réels. Un résultat impossible a été publié par la Céni et validé par le Conseil constitutionnel. Même avec toutes les voix au Nord, Déby était tellement distancé au sud qu’il ne pouvait pas franchir les 50%.
Gali Gatta parle ensuite sur la politique militaire d’Idriss Déby qui pèse très lourdement sur le budget du Tchad et est décidée de manière secrète, par exemple au Yémen. Il insiste sur Boko Haram, sur la question politique que cache la question militaire. Selon lui, la partie tchadienne de la zone du Lac Tchad est une zone à problème à cause du gouvernement, une zone dans laquelle des jeunes entrent dans Boko Haram pour se révolter contre le pouvoir tchadien. Il alerte également sur la montée du salafisme et du wahhabisme qui gagne du terrain sur la confrérie Tijani(yya).
Dans le débat, Gali Gatta souligne que le 21 avril, Idriss Déby a montré qu’il n’hésiterait pas à tirer si la population contestait les faux résultats de l’élection, et que lui-même s’est donc opposé à ce que les jeunes sortent dans la rue. Il revient également sur la création récente du Front de l'Opposition Nouvelle pour l'Alternance et le Changement (Fonac) et sur l’idée du Gouvernement de salut public, une « expression de la légitimité », « à réfléchir ».
Sur le soutien du gouvernement français à Idriss Déby, « l’homme de la situation » (plus ou moins par défaut ou « vu comme le moins pire » dans une question de Seidik Abba), il souligne que « les français se font du mal à eux-mêmes en niant tout ce que Déby a fait avec le terrorisme », citant les membres de la famille de Déby chassé par celui-ci à cause de leur lien avec Boko Haram. Il souhaite que l’opposition tchadienne présente au gouvernement français des arguments documentés sur le sujet, pour en discuter. Concernant la Françafrique, il pense que, les « élections fraudées sont la dernière trouvaille » et que « seuls les pouvoirs démocratiques pourront reposer les questions » autour de la relation entre la France et l’Afrique.
Dressant ce bilan, le député pense qu’Idriss Déby est déjà dans des difficultés telles, qu’il doit dialoguer avec son opposition, et que cette opposition doit dépasser un « choix cornélien », pour exiger ce dialogue. Le 23 juillet, le Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux Affaires politiques, Jeffrey Feltman, « a appelé ses interlocuteurs à soutenir un dialogue inclusif, notamment en vue des prochaines élections législatives ». Gali Gatta indique que pour ce dialogue, on ne pourra éviter d’inclure les « politico-militaires » qui pourraient profiter, comme par le passé, de « ralliements ». Avec « optimisme », Gali Gatta pense qu’Idriss Déby ne pourra finir son mandat, car il sera battu « par un rapport de force dans la démocratie », « une victoire par la démocratie, un refondement avec le peuple ». Il insiste sur la place de la société civile pour arriver à « un changement ».

Régis Marzin, Paris, compte-rendu rédigé le 4 août 2016

lundi 1 août 2016

31 juillet 2016, Paris, Quartier d'été, Naïssam Jallal

Naïssam Jalal and Rhythms of Resistance, au parc de la Butte du Chapeau Rouge, à Quartier d'Eté, antidote à la morosité ambiante depuis l'annulation du Cinéma en plein air à la Villette. C'est beau, c'est calme... on  se retrouve entre ami-e-s. On attend à peine un sans-logis qui habite là et rêve très fort de darbouka. Des enfants jouent devant la scène et font voler le sable. Le soleil hésite et fait varier la couleur, la couleur de la musique, la flûte traversière, le saxophone, la guitare, le violoncelle, la contrebasse, la batterie, la darbouka. Entre deux chansons, entre jazz et mélodie orientale, Naïssam Jalal rend hommage au peuple syrien.

dimanche 31 juillet 2016

30 juillet 2016, Paris, Gabon, alerte de la société civile à quelques semaines de la présidentielle

Georges Mpaga, président du Réseau des Organisations Libres de la Société Civile du Gabon (ROLBG), et acteur illustre de la société civile gabonaise, est en France, « en mission de plaidoyer dans le cadre de l’élection présidentielle du 27 août 2016 ». Il a été invité par la Convention de la Diaspora Gabonaise, proche du candidat Jean Ping, à venir présenter la situation des droits humains et s’exprimer sur le processus électoral.
Georges Mpaga dresse le bilan au niveau des droits humains d’Ali Bongo depuis 2009, insistant encore une fois sur les crimes rituels, l’état des prisons, la criminalité financière. Il informe la diaspora la répression actuelle, des leaders étudiants et syndicalistes. Ali Bongo est arrivé au pouvoir avec l’aide de Nicolas Sarkozy. Le militant gabonais appelle « la France à arrêter de se compromettre », et en prendre en compte que «  le système démocratique est garant des intérêts français ». Il invite l’Union européenne à agir pour la démocratie. Il souhaite sensibiliser « le peuple au respect des urnes », et le pousser à prendre ses responsabilités en cas de « coup d’Etat électoral ». Il appelle à « s’unir, même si l’on ne vote pas pour le même candidat », alors que trois candidats principaux d’opposition sont en lice dans le scrutin à un tour.
A la perspective, d’une nouvelle mascarade électorale au Gabon, la salle exprime d’abord sa violente colère. Dans la diaspora, beaucoup était pour un scénario (une « stratégie ») ‘Destitution Transition Election’. Il reste une sorte de malentendu sur le fait que maintenant, c’est l’élection qui se prépare. La qualité du processus électoral va être discuté au Gabon surtout, et la diaspora à Paris, aura sans doute du mal à participer. La question de la répression en cas de coup d’Etat électoral est aussi dans les têtes.
Le 25 juillet, l’Union européenne a signé pour une Mission d’observation (MOE-UE) dirigée par la députée européenne bulgare, Mariya Ivanova Gabriel. Celle-ci a déjà présidée en 2011, la mission d’observation au Congo Kinshasa. Cette semaine, l’Union européenne vient quasiment d’‘annuler’, un projet d’observation de la société civile mené par le Réseau des Organisations Libres de la Société Civile du Gabon (ROLBG). Un doute légitime apparaît sur le rôle que souhaite jouer l’Union européenne.
Au Togo, l’autre pays d’Afrique avec un dictateur faible, l’Ue a un bilan catastrophique : elle a réussi à s’embourber et à se faire instrumentaliser par la dictature, pendant les élections de 2010, avec une mission d’observation correcte techniquement mais instrumentalisée politiquement, et de 2013 et 2015, avec des budgets gaspillés dans les observations factices d’une société civile manipulée par le pouvoir.
Pour l’instant, la communauté internationale, malgré la résolution du Congrès américain du 12 juillet et la Mission d’observation européenne, n’a pas encore montré de volonté de mettre une pression suffisante pour empêcher un nouveau coup d’Etat électoral au Gabon. Les fraudes se préparent en amont, le fichier électoral est déjà un élément de fraude majeur. Est-ce que l’Union européenne va mener jusqu’au bout une vraie mission d’observation en refusant d’être instrumentalisé par la dictature, ou, va-t-elle se faire imposer un compromis qui signifierait le maintien d’une dictature sept ans de plus et un conflit électoral supplémentaire en Afrique centrale ? Il est encore trop tôt pour le dire et l'observation internationale n’est qu’un élément parmi d’autres. L’opposition gabonaise et la société civile, mènent un plaidoyer en Europe mais, surtout, s’activent au Gabon, pour l’alternance et, au-delà, peut-être, un changement profond.
Régis Marzin
Paris, 31 juillet 2016

samedi 23 juillet 2016

23 juillet 2016, Aubervilliers, Auber'Jazz Day

C'est la 7e édition du Festival Auber'Jazz'Day, toujours devant la mairie. On me dit que le matin, au marché, les artistes sont passés se présenter à la scène de Tuvalu. Je manque de motivation au niveau photos. J'ai plus envie de discuter avec des ami-e-s, qu'autre chose. Cet après-midi, j'ai aussi pensé aux suites de l'attentat de Nice. C'est dans la tête d'autres personnes, sans doute... il nous faudrait quelque chose de vraiment gai pour oublier. A la fin, la place s'anime. Le groupe de jeunes, Echo, est très apprécié du public. Je remarque une anomalie statistique avec quelque chose de différent des autres années. Les femmes et les filles sont plus présentes, plus vivantes, plus festives. Je me demande si certaines ne veulent pas montrer quelque chose, s'il n'y a pas un truc, là... entre défoulement d'oubli et message de revendication d'un droit au bonheur. C'est une lecture en négatif influencée par le contexte et ma subjectivité, certes... je ne sais pas.

samedi 2 juillet 2016

2 juillet 2016, Paris, Festival Rhizomes

C'est avec le plus grand plaisir que je retrouve encore cette année, le festival Rhizomes, mais sans l'été, qui tarde. Au square Rachmaninov, se produit un groupe malien, avec un batteur d'ici, BKO Quintet. Le dépliant indique "tradi-moderne mandingue". Je remarque le musicien qui joue de la ngoni, la guitare tradiditionnelle, en s'excitant un peu comme avec une guitare électrique, d'autant plus que la sienne est électrique et avec des pédales d'effet.
Ensuite, aux Jardins d’Eole, commence le concert de Finzi  Mosaïque Ensemble, de la chanteuse et danseuse Nuria Roviro. Cela commence à peine, que la pluie commence à tomber. Je ne suis pas encore chaud. L'orage est assez fort et arrête tout. On se retrouve à s'abriter sous les arbres, et plus tard, l'eau sur le matériel ne permet pas de redémarrer. Dommage pour le spectacle. C'est tout de même très convivial !

vendredi 24 juin 2016

24 juin 2016, Paris, les fruits du Paradis, nous mangeons

Paris, auditorium du Louvres, vendredi 24 juin, 20h. Je suis ému d'entrer dans le Louvres, pour aller voir un film et écouter un concert. Le responsable de la salle nous explique que les musicien-ne-s arrivent juste maintenant 20 minutes en retard parce que leur train a été bloqué tout l'après-midi. Avec mon voisin, on décode que le train venait de Londres en pleine la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne. . 
Le film, c'est "Les fruits du paradis (nous mangeons)" de Vera Chytilova, film tchèque de 1970, sans le son. La musique sur scène, c'est le groupe de Thurston Moore, avec James Sedwards en seconde guitare, Ich Newman à la batterie (et pas Steve Shelley comme je croyais), Debbie Googe à la basse. Thurston Moore a choisi le film, comme il a choisi deux autres films pour deux soirées précédentes. 
Je suis au troisième rang, au centre, j'ai le son des trois amplis dans les oreilles, assez fort, des amplis massifs avec un son comme j'entends rarement. Ce que je vois et j'entends, c'est ni le film ni le groupe, c'est une œuvre originale, un mélange de 2 choses.
Le film commence par une peinture du paradis des couples, en images superposées, magnifiques, et les musiciens démarrent avec la même intensité. Cela dure 1h40 et un morceau de plus. Je sens le guitariste de Sonic Youth inspiré, peut-être lié à l'histoire par sa propre histoire. C'est impossible à décrire, parce que cela va au delà de la compréhension du scénario du film, des impressions visuelles, du plaisir à écouter une musique. Il y a un effet inédit, multiplicateur du plaisir. Film et musique sont parfois en décalage émotionnel rythmique, mais peu importe. Le mélange des images et de la musique décalées seraient comme la manière de raconter un rêve qui s'éloigne du rêve pour dire autre chose. Il est question d'amour, de couple, de désamour, de connaissance, de flirts, de désir, de mort, et surtout pas de dieu. Les images et les situations à l'écran, sont elles-mêmes très poétiques, symboliques, rêveuses. Elles ne se comprennent pas rationnellement. La musique enfonce dans une perception plus inconsciente encore.
Alors, il n'y a rien à en dire. Chaque spectateur-trice sort avec un changement indescriptible en lui et, sans doute, attendra la nuit, seul-e ou accompagné-e, pour voir si demain matin un rêve lui révélera quelque chose de nouveau.
Merci à Thutston Moore et à son groupe.
Régis Marzin, 24 juin, minuit 55

dimanche 19 juin 2016

Samedi 18, dimanche 19 juin, Montreuil, Ta parole

Dès que j'arrive à Ta Parole, je suis sous le charme de Raphaële Lannadère. Ce seront mes meilleures photos, parce que ce sera ce que je préférerai au niveau musique et chanson. Mais, je ne le sais pas encore ! J'oublie tout de suite mes pérégrinations gabonaises, contre-temps de l'après-midi, et l'orage de début de soirée. A la pause, des ami-e-s me disent que la veille, j'ai manqué un beau concert de Babx.
Ensuite, c'est les 'sages comme des sauvages'...
... puis Féloche with the mandolin orchestra, plein d'humour, de romance décalée. J'aime beaucoup aussi. C'est vrai, la mandoline, c'est joli. Les sérénades post-modernes sont un peu comme les chansons aiguës de Philippe Katerine, cela surprend au début, puis ça passe comme une lettre à la poste.
Le dimanche, je commence par louper toutes mes photos. Jehan et Lionel Suarez sont dans un style assez classique de Ta parole, de la chanson sociale engagée et assez parisienne. 
Chouf est assez rock. J'aime bien le festival Ta parole, parce que je n'ai  pas de bonne connaissance de la chanson française, et que c'est là que j'ai tout appris depuis quelques années. Pour le rock, c'est autre chose...
Comme prévu, il y a foule pour la rue Kétanou. Je galère pour faire quelques photos, parce que je ne veux pas déranger le public. Seuls sont sur scènes Mourad Musset et Florent Vintrigner avec 2 musicien-ne-s. Olivier Leite n'est pas là. Le spectacle est composé de pas mal de chanson des 2 premiers albums que je connais, alors qu'ils ont sortis d'autres albums depuis 2009. Au début, je m'interroge sur l'évolution des textes. Que peuvent bien raconter ces artistes dans une époque comme la notre, bien étrange époque, entre attentats, manifestations agitées, et élections de 2017 ?... mais c'est la fête, et ça danse surtout!
Cette année, je me rends compte que le festival Ta parole est aussi un moment de discussion sur l'actualité sociale parisienne, parce que je suis trop africain maintenant et parfois un peu perdu au milieu des subtilités du militantisme parisien. Il y a des tables de presse. Le festival finit sur une intervention d'un intermittents du spectacle, Loïc, de la Compagnie Jolie Mômes. Très mobilisé contre la loi Khomry, il dénonce le rôle du Medef. Suite à une action au siège du syndicat patronal, il est victime d'une répression judiciaire abusive. 
Le festival insiste aussi beaucoup sur une autre lutte, celle de la sauvegarde du lieu, la Parole Errante, menacé à la fin de l'année, de fermeture. Beaucoup de gens aiment cette salle indépendante, engagée, qui n'est pas seulement utile à Montreuil mais est utile à tout Paris (pétition) A suivre...

samedi 18 juin 2016

18 juin 2016, Paris, Gabon : Casimir Oyé Mba

L’information avait sans doute circulé dans la diaspora sur facebook mais je n’ai su qu’en début d’après-midi que le leader de l’Union nationale Casimir Oyé Mba était à Paris en conférence. Quand on m’a donné l’adresse, à la Mutualité, je n’imaginais pas qu’il s’agirait de la grande salle, et pourtant si, les spectateur-trice-s étaient accueilli-e-s par des hôtesses souriantes, dans un décor somptueux. Il s’agissait plus d’un show de campagne de la présidentielle du 27 août que d’une conférence- débat. Le show a commencé très en retard, devant 200 personnes environ.
Casimir Oyé Mba sera probablement le candidat du Front uni de l’opposition gabonaise et il l’est déjà pour l’Union national. La question de la primaire du Front est en suspens, mais pour lui la campagne semble déjà lancée. Il y a deux ‘parties’ du Front uni de départ de 2014, puisque Jean Ping en a emporté une partie avec lui, ou deux Fronts, selon comment l’on voit les choses. Trois grands candidats seront sans doute en lisse le 27 août, Casimir Oyé Mba, Jean Ping et Ali Bongo. Quelques candidats sans doute moins importants sont aussi annoncés dont Bruno Ben Moubemba.
Le scénario que tout le monde a en tête, c’est une mascarade électorale de dictature classique, puisqu’en dictature en Afrique, il n’y a eu que trois élections correctes depuis 1990 (Congo B 1992 suivie 5 ans plus tard d’une guerre annulant son effet, Ghana 2000, Kenya 2002). Ali Bongo pourrait gagner en dictateur normal avec 40% au premier tour, par exemple – pure hypothèse de travail –, 15% de votants réels, 10% de votants mineurs et étrangers issus de la fraude au niveau du fichiers électoral, 10% de résultat en plus le jour du vote par bourrages d’urne et falsification des procès verbaux, 5% de résultat supplémentaires ajouté à la compilation des procès verbaux à la CENI, et le tout validé par la Cour constitutionnelle aux ordres. La question que tout le monde se pose, c’est donc de savoir si l’opposition divisée arrivera à éviter ce scénario. Ali Bongo est un dictateur faible, qui fait parfois pitié, mais l’exemple de Faure Gnassingbé au Togo montre que les dictateurs faibles peuvent être très résistant, très créatif, et n’avoir aucune pitié au moment des élections.
Le 16 mai 2016, Jean-Marie Le Guen, Secrétaire d’Etat français auprès du Premier ministre Manuel Valls chargé des Relations avec le Parlement français a rencontré Ali Bongo, et la présidence gabonaise a indiqué après ce rendez-vous qu’il avait « confirmé la bonne marche des institutions politiques Gabonaises et a souligné l’assurance fournie par le Président de la République de la présence d’observateurs étrangers au Gabon pour témoigner de la transparence du scrutin présidentiel. » Derrière la communication, on ne sait pas ce qui s’est dit. Malgré l’historique de la Françafrique et du financement des partis politiques français, la probabilité d’un soutien actif d’Ali Bongo à la manière de Sakozy et Kouchner en 2009 est impossible. Mais on se demande ce qu’est allé faire Jean-Marie Le Guen pour discuter d’un sujet pour lequel il n’a aucune compétence et aucune responsabilité. Rien qu’à ce niveau, on est déjà dans les méthodes de la françafrique classique.
Un autre aspect très françafricain et récent est aussi l’affaire du désastre de la biométrie électorale installée par Gémalto en 2013. Cette histoire n’a jamais été soldée et le fichier électoral actuel ne convient pas à une élection démocratique.
Le journaliste Désiré Ename fait la présentation. Une représentante de des ‘Femmes-commandos’ a d’abord évoqué la stratégie Destitutions-Transitions-Elections (DTE) avec une conviction profonde, en interrogeant Casimir Oyé Mba. Puis elle l’a interrogé sur la transparence du processus électoral, avant de déclarer que le Gabon n’est pas un pays islamique, qu’il est laïc. Ensuite intervenait le coordinateur de la Coordination des Association et Partis Politiques de l'Opposition Gabonaise En Europe (CAPPO), Jean-Jules Mikala Nziengui, qui a insisté lui aussi sur la DTE, puis sur l’acte de naissance d’Ali Bongo. Désiré Ename revient pour parler de Casimir Oyé Mba, son parcours comme cadre de la Banque des Etats de l'Afrique Centrale (BEAC) et de ministre d’Omar Bongo pendant 19 ans jusqu’en 2009, premier ministre après la Conférence nationale, de ministre des hydrocarbures.
Le leader de l’Union nationale commence par une description de l’Etat du pays, parlant de la multiplication des agences court-circuitant le gouvernement, dont l’Agence nationale des grands travaux, de parlement d’enregistrement des ordonnances du président, d’un chef de l’Etat « autiste et dans son univers » « qui ne dialogue avec personne », des libertés publiques bafouées, des détentions arbitraires, des crimes rituels, de l’endettement public entre 45 et 50% du PIB, pour une utilisation inappropriée, du manque d’emploi et des grèves.
Viennent ensuite les propositions : il va « libérer le pays par la première alternance », instaurer le dialogue.
Casimir Oyé Mba parle alors de la situation administrative du chef de l’Etat et des faux actes de naissance, en indiquant que le problème est d’abord l’absence de respect de la constitution. Il indique que le « refus de la candidature d’Ali Bongo » conduira à une « destitution ». Selon moi, cette position pourrait aussi être une manière de désacraliser au maximum le chef de l’Etat sortant pour casser l’idée d’un chef de l’Etat légitime à la manière monarchique, l’idée d’un fils d’une espèce de père de la Nation ou de chef traditionnel suprême, inconsciemment accepté en raison du pouvoir déjà gardé depuis des décennies par sa famille, même dans sa manière de voler le pouvoir, de voler les richesses, une manière aussi de casser un fatalisme face aux élections fraudées. Si cela était perçu ainsi, il s’agirait de casser l’image du dictateur jusqu’au bout, même s'il est probable qu'il participe. Et il est évidemment très improbable qu’il ne participe pas, puisqu’en dictature, un chef d’Etat n’obéit qu’à ses propres règles, à un point tel que les stratégies de contournement des obstacles par les démocrates ont dû se complexifier.
Selon Casimir Oyé Mba, le « dispositif électoral est conçu pour que le PDG gagne ». Il demande « un audit par des étrangers (de la communauté internationale) du dispositif électoral ». Sur la liste électorale, il explique « l’enrôlement des étrangers après distribution de cartes d’identité », « la biométrie tronquée », « sans connexion des bureaux de votes », au minimum « l’interconnexion des centres urbains pour 75% à 80% des électeurs ». Je crois comprendre qu’il parle de l’authentification biométrique le jour du vote qui n’a été mise en place que lors de 3 élections (Ghana lors de la présidentielle et des législatives de 2012 par la société GenKey, Nigéria lors de la présidentielle et des législatives de 2015 mis œuvre par la Ceni) et jamais dans des dictatures où il n’y pas de consensus sur le processus électoral. Il explique que dans la CENAP, des partis satellites ont été introduits pour remplacer la vraie opposition, et que la Cour constitutionnelle est une vraie ‘Tour de pise’ qui penche toujours du même côté. Il souhaite une réforme constitutionnelle : élection présidentielle à 2 tours et limitation à deux mandats.
Il rappelle les Biens Mal Acquis et critique enfin la place de la Holdind Delta Synergie des Bongos.
Il revient sur ses propositions : modifier l’attribution des marchés, diversifier l’économie, améliorer les transports, les écoles. Il se fait fortement applaudir par la salle quand il conclut que « la France ne doit pas intervenir pour choisir les dirigeants ».
Le débat est ensuite très court. La salle n’est pas acquise, certaines personnes sont pour éviter d’aller aux élections sans garantie d’élection correcte. A une question sur la responsabilité d’ancien ministre sur la situation actuelle, le leader de l’UN répond que dans un gouvernement d’Omar Bongo, il y avait des divergences qui n’étaient pas publiques, et que tous les ministres ne se ressemblaient pas. Des craintes s’expriment aussi sur l’absence d’unité de l’opposition, et il répond que les partis reflètent les positions de la population.
L’événement se termine par un rapide cocktail.
Régis Marzin,
écrit et publié le 20 juin 2016

mardi 14 juin 2016

14 juin 2016, Paris, Tchad après l'élection présidentielle ?

A la conférence-débat, « Quel avenir pour le Tchad après l'élection présidentielle ? » organisée par la Fondation Gabriel Péri, au siège du PCF, intervenaient ce soir, de gauche à droite, Marielle Debos, chercheuse et auteure du livre ‘Le métier des armes au Tchad, Le gouvernement de l'entre-guerres’, Makaila Nguebla, le journaliste, blogueur, et Bruno Angsthelm, chargé de mission Afrique au CCFD-Terre solidaire. Je suis arrivé en retard et n’ai pas pu écouter le célèbre activiste tchadien qui a fait un bilan de l’actualité suite au premier tour de la présidentielle du 10 avril et au coup d’Etat électoral. Marielle Debos finissait en concluant sur le lien entre la lutte syndicale en France et les mouvements de contestation au Tchad, sous-estimé par le pouvoir ou la presse.
Bruno Angsthelm, s’appuyant sur l’étude de Roland Marshall d’avril 2015, a souligné la baisse de soutien de la population à Idriss Déby entre 2011 et 2016. Selon lui, en 2011, après le conflit de 2006-2008 et la défaite des rebelles, une partie de la population se satisfaisait encore de Déby. Depuis, le clan au pouvoir s’est isolé, et des satellites se sont marginalisés. Il remarque que le « système féodal est maintenant réduit et sans base sociale », et que la « jeunesse musulmane manifeste », ou que « la société civile musulmane s’organise ».
La fin de son discours sur les élections me fait comprendre qu’il n’est pas un spécialiste des élections en Afrique. Le chargé de mission Afrique du CCFD indique avoir publié une tribune dans La Croix (le 8 avril), et en parle comme s’il avait recommandé à l’opposition de boycotter, parce que l’ «agitation » ne « servait à rien ». C’est un point de vue trop simple, et ce n’est pas le rôle d’un membre d’une ONG française de dire à l’opposition tchadienne ce qu’elle doit faire. Le 11 mai, la coalition animée par le Secours catholique « Tournons La Page » a publié sur le coup d’état électoral d’Idriss Déby un communiqué avec un point de vue plus adapté, pour « soutenir les démocrates tchadiens dans leurs revendications en faveur de l’instauration de processus électoraux crédibles et transparents à tous les niveaux – fichier électoral, CENI, surveillance des bureaux de vote, rédaction des procès-verbaux, compilation des résultats à partir des procès-verbaux – respectueux des principes démocratiques. »
Ce n’est pas parce que les mascarades électorales sont prévisibles en dictatures depuis 1990 et qu’il n’y a eu que deux ou 3 présidentielles correctes en dictature (Congo-B 1992 suivi d’un retour de Denis Sassou Nguesso en 1997, Ghana 2000, Kenya 2002), que les oppositions ne doivent pas participer. Les stratégies de boycott sont également très difficiles et problématiques, car, dans le boycott, la culture démocratique ne progresse pas, l’opposition ne se réorganise pas, le lien entre population et leaders de l’opposition ne se construit pas au travers d’une expérience, le processus électoral ne s’améliore pas techniquement. En conclusion du débat, Bruno Angsthelm distinguera « une alternance par les urnes, d’une d’alternance par le bas », parlant de « société en paix dans son imaginaire », sans avoir le temps de bien expliciter ces propos.
Le 30 mai 2016, dans une conférence de presse, le leader de l’opposition Saleh Kebzabo était venu rendre compte du processus électoral en présentant les choses dans leur complexité. Ce soir, dans la salle était également présent Mahamat-Ahmad Alhabo, le candidat du Parti pour la Liberté et le Développement (PLD) qui fait parti des 6 candidats de l’opposition unie dénonçant l’inversion des résultats du premier tour de la présidentielle. Il décrit le processus électoral de la même manière que Saleh Kebzabo, en parlant de la biométrie.  Il indique en plus que le 22 avril, après la communication des résultats fictifs par la CENI, quand les forces de l’ordre ont tiré massivement toute la nuit pour dissuader la contestation, il y a eu des morts et des blessés. A la fin de la conférence, il me précise, qu’une soixantaine de blessés sont arrivés dans un hôpital de Ndjamena, qu’il a eu connaissance d’au moins 2 mort-e-s, et que ce sont des balles perdues qui ont provoqué morts et blessés. Il conclut que Déby, non élu, « à 10% », sera dans l’impossibilité de gouverner, et reparle d’un Gouvernement de salut public. Le célèbre député Yorongar arrive à la fin du débat mais ne prend pas la parole.
Le débat est ensuite très décevant. Les critiques sur la politique française démarrent sans nuances. Les politico-militaires tchadiens sont venus assez nombreux et embrouillent les discours. L’un d’entre eux, dans une brillante tirade classe « l’opposition dans le même bloc qu’Idriss Déby » et prédit « une radicalisation contre la France ». Un autre embraye en exagérant, me semble-t-il, le « sentiment anti-français ». Puis, le débat en arrive à « la logique impériale » et à la « recolonisation déguisée ». Je me demande s’il n’est pas de plus en plus difficile d’organiser un bon débat à Colonel Fabien, et je me souviens que plus on avancera vers la présidentielles de 2017 en France, plus on entendra des discours critiques énervés et simplifiés.
A la sortie, Makaila Nguebla me tend un communiqué du groupe des 6 candidats sur la répression qui continue avec des « arrestations arbitraires et tortures »  de l’Agence Nationale de Sécurité. Le texte « demande à la communauté internationale de cesser d’observer une indifférence coupable dans la situation actuelle qui peut entrainer le Tchad dans une situation de violence ».
Régis Marzin, Paris, 14 juin 2016

mercredi 8 juin 2016

7 juin 2016, Paris, Conférence IFRI sur Burundi et Congo Kinshasa

Ce mardi 7 juin, à Paris, l’Institut français des relations internationales, assisté par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère de la défense (DGRIS) organise une conférence intitulée « Enjeux politiques et sécuritaires dans les Grands Lacs. Les cas du Burundi et de la RDC ». Le point commun entres les 2 pays est évidemment la limitation du nombre de mandats présidentiels (+ dossier) Je suis arrivé au début du débat de la première partie sur le Burundi.
Pendant ce débat sur le Burundi, Tomas Van Acker, de l’université de Gand, Thierry Vircoulon, chercheur associé à l'Ifri (ex-ICG), et Antoine Kaburahe, directeur du journal Iwacu, répondent surtout aux questions sur l’avenir de l’accord d'Arusha. Une commission pour la révision de la constitution parle déjà d’annuler l’accord. Antoine Kaburahe explique que l’Accord d’Arusha avec ses quotas de Tutsis et Hutus aurait pu vieillir en démocratie et peut-être disparaître un jour, mais que pour l’instant il avait d’abord permis 10 ans de paix.
Le chercheur belge dénonce la communauté internationale qui n’a pas essayé, par le levier de l’aide, de prévenir la crise. La Belgique, par exemple, à accordé 50 millions d’Euros d’aide bilatérale sous conditions mal évaluées, lié au processus électoral de 2010 qui en soi n’était pas mauvais. Thierry Vircoulon, lui, reproche à tous les garants, citant les français, de n’avoir pas joué leurs rôles en « diplomatie préventive », sachant que la justice transitionnelle était enterrée et que la démocratie a été attaqué lors du second mandat, avec la fin de l’alliance du premier mandat. Il constate que la médiation de l’Union européenne entre 2013 et 2015 a échoué.
Ensuite, sur la République démocratique du Congo, les intervenants sont, de gauche à droite, Cyril Musila, chercheur associé à l’Ifri qui parle de la « traçabilité et de la certification de l'artisanat minier », Habibou Bangré, journaliste, qui s’exprime sur « les mouvements citoyens et la jeunesse », et Marc-André Lagrange, consultant évoquant « 17 ans de présence de l’ONU ». Ils sont modéré-e-s par Christoph Vogel.
Habibou Bangré fait un bilan assez élogieux des mouvements citoyens, la Lucha, Filimibi, et le Front citoyen, qui ne peuvent que nous être sympathiques. L’ANR aurait décidé d’infiltrer les mouvements. La Lucha est entrée dans le comité préparatoire du dialogue national. Elle signale des divergences stratégiques dont sur la question du leadership de l’opposition. Cette opposition  se réunit justement à Bruxelles pour en parler.
Cyril Musila, sur la traçabilité et la certification de l'artisanat minier, en particulier dans le Kivu, explique l’Initiative sur les Ressources naturelles qui vise à séparer l’exploitation artisanale des minerais, le Coltan, l’Etain (Cassitérite), le Tungstène, et l’or, des activités des rébellions. Ce sont surtout des notables et militaires des FARDC qui empêchent l’organisation correcte. Il y a eu beaucoup de bonne volonté mais la mise en œuvre est très décevante. Fraude et contrebande sont réalisées par des notables « proches d’une mafia ».
Marc-André Lagrange est très convainquant sur les aspects militaires et l'historique de la Monusco. Il dénonce un grand nombre d’erreurs historiques de la force de maintien de la paix, qui obéit excessivement aux Etats contributeurs, Inde, Pakistan, Afrique du Sud, Tanzanie, Malawi, pour conclure sur une « impasse » présente. Mais, le chercheur est moins convainquant sur le processus électoral actuel de la présidentielle. Sans doute insiste-t-il trop sur un des scénarii possibles, celui où Joseph Kabila resterait maître du jeu jusqu’au bout comme dans n’importe quelle dictature. Il est vrai que, selon mes calculs, seules 2 présidentielles organisées en dictatures ont, depuis 26 ans, permis une alternance. Mais le rapport de force sur le Congo Kinshasa est aussi inédit. Je suis surpris que personne ne rappelle les pressions américaines constantes.
Selon moi, Marc-André Lagrange revient trop sur 2011. Si l'ONU a permis à Kabila de passer en 2011 par « au minimum, une complicité implicite », et que ce qui lui a fait perdre du crédit dans l’opposition, je ne suis pas convaincu que cela ne pèse alors qu’il y a un vrai rejet de Kabila par la "communauté internationale", bien visible depuis plus d’un an. En 2006, comme le précise Cyril Musila, l’ « instrumentalisation des conflits à l’Est pouvaient marcher » et servir d’argument, mais en 2016, « aujourd’hui, Kabila n’est plus la solution ». 
La veille, l'Union africaine (UA), les  Nations  unies,  l'Union  européenne  (UE)  et  l'Organisation  internationale  de  la Francophonie  (OIF) annonçaient qu’elles allaient assister le facilitateur Edem Kodjo, pour  « permettre d'arriver  à  un  consensus  permettant  la  tenue, dans   le   cadre   de   la   Constitution   congolaise,   d'élections   libres,   régulières, transparentes et crédibles », un souhait très important exprimé par l’opposition et la société civile, et encore récemment par l’Eurac. Comme à l’époque de la lutte contre le M23, est-ce que le Conseil de sécurité ne pourrait pas jouer son rôle ? Fédérica Mogherini l’a implicitement proposé, en parlant de travail commun, le 6 juin à New-York. Edem Kodjo, ministre togolais et ami du dictateur Faure Gnassingbé, pourrait donc réussir à faire avancer le processus malgré son pedigree. Cela ne signifie par que l’on surestime le poids des influences externes sur le rapport de force interne.
Le débat ne se conclut sur aucune certitude. Cela me semble normal à ce stade du processus électoral congolais, qui reste pour l’instant très imprévisible. La durée du délai après le 27 novembre n’est-elle pas en train de se « négocier » en même temps que les conditions de réalisation des élections ? Sur RFI, Corneille Nangaa, président de la Commission électorale, dit le jour-même : « le fichier ne sera pas disponible avant la fin de l’année. En milieu de l’année 2017, le fichier sera déjà prêt. Le fichier aujourd’hui est le seul argument, malheureusement, qui justifie la non-tenue de l’élection. » A bien lire, le fichier électoral pourrait donc être prêt entre le 1er janvier et le 30 juin 2017. Au contraire de ce qui s’observent habituellement dans les processus électoraux dans les dictatures, une certaine raison se constate derrière le flou diplomatique, les manœuvres des politiques congolais, et une négociation internationalement suivie et extrêmement serrée.
Régis Marzin,
Article écrit et publié le 8 juin 2016

jeudi 2 juin 2016

2 juin 2016, Paris - Congo B, Djibouti, Tchad, RDC : conférence de l’IPDD

L'Initiative Panafricaine pour la Défense de la Démocratie (IPDD) organisait ce jeudi une conférence de presse à l’Hôtel Crowne Plaza, place de la république à Paris. Les intervenants sont de gauche à droite, Mathias Dzon, président de l’ARD au Congo-Brazzaville, Freddy Kita, Coordonnateur du comité de suivi de l’IPDD et Secrétaire général de la Démocratie chrétienne en RDC, Daher Ahmed Farah, président du MRD, parti de l'opposition djiboutienne, actuellement en retrait de la coalition USN, Saleh Kebzabo, Chef de fil de l'opposition tchadienne, président de l’UNDR et candidat probablement arrivé en tête au 1er tour de la présidentielle tchadienne.
Puisque cette conférence suit les présidentielles au Congo B, à Djibouti et au Tchad, c’est sans surprise que la conférence traite en priorité de ces trois pays. Freddy Kita anime le débat et parle pour l’IPDD. Dans ces 3 pays, le point commun est que le président sortant s’est attribué au premier tour plus de 50% des voix réalisant ainsi un ’coup d’Etat électoral de premier tour’.
Mathias Dzon fait le bilan de la mascarade congolaise du 20 mars, après le « coup d’Etat constitutionnel ». Pour lui, Denis Sassou Nguesso est président « de fait », jamais élu, et donc un problème à résoudre pour le pays. Il ironise : « Mobutu s’était attribué le titre de Président à vie, Bokassa d’Empereur, au moins les choses étaient plus clairs ». Lui-même était en faveur du boycott le 20 mars.
Saleh Kebzabo, très applaudi par la salle comme président du Tchad, commence par démentir : il n’était que premier au premier tour et pas encore élu. Comme toujours, très réaliste, encore, il souligne les difficultés des oppositions africaines à lutter ensemble contre les dictatures en Afrique centrale. Comme lundi où il intervenait seul, il décrit le coup d’Etat électoral d’avril en ajoutant quelques éléments, dont le fait que pendant la campagne, l’armée s’était déjà déployée dans tout le pays pour empêcher un « soulèvement ». Il annonce pour l’investiture en août des « actions pacifiques » contre le pouvoir et « un quinquennat d’enfer ». Il précise, pour ceux ou celles qui n’ont pas compris, que quand l’opposition parle de « Gouvernement de salut national », il ne s’agit pas « de gérer le pays », mais de structurer l’opposition pour « une refondation politique », en lien avec « une jeunesse et une société civile combattive ».
Daher Ahmed Farah retrace également les derniers événements à Djibouti. Son parti, le MRD, a poussé la population au boycott de la présidentielle, puisque qu’ « il n’y avait plus aucune chance après la fin de l’accord cadre ». La participation réelle n’a été selon lui que de 20%.
Saleh Kebzabo ne reste que 15 ou 20 minutes à répondre aux questions des quelques journalistes et de la salle. Sur le procès Habré, il demande surtout d’en « relativiser les conséquences », parce qu’il n’y aura rien d’exemplaire,  la preuve étant que les crimes d’Etat ont continué violemment pendant le procès dans plusieurs pays. A ma question sur les missions d’observation de l’Union africaine et sur l’Union européenne, il redit ce qu’il a dit le lundi sur leur inutilité et leur absence de sérieux. Il rappelle que jusqu’en 2008, le Parlement panafricain menait des observations, et qu’il a participé à une mission en 2008 au Zimbawé qui a eu un effet positif (Mugabe a été obligé d’accepter une alternance au parlement, l’une des 5 alternances en dictature depuis 1990), puis que la commission de l’Ua a ensuite empêché ces missions parlementaires de continuer. Il annonce que sur la présidentielle tchadienne, les experts de l’Ue sont eux resté 55 jours, dont 1 mois avant, et ont écrit un rapport très objectif, pas encore publié. Sur le  terrorisme et la collaboration militaire internationale avec les dictatures, spécialement françaises, il ne doute pas que « la phase amoureuse ne va pas durer plus longtemps ».
Daher Ahmed Farah partage l’avis sur les missions d’observation de l’Union africaine. La dernière à Djibouti a duré, comme au Tchad, moins d’une semaine, avec un regard sur 124 bureaux sur 456. La commission de l’Ua avait été saisie en 2013 après l’inversion du résultat des législatives, mais n’a jamais donné de suite. L’Ue n’a « jamais estimé une élection digne d’être observée à Djibouti », et en 2013 avait envoyé des experts 3 mois qui avaient rédigé un « rapport accablant ». En 2016, Guelleh a refusé les experts.
Mathias Dzon parle de la corruption fréquente au Congo B – les gens disent que quelqu’un est « nguirisé », le nguiri étant un sac noir rempli de billets  –  après avoir évoqué le passage de soi-disant enquêteurs de l’Union africaine à la télé congolaise lors de la présidentielle. Il souhaite une refondation de l’Ua.
Freddy Kita souhaite rapidement avec l’IPDD, « saisir la communauté internationale sur les massacres dans plusieurs pays ». Mathias Dzon remarque qu’après les massacres dans le Pool, Denis Sassou Nguesso a envoyé des membres de Caritas Congo avec des militaires, pour faire un rapport édulcoré, à rejeter complètement. Il souhaite que le Conseil de sécurité s’empare de la question du Pool.
Le débat revient assez longuement sur la stratégie du boycott, deux défenseurs du boycott étant à la tribune. L’alternative évoquée est la « mobilisation de la population » pour Mathias Dzon, et la « conscientisation » de militants pour Daher Ahmed Farah. Puis la fin du débat revient sur l’absolu nécessité d’obtenir des élections correctes et transparentes dans les dictatures. Cependant, revendications plus précises sur les processus électoraux et projets d’actions de plaidoyer ne sont pas directement discutées en conférence publique.
Régis Marzin, article écrit et publié le 2 juin 2016

lundi 30 mai 2016

30 mai 2016, Paris, Tchad : conférence de presse de Saleh Kebzabo

Le leader de l’opposition tchadienne, Saleh Kebzabo, qui était déjà passé fin février - début mars,  est de nouveau à Paris pour parler de la présidentielle du 10 avril. La conférence de presse est animée par le journaliste Louis Keumayou.
En ce jour de condamnation d’Hissène Habré à la prison à perpétuité, la séance commence bien sûr par cet aspect judiciaire et historique. Selon le leader de l’opposition, la condamnation « a valeur d’exemple, pour réduire les tendances dictatoriales », mais il y a eu « deux procès », l’un à Dakar, et l’autre des complices à Ndjaména, qui était « à sens unique ». En conférence, il n’insiste pas sur le fait que le procès n’a pas montré le rôle d’Idriss Déby au côté d’Habré - comme commandant des Forces armées nationales tchadiennes pendant les massacres entre septembre 84 et août 85 -, puis dans la poursuite des crimes dans les années 90 selon des méthodes similaires, surtout entre 1990 et 1993. Puis, dans une interview vidéo de Louis Keumayou, il précise sa position de manière plus ferme.
Sans le nouveau coup d’état électoral d’Idriss Déby d’avril, Saleh Kebzabo serait peut-être aujourd’hui président du Tchad. Il commence par qualifier de « terrorisme politique » la méthode d’Idriss Déby qui a imposé « un recul de 20 ans au niveau processus électoral ». Après la proclamation des résultats par la CENI le soir 21 avril, des tirs en l’air ont été entendus dans tout le pays, toute la nuit, de toutes sortes d’armes y compris des canons, pas pour exprimer la joie mais pour faire peur et empêcher ainsi la contestation.
En fonction des procès verbaux, l’opposition a présenté un calcul de résultat qui montre qu’Idriss Déby n’a pas pu dépasser les 43% au premier tour, avec l’hypothèse de 100% des votes au Nord, dans les provinces où l’opposition n’a pas les  procès verbaux. Saleh Kebzabo est satisfait des candidatures multiples de l’opposition au premier tour, et indique que selon ses résultats, Idriss Déby n’était pas qualifié au second tour. Il explique de le président sortant n’a reçu aucune félicitation, juste quelques félicitations lors des résultats provisoires (Niger, Mali, Cameroun, Congo B). Les réactions françaises, européennes, américaines se font attendre, et il regardera avec attention les représentations à l’investiture le 8 août.
Le président de l'Union nationale pour le développement et le renouveau (UNDR) décrit les méthodes de fraudes. Il est mécontent de la biométrie en raison des 2 kits refusés : celui qui devait servir lors « de la distribution des cartes » et celui de la vérification biométrique le jour du vote. Ce kit n’a été utilisé que dans 3 pays, et il était peu probable qu’il soit utilisé au Tchad, selon mon étude (1.1 Biométrie électorale : mode d’emploi). Les cartes non distribuées ont été données aux chefs de village et aux chefs militaires locaux. Le vote des nomades est aussi évoqué comme source de fraudes.
Il y a eu une « CENI parallèle » du pouvoir. Même le président de la CENI ne savait pas que le 21, les résultats seraient annoncés.
Il insiste sur le vote des militaires : « la surveillance des isoloirs », « la récupération des bulletins » non utilisés, puis les militaires « battus, humiliés, arrêtés, libérés rapidement ou disparus des jours ou des semaines, et des assassinats » dont le nombre reste inconnu. Cette affaire est à suivre, le MAE français, les USA, la FIDH ou Amnesty suivent le sujet.
Il décrit, enfin, une opposition unie autour de 6 candidats qui pour « la première fois refuse un résultat ». Ce groupe a commencé à « rassurer la population ». Il prévoit une « recomposition de l’opposition, une refondation politique », avec les nouveaux partis. Les législatives pourrait avoir lieu début 2017 et le vote de la présidentielle sans la fraude est « encourageant ». Il pourrait y avoir une « coalition nouvelle et des listes communes ». Il y aura ensuite les élections locales. Il est enthousiaste sur le « rajeunissement, la jeunesse éclairée et engagée », et indique que « la société civile aura son mot à dire ».
De nombreuses questions des journalistes et du public permettent ensuite de préciser les points. Sur le projet de Gouvernement de salut public, il explique qu’il y a une « intention », et que l’intronisation du 8 août sera l’occasion de réagir de manière adaptée. Un dialogue sera possible mais selon des conditions. Il parle également de la baisse du pouvoir d’achat, des tensions sociales, les grèves sectorielles.
La condamnation du chef de file de l’opposition de l’observation électorale de l’Union africaine est sans équivoque (Rapport préliminaire avant annonce résultats). Il condamne une mission inutile qui coûte cher pour rien, choquante, insultante, alors que le Tchad avait déjà connu de bonnes observations de l’Union européenne. L’Ue avait envoyé une Mission d'Expertise Electorale, restée assez longtemps, qui n’a pas encore eu d’effet et dont le rapport n’a pas encore été publié. Il dénonce les chefs d’Etats qui grognent contre « la démocratie des blancs », qui sont eux-mêmes « les fraudeurs », et qui voudraient « une démocratie tropicale » selon des « débats qui n’en finissent pas », quand la démocratie est « universelle ».
Saleh kebzabo souligne qu’au Tchad, la culture démocratique s’enracine, que la jeunesse est combattive, que la peur diminue, que les gens n’ont plus peur de crier des slogans ou de qualifier Déby de voleur dans les meetings. Il signale cependant que des mécontents ont rejoints des rébellions au Soudan, mais qu’il faut attendre quelques mois pour « voir si la tendance se confirme ». Sur la différence entre le vote au Nord et au Sud, il nie une division, et admet que les candidats sont liés à des régions, et voit un mélange du vote se faire. Il dénonce la volonté du pouvoir de se justifier d’exister au travers de divisions.
A la question de savoir si Déby concédera le droit de manifester, il répond qu’ « il y aura des manifestations », et que « l’on va arracher le droit et ne pas attendre qu’on nous l’accorde ». En 2016, comme en 2011, une certaine liberté d’expression a été accordée mais uniquement pendant la campagne, ce qui est, pour un pouvoir, une manière originale d’agir en Afrique, ailleurs, ce lâché de lest en campagne électorale n’étant pas si visible.
Comme chaque fois, Saleh kebzabo est philosophe, optimiste malgré les difficultés, dont il n’oublie aucune. Il prédit une évolution rapide de l’Afrique, même si l’Afrique centrale est en retard.
Régis Marzin, article écrit et publié le 1er juin 2016, corrigé le 2 juin 2016