mardi 21 août 2018

21 août 2018, Douarnenez : le Congo Kinshasa au festival de cinéma

L’actualité africaine ne s’arrête jamais, et, durant les périodes de chaleur estivale et de congés des salarié-e-s, l’Afrique se croise aussi au bord des plages, dans le port breton de Douarnenez en particulier. Les 2 Congos sont au programme de la 41ème édition du festival de cinéma de Douarnenez. 47 films, courts ou longs, surtout des documentaires et quelques fictions, sont proposés aux spectateur-rice-s, finistérien-ne-s, touristes, militant-e-s venu-e-s de Paris ou de Nantes. Tous les jours, le matin à 10h et en fin d’après-midi à 18h, des débats réunissent également des intervenant-e-s sur ces deux pays, dont plusieurs sont arrivé-e-s de Brazzaville, Kinshasa ou Goma.
Le mardi à 18h, sur la scène du chapiteau de la place centrale du festival, sont rassemblé-e-s – de gauche à droite –, pour un débat sur la RDC, Colette Braeckman, journaliste belge spécialiste des Grands lacs, Bienvenu Matumo de la Lucha à Paris, Marc Antoine Vumilia, auteur, comédien et metteur en scène,  Rebecca Kavugho, militante de la Lucha, et un modérateur, Chris Elongo, rédacteur en chef du site cas-info.ca. Le titre de l’échange reprend celui d’un livre de Colette Braeckman « Les nouveaux prédateurs ».
La journaliste du Soir introduit le débat par une présentation historique qui repart du génocide des Tutsis du Rwanda de 1994. Elle précise qu’à la fin du génocide, pendant l’opération Turquoise, les français ont « organisé le transfert » de forces armées génocidaires du Rwanda vers le Kivu, dans l’idée d’une « revanche militaire ».
Selon elle, pendant la première guerre de 1996-1997, les rwandais voulaient « sécuriser leur frontière », les congolais voulaient « chasser Mobutu », et, l’objectif a été aussi d’« ouvrir le pays aux multinationales » au-delà des belges et européens, pour l’exploitation des « nouveaux minerais ». La seconde guerre de 1998-2001 a conduit à « chasser un pouvoir pas assez favorable aux multinationales ». Puis, les USA ont voulu « traiter avec des gouvernements locaux » des provinces dans une « balkanisation ». Les nouveaux ‘prédateurs’ africains sont arrivés : 6 armées des pays voisins étaient, un moment, présentes sur le territoire d’où sortaient le Coltan ou la Cassitérite. Sont arrivés aussi les chinois et des acteurs d’autres pays non européens.
Chris Elongo souligne la fortune estimée à 15 milliards de dollars de Joseph Kabila. Marc Antoine Vumilia voit, lui, des « nouveaux futurs prédateurs », soulignant que sous Mobutu les entreprises ont été mal gérées. Il insiste sur les morts dues à Jean-Pierre Bemba, candidat actuel à la présidentielle après sa libération par la Cour pénale internationale, dont le père a été l’un des hommes les plus riches sous Mobutu. Il estime aussi que certains leaders « utilisent le langage de la démocratie » hypocritement ou veulent « faire des congolais un peuple ouvrier soumis au FMI et aux multinationales ».
Bienvenu Matumo évoque le Rapport mapping de l’Onu sur les crimes entre 1993 et 2003 et ses recommandations bloquées, puis un ‘tribunal pour le Congo’, parce que « la justice est nécessaire ». Rebecca Kavugho explique les actions de la Lucha et son principe de non-violence, un premier exemple au Congo Kinshasa. Elle a, elle-même, été 7 fois en prison, condamné une fois à 2 ans de prison et libérée contre sa volonté par Kabila.
Le débat avec le public démarre sur la liberté de la presse en Europe. Colette Braeckman reconnaît que « la liberté d’expression ne se renforce que si l’on s’en sert » et parle de sa « ténacité ».
Une deuxième question porte sur la « démocratie conçue ici ». Chris Elongo rappelle que « la démocratie n’est pas spécialement occidentale ». Bienvenu Matumo voudrait « inventer la démocratie » et pense que « son rôle est de se débarrasser des dictateurs installés par le néocolonialisme », puis de « surveiller » en « allant vers le développement » par la « jouissance des ressources naturelles ». Il souhaite aussi exprimer un « positionnement sur les enjeux futurs mondiaux ». L'artiste Marc Antoine Vumilia doute du « système représentatif » à la vue des « oligarchies en Europe », souligne que « les élections n’égalent pas la démocratie » puis évoque quelques « formes anciennes de démocratie précoloniales ».
Les échanges se poursuivent sur l’éducation et la place des femmes. Bienvenu Matumo y voit un enjeu post-électoral. Rebecca Kavugho invite « les femmes à prendre conscience et à se révolter ». Elle ne se mobilise pas parce qu’elle est femme mais parce qu’elle est humaine. Marc Antoine Vumilia dénonce des féministes opportunistes prêtes à entrer au gouvernement de Kabila.
Le récent forum des mouvements citoyens à Dakar, l’Université de l'engagement citoyen, est également cité.
Sur les « prédateurs », Colette Braeckman précise que pendant la première guerre de 1996-1997, il s’agissait d’un « hold-up pur et simple », qu’ensuite, les rwandais, zambiens, ougandais possédaient des « sociétés de creuseurs » qui exportaient, dans une « chaîne » d’acteurs tous « irresponsables », vers les USA, l’Europe, et surtout la Chine, devenue le lieu principal de fabrication du matériel électronique.
Alors que la présidentielle et les législatives sont prévues le 23 décembre, le Congo Kinshasa est depuis 3 ans  au centre de l’actualité politique africaine. Après que le pays ait fortement attiré les attentions sur la question du respect des constitutions, depuis deux ans, le suivi de l’organisation du processus électoral a, lui aussi, fait couler beaucoup d’encre : ce processus électoral est le plus complexe qu’ait jamais connu l’Afrique.
Le thème de l’élection n’étant pas prévu dans le débat, le point de la nature dictatoriale du régime congolais imprègne la discussion. Paradoxalement, est décrit un système dont les intervenant-e-s congolais-es présent-e-s souhaitent la fin rapide mais pour lequel ils et elles n’abordent pas l’hypothèse d’une chute proche au travers du processus électoral allant vers sa fin. Le journal le Télégramme, le journal plus lu que le Monde, publie par ailleurs des interviews qui abordent le sujet, dont celles de Chris Elongo et Rebecca Kavugho.
Justement, ce 21 août, la Lucha a organisé un point presse sur le processus électoral à la suite de la renonciation, de Joseph Kabila, en annonçant une marche contre la machine à voter le 3 septembre.
Sur ce point des élections en RDC, une fois le débat public terminé, les discussions continuent ensuite plus librement. Sur la place, la convivialité du festival breton reprend le dessus entre bières locales, moules-frites, et appel au micro et en langue des signes à la mobilisation en faveur de jeunes sans-papiers à Quimper.
Régis Marzin
Douarnenez 21 août 2018, article écrit et publié à Paris le 25 août 2018

mercredi 1 août 2018

1er août 2018, Paris – Togo : conférence de presse du Coditogo sur la ‘feuille de route’ de la Cedeao

Le 31 juillet se réunissaient à Lomé, les présidents des pays de la CEDEAO. La date était attendue depuis au moins 2 mois puisqu’il devait y être annoncée une ‘feuille de route’ pour le Togo. Hier, la déclaration de la CEDEAO a évoqué une liste de recommandations : une poursuite du dialogue, une amélioration du cadre électoral, un renforcement du processus électoral au travers de la révision du fichier électoral, un objectif de législatives avant le 20 décembre, une recomposition de la Cour constitutionnelle, la limitation à 2 mandats présidentiels, des scrutins à 2 tours, des mesures d’apaisement, des réformes par voie parlementaire pour commencer, la mise en place d’un comité de suivi.
A Paris, la Coalition de la diaspora togolaise pour l'alternance et la démocratie (CODITOGO) a organisé une conférence de presse le lendemain pour en parler. Y Interviennent, Raymond Ayivi, vice-coordinateur, et Théo Agopomé, Commissaire Lobbying et Diplomatie.
En introduction, Raymond Ayivi précise que le Coditogo a été créé le 9 décembre 2017 et regroupe maintenant 18 associations de diaspora en France, aux USA, au Canada, au Sénégal, au Ghana, en Côte d’Ivoire. Son équipe dirigeante a été mise en place à Dakar début mars 2018.
Théo Agopomé explique que la CEDEAO a tenu compte des rapports des médiateurs Alpha Condé et Nana Akufo-Addo. Selon lui, Faure Gnassingbé essaye d’utiliser le dialogue pour se maintenir. Une transition avec gouvernement de transition était proposée par la coalition des 14 partis d’opposition (C14) – et par le Coditogo – et ce scénario a été totalement écarté. (ajout du 2.8 : communiqué de la C14 du 1.8)
Raymond Ayivi admet que « les recommandations ne sont pas à la hauteur des enjeux et ne rencontrent pas les attentes des togolais » qui souhaitent « une rupture avec un système de gouvernement en place depuis 52 ans ». De manière imagée, « la montagne a accouché d’une souris ». Selon lui, la feuille de route, qui ressemble plus à « une déclaration de bonne intention », ramène en septembre 2017. Pour Théo Agopomé, les recommandations n’ont pas été « juridiquement » étudiées, leur « faisabilité n’a pas été vérifié ». Le compte n’y est pas, même au niveau des mesures d’apaisement.
Surtout, concernant la limitation du nombre de mandats, « les chefs d’Etats de la Cedeao n’ont pas abordé le cœur du débat », à savoir la remise à zéro du compteur de mandats voulu par Faure Gnassingbé pour tenter de se présenter une 4e fois en 2020, un scénario totalement rejeté par les manifestants depuis le début de la crise.
Sur la date du 20 décembre pour les législatives, le Coditogo y voit pour y arriver une « quadrature du cercle ». Par exemple, sans réforme de la Commission électorale (Ceni), des élections correctes sont impossibles. Le recensement prendra du temps. Le vote de la diaspora, exigé par l’opposition, ne sera pas mis en place. Le problème du redécoupage des circonscriptions – car actuellement, « les électeurs de la région du Plateau pèsent 2 fois plus que les électeurs de la région maritime », au niveau du nombre d’électeurs par député – ne sera pas traité alors que le découpage électoral déséquilibré pourrait faire basculer la majorité du côté d’Unir en étant loin d’une majorité d’électeurs.
Sur le comité de suivi – pouvoir, C14, commission de la Cedeao et représentant des 2 médiateurs – le Coditogo souhaite attendre la mise en œuvre et voir le fonctionnement. Les incertitudes persistent sur le droit de manifester particulièrement remis en cause depuis le début du dialogue, qui « devait durer 15 jours » et dure depuis 6 mois.
Je questionne les intervenants sur l’autre sommet à Lomé, la veille, le 30 juillet, le sommet conjoint CEDEAO-CEEAC, sur la paix et la sécurité, avec les présidents d’Afrique centrale. Le 27 juin, Faure Gnassingbé était allé voir Buhari et, en sortant, a annoncé ce sommet surprise. De nombreux dictateurs étaient donc à Lomé la veille du sommet de la Cedeao, entre autres, Ali Bongo Ondimba et Denis Sassou Nguesso, un ami et soutien du dictateur togolais. Paul Biya a refusé de venir. Cela visait aussi à cacher l’actualité de la crise togolaise par d’autres actualités.
Le Coditogo souhaite continuer à mobiliser et lance un appel au peuple togolais et à la jeunesse africaine. Malgré la déception face aux recommandations de la Cedeao, Raymond Ayivi reste optimiste sur la victoire au bout du processus. Il pense que « la population va continuer de manifester et de réclamer ses droits ». Il envisage, lui, « des législatives et une présidentielle couplées à l’horizon 2020 ».
Régis Marzin
Compte-rendu du 1er août 2018
Ajout du 2.8 à 10h30 : communiqué de la C14 du 1.8 reçu par mail le 2.8 à 9h50

mardi 31 juillet 2018

31 juillet 2018, Paris : immersion totale à l’Atelier des lumières

Attention ! Toutes les photos de cet article sont des superpositions à la prise de vue : aucune réalité visible correspondante n’a existé pour chacune d’entre elles.
Culturespaces, « opérateur privé dans la gestion et la mise en valeur des monuments, musées et centres d’art, et pionnier des expositions numériques », a ouvert le 13 avril 2018, au 38 rue Saint Maur dans le 11e arrondissement, le premier Centre d’Art Numérique à Paris, ‘l’Atelier des lumières’, dans un ancien hangar industriel, une fonderie, aux murs de 10m de haut, laissé presque tel quel, muni, selon le dossier de presse, « de 140 vidéoprojecteurs et d’une sonorisation spatialisée ».
Trois ‘expositions’ immersives inaugurent le lieu du 13 avril au 11 novembre 2018 : ‘Gustav Klimt’ ‘et Hundertwasser, sur les traces de la Sécession viennoise’ de Gianfranco Iannuzzi, Massimiliano Siccardi et Renato Gatto, avec la collaboration musicale de Luca Longobardi et ‘POETIC {AI}’ du collectif Ouchhh. Il s’agit autant que d’expositions, de 3 sortes de projections qui s’enchainent sur des cycles de presque 1 heure, projections complexes puisque les images sont aussi en mouvement dans l’espace en plus de l’évolution temporelle, selon le procédé « AMIEX® (Art & Music Immersive Experience) » de Culturespaces, ici sur une surface de projection de 3 300 m2.
Rapidement, je m’intéresse au public. Le site du lieu indique « le public entre en scène à son tour et participe par sa présence à l’œuvre elle-même ». Le journaliste photographe, s’il se laisse aller, aussi. Comme les photographies d’œuvres d’art sont difficilement des œuvres d’art elle-même, je choisis de ne faire quasiment que des superpositions à la prise de vue, à chaque fois 3 photos que je détruis pour en faire une. Les projections sont sur les murs mais aussi sur sol, donc sur le public. Il y a les œuvres de Klimt, d’Hundertwasser. Il y a la création des artistes. Il y a des gens qui regardent ou bougent, créant de nouvelles lignes, de nouveaux détails, puis il y a la photo, et dans ce cas la superposition à la prise de vue offre de nouvelles possibilités. 
Pour celui ou celle qui regarde, Klimt et Hunderwasser peuvent être simplement des points de départ. J’imagine facilement le même concept avec d’autres peintres, à condition, sans doute, qu’il y ait une spécificité au niveau lumière et couleur, car les couleurs vives doivent faciliter le procédé. L’impression est si forte que les informations de culture picturale ou architecturale sont presque un barrage à la bonne perception. On peut se laisser aller et y passer 2 ou 3 heures à regarder et écouter, revenir ensuite sur les œuvres de départ et le déroulé d’un récit autour de ses œuvres. Je préfère l’aspect de création contemporaine tellement elle me paraît originale et je comprends qu’elle s’appuie sur la citation de peintures et bâtiments qui insufflent fortement une inspiration.
L’exposition des 2 artistes viennois, Klimt (1862-1918) et Hunderwasser (1928-2000) évoque le courant artistique surtout autrichien et viennois, entre 1892 et 1906, de la Sécession viennoise. Klimt a été l’un des principaux acteurs du courant. L’architecte et le peintre « Hundertwasser (a) synthétis(é) ce dialogue entre peinture et architecture, répondant ainsi à une des aspirations de la Sécession ». Quel est l’importance d’une telle fantaisie artistique dans une Europe qui s’endurcit à certaines étapes de son histoire ?
Je n’aurais pas regardé l’exposition de la même manière sans mon Nikon. Les photographies parlent d’elles-mêmes : l’exposition-projection est extraordinaire et passionnante.
En sortant, mes ami-e-s et moi avons le plaisir revenir à la lumière du jour dans un quartier plus populaire que les grands quartiers touristiques parisiens, un autre atout de l’Atelier des lumières.
Régis Marzin
Journaliste, chercheur, photographe, article écrit et publié le 3 août 2018

samedi 7 juillet 2018

7 juillet 2018, Paris 18e - Rhizomes les pieds dans l'eau

Ce samedi, Rhizomes est au square Rachmaninov tout l'après-midi. Mohamed Lamouri est une star de l'undergound nord-parisien. Beaucoup l'on croisé depuis 10 ans avec son mélodica sur la ligne 2 du métro. Il joue au festival Rhizomes avec le groupe Mostla. Quel plaisir de ré-entendre sa voix un peu éraillée, magnifique.
Ensuite, arrive Raïnaï, groupe de "raï légendaire". Le son rappelle les années 70 et années 80. Commencer par un solo de guitare, cela devient rare. Ils sont décidé à ambiancer correctement la place. Bientôt tout le jardin se met debout. Cela danse tant que les adultes rejoignent les marmots dans le bassin. Rhizomes a les pieds dans l'eau.
Régis Marzin

lundi 2 juillet 2018

1er Juillet 2018, Paris 18e : Rhizomes à la goutte d’or

Le début du festival Rhizomes est pour certain-e-s connaisseur-se-s averti-e-s le début des activités d’été parisiennes. C’est gratuit, à taille humaine, garanti sans trop de touristes, lié à des quartiers et au 18e, un arrondissement à forte personnalité, comme l’exprimait si bien il y a 20 ans la chanson de FFF, ‘Barbès’.
Le premier concert de la journée, la fanfare balkanique est au milieu d’une première fête de quartier, la fête du mail Binet. Je crois y arriver une heure en retard, mais l’horaire a été décalé de 2 heures, et, comme, je n’ai regardé que le programme papier, je ne le sais pas, et je file à la goutte d’or. Là, Rhizomes se mêle à la Fête de la Goutte d’or au square Léon. Sont prévus là, 4 groupes, dont seul le dernier a été programmé par l’équipe de Rhizomes.
Vers 17h, la fête est encore celle des enfants, des jeux, du maquillage, des petites piscines. Des dizaines de bénévoles se bougent un peu partout, bien visibles avec leur T-shirt orange. Beaucoup de jeunes parents se baladent avec leurs bébés. De superbes boubous mettent de la couleur. Le décor est magnifique, un peu de verdure au milieu de quelques immeubles. Il fait aussi très chaud.
Le premier groupe fait bien la liaison avec les concerts suivants. La musique se limite à une percussion africaine, authentique. Deux chanteurs racontent une histoire que peuvent comprendre les enfants, même si elle est dure. L’histoire est celle d’un jeune qui perd sa mère en 2002 dans les combats en Côte d’Ivoire et qui fuit pour survivre, se rend d’abord au Nigéria, puis au Cameroun. Il traverse ensuite le désert pour arriver en Libye où il est victime de mauvais traitements. Un jour, il est là à Paris.
Ensuite, le deuxième groupe est un groupe du quartier, Ameth Sissoko et le Sara Yaa Band, de la musique du d’Afrique de l’Ouest avec un accordéon. Le troisième groupe est un groupe d’Afrobeat très dansant, Climax Orchestra et MoDJ. On est presque synchro avec Manu qui est allé sentir les odeurs de la salle de Féla Kuti. La foule s’agite de plus en plus, on est dans une ambiance de festival d’été, une peu comme à la plage. Beaucoup se ballade bière ou frites à la main. On n’est pas à Auber, ici.
La nuit tombe. Sofiane Saidi & Mazalda arrive enfin. Les musiciens se chauffent et chauffent le public petit à petit. Ça monte. Deux choristes rejoignent le groupe sur scène, et la chaleur augmente encore. Cela s’arrête un peu tôt juste avant minuit mais tout le monde est heureux. Le chanteur dit qu’il n’a jamais eu faim quand il vécu sans le sou à la Goutte d’Or et que ce qu’il vient de nous offrir n’est rien par rapport à ce que lui a offert le quartier.
Régis Marzin

samedi 30 juin 2018

30 juin 2018, Paris - Djibouti : conférence de l’opposition : vers une nouvelle coalition ?

(photo : à gauche Maki Houmed-Gab, à droite Ismaël Ahmed Assoweh)
VIDEO intervention RMarzin + vidéo réponse débat
(NB : Lapsus à 23min : Afrique de l'est => Europe de l'est) 
L’Alliance Républicaine pour le Développement (ARD) organise une nouvelle conférence à Paris, après celle de février, à laquelle je participe de nouveau. Maki Houmed-Gaba a organisé et présente l’événement.
Interviennent, Jean-Loup Schaal, de l’Association pour le Respect des Droits de l'Homme à Djibouti (ARDHD), Goran Yacoub, du parti Rassemblement pour l'Action, le Développement et la Démocratie (Radd), Raymond Ayivi, de la Plateforme panafricaine, Mohamed Khadami, dirigeant du FRUD, le député Ismaël Ahmed Assoweh, élu de l’Union pour le Salut National (USN), Hassan Abdillahi du Mouvement des jeunes de l’opposition (MJO) - Europe, et moi-même.
Jean-Loup Schaal retrace l’histoire de l’ARDHD puis intervient sur la Chine et l’opposition à la dictature. Selon lui la Chine renforce son influence au travers de la dette, ce qui impacte la situation sur les droits humains. Il insiste sur la nécessité d’un retour à l’unité de l’opposition tant que la dictature est là, avant qu’une transition permette libérer le jeu politique. Goran Yacoub présente son parti le Radd dirigé par Abdourahman Mohamed Guelleh, dit TX.
Mon intervention (vidéo) est en 3 parties : les prévisions d’évolution du contexte africain avant la présidentielle de 2021, l’évolution de la relation Union Européenne – Union africaine, les processus électoraux à Djibouti.
Sur le contexte africain, je précise que, depuis 2015, le processus de démocratisation de l’Afrique est sur un pallier d’équilibre entre dictatures et démocraties : 19 démocraties / 23 dictatures stable en 2014, 22 / 22 en 2015, 23 / 23 en 2016, 22 / 22 en 2017. Pour 2018, les données seront disponibles début 2019, mais la tendance semble toujours l’équilibre, peut-être 22 / 22, à la suite des changements sans incidences sur les totaux : deux pays en 2018 démocratiques évoluent très négativement, le Niger et les Comores, en Gambie, la démocratie s’installe durablement, au Kenya, la crise se termine, le Zimbabwe pourrait confirmer une évolution positive, et le Maroc retourne à la répression d’avant 2011. En 2018, 3 pays anglophones vont mieux, et 3 pays francophones vont moins bien, et, cela se rajoute à la montée du niveau de dictature après les inversions de résultats de 2016 au Congo Brazzaville, à Djibouti et au Gabon.
Pour 2021, à Djibouti, il dès maintenant possible de reconsidérer que les ex-colonies françaises connaissent une tendance différente du reste de l’Afrique, comme dans les années 90, en négatif. La suite du processus électoral en RDC impactera toute l’Afrique, sans doute de manière ambivalente : cela met en évidence les manœuvres des dictateurs dans les processus électoraux mais la réaction demande tellement d'énergie que cela peut créer une réaction internationale de découragement face aux dictateurs. Au niveau régional, l’évolution positive de l’Ethiopie impactera Djibouti mais son système politique de partis par régions risque de limiter la démocratisation. Le positif pourrait être dans un vent de liberté d’expression et de manifestation.
Dans les années à venir, on peut prévoir que la relation UE-UA, après les négociations Post-Cotonou restructurera de nombreux domaines. Il est très difficile de prévoir ce qui va se passer, et, il y a des éléments positifs et négatifs. La sensibilité à ingérence favorise les dictateurs et la dépendance financière de l’Ua la limite. L’Ue agit aussi en fonction des intérêts européens. Les réformes de l’UA pourraient amener une rationalisation, qui pourraient aller, avec une grande incertitude, jusqu’à toucher les missions d’observations électorales (MOE-UA). En attendant, les MOE-UA en dictature sont à condamner au maximum. Les débats et décisions sur les femmes et les jeunes pourraient avoir un effet positif-ve-s, alors qu’ils-elles ne visent pas directement à faire avancer le processus de démocratisation. Ce n’est pas pour rien qu’IOG a cherché à se faire valoir en mettant 25% de femmes à l’Assemblée.
Pour Djibouti, les questions autour du processus électorales seront plus importantes. Comme ailleurs, la Ceni reflète très souvent un rapport de force. La priorité pourrait être à Djibouti d’avancer sur la protection de l’opposition. Guelleh est maintenant un spécialiste reconnu de la désorganisation de l’opposition. Il s’appuie sur la limitation du nombre de partis, fixé officiellement à 4 dans la Constitution entre 1992 et 2002 et qui est restée dans les faits. Le clonage de parti avec interdiction à Djibouti est à un niveau plus élevé que le clonage dans d’autres dictatures. Guelleh excelle ainsi dans la fabrication d’un système de fausse opposition.
Je conclus sur le fait que le chef de l’Etat voudra sans doute en 2021 réaliser un 5e mandat, mais au-delà, un risque important pour Djibouti est que Guelleh prépare le passage en dictature de parti politique – différent du modèle le plus courant de la dictature d’une personne -, sur le modèle de la Tanzanie, du Mozambique, de l’Ethiopie, de l’Algérie, ou plus récemment de l’Angola.
Mohamed Khadami rend hommage à Gaëtan Motoo, d'Amnesty International. Raymond Ayivi parle de la « main invisible » française, le Franc CFA, évoque le Togo, la question des migrations, le rôle de la diaspora dans la lutte contre les dictatures. Hassan Abdillahi s’exprime sur l’Ethiopie et nous explique le clonage du MJO. J’apprends par ailleurs qu’à Djibouti, les syndicats sont eux-aussi clonés. Le député Ismaël Ahmed Assoweh revient sur l’historique de l’USN : l’accord cadre fin 2014, les mesures anti-terrorisme. Selon lui, la disparition de l’USN était prévisible.
Le débat revient ensuite sur les erreurs de l’USN, autour de l’accord et de l’entrée à l’Assemblée nationale, et sur le besoin d’un bilan. Ismaël Ahmed Assoweh explique le consensus autour de l’accord au moment de sa signature, et met l’accent pour expliquer l’échec sur l’absence de candidat unique. Mohamed Kadamy pense que l’opposition doit « transcender les rivalités personnelles et les problèmes ethniques ». Il est question de corruption et de répression. Je signale que les partis politiques en coalition devraient normalement pouvoir s’évaluer les uns les autres dans d’autres élections qu’une présidentielle. L’inversion du résultat globale des législatives en 2013 a empêché ce mécanisme. Attention, en 2016, les législatives boycottées auront le même effet.
La conférence se termine au téléphone avec deux leaders à Djibouti : Adan Mohamed Abdou, le président de l’ARD et Abdourahman Mohamed Guelleh, président du Radd. Adan Mohamed Abdou parle des « pourparlers pour une nouvelle coalition ». L’ARD qui a été clonée n’est plus autorisée. Il répond à Maki Houmed-Gaba sur le bilan de l’USN qui a été fait dans les partis. Il pense qu’une nouvelle coalition sera plus vigilante sur des points stratégiques comme la candidature unique.
Abdourahman Mohamed Guelleh, sur le bilan, pense que l’USN s’est « vidée de l’intérieur » à cause des « ambitions personnelles ». Il dit aussi que l’opposition devrait avoir un leader. Selon lui, une nouvelle coalition aura à résoudre les questions de la « participation à un scrutin frauduleux » et de la candidature unique. Il ajoute qu’actuellement, les partis sont illégaux et « tout est inconstitutionnel ».
Les deux coups de téléphone permettent à l’assistance de constater que des discussions ont maintenant démarré sur un projet de coalition politique.
Régis Marzin,
Compte-rendu écrit et publié le 2 juillet 2018 + VIDEO intervention RMarzin (NB : Lapsus à 23min : Afrique de l'est => Europe de l'est) + vidéo réponse débat

mardi 12 juin 2018

11 juin 2018, Aubervilliers/St-Denis : le Campus Condorcet questionne le capitalisme

« La fin du capitalisme ? » : le Campus Condorcet n’est pas encore ouvert, que déjà il se montre iconoclaste ? Mais non ! Car nous sommes à Aubervilliers (et Saint-Denis) et que la question iconoclaste serait plutôt ici « la fin du communisme ? ». Peu importe, car le communisme local ayant été depuis longtemps remplacé par la gestion dans la culture du consensus, cette magie du consensus autorise à des acrobaties intellectuelles, dont la symétrie n’est qu’une des avanies. Attention ! En 2019, les chercheur-se-s et étudiant-e-s arrivent en banlieue dans des bâtiments flambant neufs, et ça va bouger ! Alors, pour limiter le choc culturel, les chercheur-se-s devront-ils/elles apprendre à suivre les codes locaux du consensus ?
La conférence est l’occasion de présenter l’avancée du projet du campus universitaire. Jean-Marc Bonnisseau, son président, en rappelle les grandes lignes, une première phase d’ouvertures à l’automne 2019 et début 2020, en particulier, l’EHESS, puis une seconde phase. Le site regroupera des historien-ne-s, sociologues, anthropologues, démographes, des spécialistes des différents continents qui seront ainsi regroupé-e-s, des spécialistes des religions, du genre, des arts, de la santé et de l’économie, etc…
A la Maison des Sciences de l’Homme, Thomas Piketty, Directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur du livre « Le Capital au XXIe siècle », clôture le cycle des conférences au Campus Condorcet 2017-2018 dont le thème était « Un monde fini ? Environnement, croissance et croyances. » Jean-Claude Schmitt, Président du conseil scientifique du Campus, le présente comme un chercheur qui « rapproche l’économie et l’histoire » dans un « engagement politique ».
Thomas Piketty démarre en précisant le thème : les différentes crises du capitalisme le conduisent-il à sa fin ? et est-ce souhaitable ? En résumé, oui ce serait souhaitable, et non, les crises en vue n’y aboutiront pas en raison de sa « plasticité ». Il insiste, en le répétant deux fois, que c’est « une erreur, de croire à un spontanéisme révolutionnaire ». Selon lui, l’échec du communisme a fourni « ses plus grands alliés du capitalisme », réfractaires aux « croyances universalistes », en Russie et en Chine, les pouvoirs post-communistes, étant, « des freins à la lutte contre les Paradis fiscaux et judiciaires ». Il conclut cette introduction par le fait que « l’échec du communisme pèse très lourd au XXIe siècle », ce qui n’est pas sans rappeler des conséquences politiques de la guerre froide.
L’exposé est ensuite en 3 parties, 3 domaines de propositions : repenser la propriété publique, repenser le partage du pouvoir dans les entreprises, développer la propriété privée temporaire. Revenant sur le communisme, il remarque que l’abolition de la propriété privée avait été pensé comme « hégémonique » sans réflexion préalable sur « le partage du pouvoir ou les élections », dans un marxisme qui se voulait scientifique mais n’avait « rien de préparé sur comment organiser l’Etat ». Ensuite, « les bolcheviques sont allés vers la personnalisation du pouvoir et l’utilisation de boucs émissaires ». Actuellement, après « un effondrement du patrimoine public » depuis les années 70, ce patrimoine est « négatif aux USA, au Royaume Uni, et en Italie », où, « la dette publique dépasse le patrimoine de l’Etat ». En France et en Allemagne, il reste encore positif mais proche de zéro. Les intérêts de la dette sont comme « un loyer au privé ».
Pensant que l’Europe aurait besoin d’une concertation sur ce sujet, et sur la fiscalité européenne, il propose de réorganiser la démocratie européenne au travers d’une « Assemblée des députés nationaux de la zone Euro ».
En vue de repenser le partage du pouvoir dans les entreprises, il s’appuie sur les exemples de l’Allemagne et la Suède où depuis 1950, des postes dans les Conseils d’administration sont attribués aux salariés, la moitié en Allemagne (pour les entreprises de plus de 2000 salariés). Selon lui, la gauche française focalisée historiquement « sur la nationalisation des moyens de production » a « méprisé » cette voie « social-démocrate ». Il propose des « assemblées mixte avant élections des Conseils » pour préparer des élections sur des projets et d’inventer des nouvelles formes de propriétés.
L’universitaire termine sur la propriété temporaire en envisageant des solutions autour de la transmission du patrimoine, au-delà de l’impôt progressif sur les successions, et sur le besoin d’une réforme de la Taxe foncière datant de la révolution française et « profondément injuste ». Pendant le débat qui commence, répondant à Meriem Derkaoui, Maire d’Aubervilliers, dénonçant la politique du gouvernement sur les aides sociales, le chercheur regrette que « la suppression de la taxe d’habitation mette la pression sur les collectivités » et rappelle les « 5 Milliards de cadeaux fiscaux sur l’impôt sur la fortune ».
Une question est posée sur les métaux, l’énergie. Il redit alors que les crises sur les matières premières et le climat ne mèneront pas à la fin du capitalisme, ce qui rappelle le discours tenu sur l’anthropocène à la précédente conférence. Il résume très vite quelques points, les inégalités qui provoquent de la xénophobie, la dette, et revient sur « le capital naturel atteint ». En l’absence de prévision et scénarios assez précis-es sur les ressources naturelles à long terme, ne sous-évalue-t-il pas l’importance du questionnement à ce sujet ?
Le débat se termine sur son regret d’une absence de propositions claires de la part des partis politiques, France insoumise entre autres, sur le fonctionnement de l’Union européenne.
Régis Marzin
Article écrit et publié le 12 juin 2018

vendredi 8 juin 2018

7 juin 2018, Aubervilliers, Artana : l’alerte sera-t-elle entendue ?

Un premier débat sur le dernier livre de Didier Daeninckx a enfin eu lieu à Aubervilliers, ce jeudi à la Libraire les Mots passants. L’habitant le plus connu de la ville est venu parler d’« Artana ! Artana ! » sortie le 17 mai devant une trentaine de lecteur-trices et citoyen-ne-s.
Deux jours avant, le journal Le Parisien écrivait : « Si la démonstration n’était pas assez explicite, à la fin du « roman », il écrit : « En 2014, dans les villes comme Aubervilliers, Saint-Denis, Noisy-le-Sec, Bobigny, des têtes de liste aux municipales ont passé une alliance avec les bandits du secteur pour se faire élire ou se maintenir en place ». Un saut à pieds joints dans la flaque ?
Il y a le roman et il y a la réalité, et, pour une fois la réalité que cache le roman intéresse tout autant que le roman. Il y a la Courvilliers et il y a Aubervilliers. Il y a des personnalités qui se reconnaissent ou se devinent dans des personnages.
A la Libraire les Mots passants, Didier Daeninckx commence par indiquer que « Courvilliers est emblématique d’une dizaine de villes de Seine-Saint-Denis », une ville imaginaire qu’il a déjà utilisée depuis 1986 pour parler de « territoires gorgés d’histoires, de conflits, de meurtres » dans une dizaine de nouvelles. Il évoque très vite deux meurtres d’algérien-ne-s en 1944 et 1961.
Le livre a été pour l’écrivain « douloureux ». C’est un livre de « colère » face à l’« affaissement » dont il voulait parler, d’autant plus qu’il « porte en lui une histoire » positive de personnalités très engagées d’Aubervilliers, sa mère, ancienne résistante à la dictature franquiste ou Henri Martin, résistant anticolonialiste dans les années 50, et plus récemment d’autres « gens qui renversent des montagnes ».
Ses informations de départ, il les a trouvées dans la presse, dans les « sources ouvertes ». C’est par exemple les trafics de drogues découverts dans les garages municipaux à Bagnolet en 2013 puis à Saint-Denis en 2016. A Aubervilliers, en 2014, il y a eu l’histoire incroyable du directeur du service Entretien ménager des bâtiments communaux de la Ville, admirateur de l’Etat islamique, promu après des services rendus dans la campagne électorale. Sur Saint-Denis, il fait ensuite allusion à l’élu Madjid Messaoudène, proche du Parti des Indigènes de la République (PIR) et de Tariq Ramadan, et à la démission du maire Didier Paillard en 2016. Il termine sur Noisy-le-Sec et un règlement de compte visant un élu en 2016. Dans le débat, il se souvient encore d’un bandit intervenu au moment des élections à Bobigny en 2014.
En commentaire sur cette réalité locale elle-même, Didier Daenincks regrette que la « vertu démocratique » laisse place « au clientélisme, au communautarisme et aux bandits », dans un « affaissement des élites politiques ». Il enrage devant le « mépris » qui cause le départ des artistes et les « lieux bouclés », le Grand Bouillon et l’Entremonde dernièrement. Selon lui, les partis n’existent plus et les trafiquants sont « nombreux et organisés » ce qui le pousse à tirer la sonnette d’alarme pour les élections municipales de 2020. 
Il observe l’abstention qui augmente après les manœuvres des élu-e-s, d’anciens maires qui nomment des « marionnettes », « les attaques de l’Etat » auquel « les gens ne croient plus », la « distribution de prébendes », les élections qui peuvent être gagnées avec seulement 4500 voix en s’aidant « du communautarisme et du clientélisme » ou peut-être même de l’achat de vote, sur lesquels il y a des bruits mais pas de preuves.
Le débat revient sur le roman, dans lequel tous ces personnages inquiétants sont hors-champs. Didier Daenincks conclut en invoquant le roman noir américain qui permet de « regarder l’enfer en face » quand les artistes prennent le risque de « sonner le tocsin ».
Entre fiction et réalité, que faut-il en déduire ? Après l’alerte du rapport de la Chambre régionales des Comptes - Ile-de-France de fin 2016, est-ce un nouveau coup de gong qui vient briser le consensus historique albertivillarien ? Pour quel effet ? Qui entendra cette alerte ? Comment sera-t-elle comprise ? Sera-t-elle amortie et rapidement oubliée faute de débat public ? Faute d’informations plus précises ? Quelles sont les solutions et les alternatives au laisser-couler ? Un roman dont on attend la suite…
Régis Marzin
Article écrit et publié le 8 juin 2018

samedi 12 mai 2018

12 mai 2018, Aubervilliers : les anciens maoïstes squattent La Commune

Ce soir, à Aubervilliers, un homme a dit qu'il regrettait que la Révolution culturelle chinoise ait échoué. Cet homme était au micro devant une cinquantaine de personnes venues assister à une séance de la semaine 'Hétérophonies-68' . Il s'agissait de François Nicolas, présentateur de la projection-débat du film "l'école de mai", de son ami Denis Lévy, film de propagande maoïste de 1979, accompagné d'un commentaire dit par Alain Badiou, qui parlait alors constamment de "société impérialiste".
PS : Il n'y pas grand-chose à dire de plus sur cette projection-débat : un film de propagande sectaire très daté mais intéressant artistiquement suivi d'un débat de très bas niveau, sans aucun intérêt. Mais peut-être quand même peut-on y voir un acte manqué dans un contexte d'absence structurelle de débat contradictoire et d'une certaine confusion dans la politique culturelle à Aubervilliers.
PS2 14.12.18 : Autre ‘détail’ : le film de Denis Lévy "l'école de mai" de 1979 sur un texte d’Alain Badiou montre des affiches pro-Khmers rouges. Denis Lévy et Alain Badiou ont aussi fait ensemble une revue ‘L’art du cinéma’ en 1993.

samedi 28 avril 2018

27 avril 2018, Paris : direct internet sur processus électoraux en Afrique et Togo

Le journaliste et blogueur tchadien, Makaila Nguebla, aidé par Talia Olvera Martinez, m'a invité ce vendredi 27 avril à Paris pour un direct sur internet, avec le journaliste béninois basé au Togo, Max Savi Carmel. J'ai parlé des processus électoraux en Afrique et des politiques françaises et européennes suite à ma dernière étude "Les processus électoraux dans la démocratisation de l’Afrique, Synthèse technique et politique". Max Savi Carmel a fait le point sur la situation au Togo. La vidéo est plutôt prévue pour être regardée sur un téléphone : VIDEO.
Régis Marzin, 28 avril 2018 (twitter)

lundi 9 avril 2018

9 avril 2018, Aubervilliers : anthropocène

 
« Anthropocène : quand l’histoire humaine rencontre celle de la terre », c’est le titre de la conférence de l’historien Jean-Baptiste Fressoz, du CNRS, ce soir au Théâtre de la Commune, dans le cadre du cycle des conférences du Campus Condorcet ‘ Environnement, croissance et croyances, un monde fini ?’.
« Par rapport aux travaux existants sur l’anthropocène, je propose de déplacer la focale de l’étude des milieux atteints vers les acteurs, les institutions et les décisions qui ont produit ces atteintes. Il s’agira d’identifier et de comprendre les pouvoirs, les institutions, les dispositifs et les imaginaires qui ont effectivement produit la crise environnementale. » C’est une citation de Jean-Baptiste Fressoz sur la page de présentation de ses travaux. Elle est claire.
« La seule solution est de refuser des technologies dont on a hérité » : c’est la conclusion du chercheur à la fin du débat. Elle est claire. Il défend la SNCF au passage, pour les « 30% d’émissions dans le transport ». Il doute que « les innovations vont résoudre les problèmes » s’il faut surtout « trier les technologies du passé ».
« Il est plus important d’avoir des humains que des voitures » : c’est une phrase en réponse à une question sur la démographie qui aboutit à la remise en cause du mode de vie américain, qui se rependrait sur terre.
« C’est un avis personnel de citoyen et pas un avis de chercheur » : c’est une remarque du chercheur sur la question du nucléaire. « C’est un avis de sociologue » : c’est une remarque sur le chercheur allemand Ulrich Beck qui dans les années 90 voyait le bilan environnemental comme une découverte au passage dans une « modernité réflexive ».
« Anglocène » et « tanathocène » : ce sont des mots qu’il a inventés pour nous faire réfléchir.
« Consumérisme disciplinaire » : c’est une expression citée mais pas expliquée, qui renvoie, je suppose à quelque chose comme : « La société de l’opulence est bel et bien une forme de société disciplinaire. La soumission du travailleur constitue la vérité de la liberté du consommateur », selon Jean De Munck.
« Le mur climatique arrive plus tôt que le mur des ressources » : c’est ce qu’affirme le chercheur en évoquant des 2 degrés à ne pas dépasser d’ici 2100. Je me permets d’avoir encore des doutes car la question des ressources ne me paraît pas simple si l’on tient compte de tous les métaux qui servent aux technologies de l’information et car de nouvelles surprises sont possibles, comme avec le Cobalt depuis quelques mois. Selon le chercheur, la position de l’écologie politique des années 70 sur la fin des ressources n’était pas assez « anxieuse ».
« Il n’y a pas encore de transition énergétique » : c’est ce qu’observe le chercheur devant le graphique des consommations des énergies fossiles.
1. Critique du mot ‘anthropocène , « 2. L’anthropocène n’était pas inéluctable », « 3. On est entré dans l’anthropocène sciemment » : c’est le plan de l’exposé. Je suis moyennement convaincu par ce plan.
Ce soir, j’ai appris pas mal de choses, des détails, des faits historiques. Je retiens par exemple que, l’anthropocène serait d’abord une dénomination de géologie, alors ce n’est « pas une crise mais une révolution géologique » que l’on observe dans une colonne stratigraphique, et pour lequel on discute d’un marqueur qui indiquerait une date de départ, peut-être l’arrivée du nucléaire. Il y a un problème, là : la question est d’abord politique face à des choix techniques, économiques, qui auront des conséquences historiques. Ne peut-on laisser les humbles géologues à la géologie et qu’ils-elles nous laissent tranquilles.
Selon Jean-Baptiste Fressoz, le mot ‘anthropocène’ qui renverrait à une responsabilité de l’humanité entière, et la conception d’« un choc, d’une coupure » récente dépolitisent.
J’entends qu’il y a eu depuis 200 ans des décideurs ont participé à des choix qui s’avèrent avoir des conséquences très mauvaises, pour ne pas dire désastreuses, en terme environnemental, que cela s’inscrit dans l’histoire du capitalisme et en particulier dans l’histoire du capitalisme anglo-saxon. Des anglais et américains ont « projeté le capitalisme fossile », dit-il. Par exemple, ils ont choisi comme énergie d’industrialisation, le charbon plutôt que l’hydraulique, puis, plus tard, le pétrole. Les gauchistes du Cadtm, eux, dénoncent l’« extractivisme ».
Comment parler d’un sujet à la fois scientifique et politique dans un cadre scientifique et a priori peu politique, sachant que, par ailleurs, les conceptions morales, les priorités des populations évoluent dans le temps, et continueront encore d’évoluer ? Les connaissances se diffusent plus ou moins, se comprennent plus ou moins, la perception de la gravité des risques fonction de ses connaissances est relatives à des paramètres mouvants. Un historien peut-il passer du passé au futur et revenir du futur au passé en passant par le présent ? Une heure trente de conférence-débat n’était qu’une entrée en matière. C’est ma conclusion.
Régis Marzin
Ceci est un article de blogueur à chaud

vendredi 6 avril 2018

6 avril 2018, Paris : Romain Humeau à la Gaîté Lyrique

6 avril 2018, la Gaîté Lyrique, je retrouve enfin Romain Humeau que je n’ai pas vu depuis un concert à Chelles aux Cuizines en 2010. Je ne connais pas d’endroit où le vieillissement se voit autant que dans un concert de rock. Je ne prenais jamais de photos de concert dans ma jeunesse, et là j’ai prévu d’en prendre. Le rock m’a donné l’énergie pour pogoter en politique, avec un esprit punk sous contrôle, et là, je suis coincé avec un sac et un appareil, trop couvert pour un premier jour de printemps, statique et sage.
Avec ses musicien-ne-s, Romain Humeau présente des chansons de son dernier album Mousquetaire#2 sur son label Seed Bomb Music un label de « décroissance dans l'artisanat » à petit capital, parce qu’il a envie de « continuer à faire son métier ». J’entends des phrases-titres comme « Paris, je t’aime quand même » et « Je suis trop vieux pour mourir », sans doute passé l’âge de dire « J’ai poussé trop vite ». Il y un long morceau sur lequel il n’a pas l’air content. Bientôt, entre deux chansons, un homme lance, vache, « tu le commences quand ton concert ? ». Le guitariste s’excite un peu, deux chansons plus tard, il se jette dans le public et le slam merde, le concert s’arrête. Petit malaise et pause.
Le chanteur revient seul. Il parle de Jacques Higelin mort aujourd’hui, raconte un concert où Jacques Higelin était venu et s’était montré pendant la chanson ‘Hype’ d’Eiffel, cette chanson pour « arnaquer » le public de « ce groupe de tarlouzes » et chante le début de ‘Champagne’. Et soudain, ça va mieux le son. Tout va mieux. Que s’est-il passé ? Fallait peut-être qu’un truc sorte, se partage avec le public, un truc qui n’était pas de la musique, après un déclic extérieur. Je me souviens d’un concert sauvage et suicidaire à l’Empreinte à Savigny-le-Temple. Je me souviens de Jacques Higelin à la fête de l’Humanité : une canette arrive sur la scène devant lui, il enrage, pique une crise et après le concert n’a rien à voir, le concert démarre avec la canette et il est fantastique, dégoulinant de tripes.
Un rappel plus tard, le concert se termine sur un morceau excellent. Je prends quelques notes sur un banc du bar. Je me rends alors compte que nous sommes le 6 avril, le jour de l’anniversaire du déclenchement du génocide des Tutsis du Rwanda. Cela n’a rien à voir, certes, sauf que, peut-être, j’avais envie qu’un déclic extérieur me perturbe, moi aussi. La soirée de la veille avec un ancien militaire spécialiste des missiles traine-t-elle dans ma tête ? Ai-je encore envie de débloquer un truc, de retrouver de la fluidité et de la sérénité dans le bruit ? Ce sera le lendemain sur la coopération militaire dans les dictatures. Pas de lâcher-prise pour moi ce soir. J’avais envie d’une surprise, d’un concentré d’énergie, pas « pour les tarlouzes », ou d’autre chose encore, un décolaj au rhum ou rien de tout cela, … un éclair entre l’ordre et le désordre des choses.
Régis Marzin
Article écrit et publié le 8 avril 2018

jeudi 5 avril 2018

5 avril 2018, Paris, génocide du Rwanda : Guillaume Ancel et la guerre de l’information

Ce jeudi soir, veille de l’anniversaire du déclenchement du génocide des Tutsis du Rwanda, la librairie la Friche dans le 11e à Paris a organisé une présentation et dédicace du livre de Guillaume Ancel, "Rwanda, la fin du silence" aux éditions des Belles Lettres. La libraire est pleine d’une cinquantaine de personnes. Dans le monde qui gravite autour du sujet du génocide des Tutsis, depuis 2014, Guillaume Ancel est maintenant connu. Ancien officier de la de la Force d’action rapide pendant l’opération Turquoise, ayant quitté l’armée en 2005, il est l’un des rares témoins de terrain qui intervient dans des conférences en France. Il est surtout l’un des plus rares encore soldats qui ont choisi d’affronter l’interdiction implicite de parler de la complicité française dans le génocide. 
Après de nombreuses interventions orales, après un premier récit de sa mission à Sarajevo en 1995 édité en mai 2017, il a décidé de mettre son témoignage sur le Rwanda par écrit, pour lui donner plus de poids et éviter qu’il ne « puisse être effacé ».
L’ancien spécialiste des missiles présente son livre. Il raconte comment le 1er juillet 1994, une attaque contre le FPR a été brusquement arrêtée, en début d’opération. 150 soldats français, avec hélicoptères et avions Jaguar devaient stopper 1500 soldats du FPR. L’opération a été annulée juste après son déclenchement, sans doute, selon lui, parce que la procédure des opérations aériennes contenait une étape d’échange de vérification avec le PC Jupiter à l’Elysée, étape que ne connaissait peut-être pas l’Amiral Lanxade, un marin. C’est ensuite qu’advint la mission à partir du 2 juillet de Jean-Christophe Rufin, alors conseiller du ministre de la défense François Léotard, et de l’universitaire Gérard Prunier, pour négocier avec Paul Kagamé sur la zone humanitaire. Selon Guillaume Ancel, à l’Elysée, les « faucons » ou « ultras » « perdaient pied » et Hubert Védrine a été un témoin clé des échanges entre « 2 factions » autour de François Mitterrand.
Guillaume Ancel témoigne également du détournement de l’attention des journalistes lors du passage d’armes livrées par l’armée française aux hutus génocidaires réfugiés au Zaïre. Au débriefing, l’officier responsable lui a expliqué qu’ils avaient reçu « l’ordre de livrer des armes pour donner un gage de confiance aux forces gouvernementales et éviter qu’elles se retournent contre nous », tout cela pendant l’embargo décidé à l’Onu.
Sur le point de l’attentat du 6 avril, il pense que la « DGSE aurait dû savoir » que « 5 personnes entraînées » au minimum, type « mercenaires des pays de l’Est » étaient présentes. Il explique qu’on ne peut cacher un tir de nuit, avec une flamme sur 100m et de la fumée qui reste 10 minutes. Il rappelle la subtilisation de la boîte noire et la mort suspecte de François de Grossouvre à l’Elysée. Selon lui, la responsabilité des « extrémistes hutus » ne fait aucun doute.
L’ancien Lieutenant-colonel affirme que la mission de Turquoise n’était pas humanitaire – une « fable », dénonce-t-il –, mais qu’elle était d’abord de « remettre en place le gouvernement génocidaire ». Il résume le soutien des génocidaires, avant, pendant et après le génocide, par « remettre au pouvoir, soutenir, réarmer ».
Il décrit la parole libre à l’intérieur de l’armée sans l’être vers l’extérieur. Il a voulu être interrogé par la Mission d’information parlementaire (MIP) de 1998 ce qui lui a été refusé par sa hiérarchie. Pour lui, la MIP a servi à organiser un « sarcophage ». Paul Quilès, lors d’un colloque à la fondation Jean Jaurès le 27 février 2014, l’a interrompu,  «  s’est levé, l’a pointé du doigt et lui a dit : « Jeune homme, … je vous demande de ne pas témoigner ». Guillaume Ancel désigne Paul Quilès comme le « chef des gardiens du sarcophage ».
Il évoque les années précédentes, les alertes non entendues contenues dans le rapport du Général Varret, Chef de la Mission militaire de coopération entre octobre 1990 et avril 1993. Pour expliquer cette politique, il mentionne la pression d’un lobby autour de l’Elysée. Il liste François Mitterrand, Hubert Védrine, Alain Juppé et l’Amiral Jacques Lanxade, comme principaux acteurs des « décisions qui faisaient que les soldats se retrouvaient dans une situation de complicité ». Il est scandalisé qu’« on continue de cacher (la vérité) aux français », pour empêcher qu’ils « pensent et jugent par eux-mêmes » et évoque plusieurs fois les victimes. Il insiste surtout sur la nécessité de l’ouverture des archives et signale à ce sujet la promesse non tenue de François Hollande en 2015.
Le débat avec la salle revient sur l’épisode du 1er juillet. Deux personnes dans le public cherchent à mettre en difficulté l’intervenant, en traitant l’armée française, l’un, de « barbare », l’autre, de soumise aux multinationales. Guillaume Ancel répond sur la violence de la guerre, évoquant un prisonnier jeté d’un hélicoptère et un passage du livre, une « opération difficile à justifier » d’« exécution de 12 miliciens ». Le reste du débat concerne surtout l’implication et la complicité française dans le génocide.
Après les dédicaces, je questionne Guillaume Ancel sur la guerre de l’information dans le milieu de l’armée qui est une partie d’une guerre de l’information plus générale qui depuis 2014 a tourné à l’avantage des partisans de la dénonciation de la complicité des dirigeants français dans le génocide : « Y-a-t-il une nouvelle génération de militaires qui s’oppose à une ancienne sur la version officielle ? ». Il regrette que non.
(Fin du compte-rendu, suite et commentaire sur le blog dejournaliste-chercheur.)
Régis Marzin
Compte-rendu (et commentaire), écrit et publié le 8 avril 2018