lundi 17 septembre 2018

15 et 16 septembre 2018 : l’Afrique à la Fête de l’Huma


Comme tous les ans, la Fête de l’Humanité est l’occasion de quelques débats concernant l’Afrique. Le continent est actuellement moins mis en évidence : le nombre de débats dans les stands, qui se concentrent au Village du Monde, a fortement diminué. L’aspect ‘musée’ dans une grande ‘foire’ sans aucune sélection est de plus en plus visible. Un coup d’œil au programme montre que le thème des migrants gagne, lui, du terrain, et, qu’au niveau du nombre de stands, le Moyen-orient et le Maghreb ressortent maintenant beaucoup plus que l’Afrique subsaharienne.
Un premier rendez-vous a lieu le samedi à 16h, à l’Espace débat du Village du monde « Construire un Maghreb uni » très axé sur le Sahara occidental, d’autant plus que le titre initial en était « Forum maghrébin pour la paix au Sahara occidental ». Ce débat est animé par la journaliste Rosa Moussaoui et réunit Mustapha Brahma, secrétaire national de la Voie démocratique, pour le Maroc, co-organisateur du débat, Adel Thabet du Parti des travailleurs, pour la Tunisie, Zouheir Bessa, du PADS, pour l’Algérie et Oubbi Boucheraya Bachir, représentant du Front Polisario en France, pour le Sahara occidental.
Mustapha Brahma souligne la langue et l’histoire communes du Maghreb et voit comme entrave à son unité « la nature des Etats autoritaires ou despotiques », en particulier au Maroc. Il dénonce « la démocratie de façade » et les « élections » qui ne font qu’apporter un semblant de « légitimité ». L’autre entrave est selon lui la question du Sahara occidental, une question qui lui a fait passer 10 ans de sa vie en prison.
Oubbi Boucheraya Bachir exprime sa conviction que le conflit ne se résoudra que par une « expression démocratique » et un « droit au référendum » qui « appartient au peuple ». Il met l’accent sur les concessions que le Front Polisario a déjà acceptées, sur l’électorat ou sur une « exploitation conjointe des ressources pendant une période de transition ».
Le tunisien Adel Thabet voit la « situation actuelle » comme « un héritage » de la période coloniale, en raison des « régimes garantissant l’intérêt de la France », et les intérêts d’une minorité sans mettre la priorité sur l’unité du Maghreb. Il remarque que la « France mène les négociations pour l’UE sur l’Accord UE-Tunisie Aleca (‘Accord de Libre Échange Complet et Approfondi’) comme une « puissance impérialiste ». Il pense que l’« avenir commun » nécessite « le départ de dirigeants ».
L’Algérien Zouheir Bessa liste une série d’accusations contre « les puissances impérialistes » responsables de « la faiblesse des échanges interne au Maghreb », de la course aux armements ou encore de l’utilisation du Maroc en sous-traitant de la France en Afrique.
Lors du débat, le représentant du Front Polisario revient sur l’absence de démocratie au Maroc, à la fois cause et conséquence de la non-résolution du conflit au Sahara Occidental, qui « alimente la répression du mouvement du Hirak ». Cependant, il n’est pas concerné pas « la fin de la monarchie » et en reste à « la lutte contre expansionnisme ».
Le dimanche matin à 10h30, toujours à l’Espace débat du Village du monde, une conférence a pour thème « Que fait toujours notre armée en Afrique ? ». Y sont programmés, David Mauger co-auteur avec Raphaël Granvaud du dernier livre de l’association Survie, « Un pompier pyromane, L’ingérence française en Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny à Ouattara », la malienne Aminata Traoré, habitué de la dénonciation des interventions militaires françaises à la Fête de l’Humanité, Mohammed Kadamy, leader du mouvement armé djiboutien Frud et depuis des années présent à la fête, Dominique Josse pour le PCF, et Rosa Moussaoui pour l’Humanité.
La sortie d’une synthèse historique sur la relation entre la France et la Côte d’Ivoire par l’association Survie est à souligner. Depuis un moment, les choses sont claires concernant la Côte d’Ivoire, pays modèle d’une Françafrique, aux niveaux militaire, économique et politique, dans une structuration renouvelée en 2011, à contre-courant de toute démocratisation réelle, à contre-courant même de l’affaiblissement général de la Françafrique.
Ce dimanche, hors du Village du Monde, le programme de l’Agora contient également en fin de journée un appel pour les prisonniers politiques marocains, une nouvelle fois animé par Rosa Moussaoui.
Patrick le Hyaric, directeur de l’Humanité, a souligné, en introduction au dossier de presse, que « la solidarité avec les populations migrantes rejetées et condamnées à l’errance sera évidemment l’un des points d’orgue de cette édition. » Le vendredi à 17h, la fête a commencé à l’Espace débat du Village du monde par un débat « Migrations, changement climatique et guerre économique », un entretien entre Aminata Traore et Rosa Moussaoui. Il était suivi à 20h, à l’Agora de Témoignages sur les « Migrants et les grandes voix de la solidarité ». Puis, au stand national du Pcf, un ‘Concert de solidarité avec les migrants’ du groupe Combo Pacheco en présence d’Ian Brossat, adjoint au maire à Paris, récemment désigné tête de liste des communistes aux élections européennes, terminait la soirée.
Le dimanche à 15h30 à l’Espace solidaire, plateau dédié à des associations de solidarité et de défense des droits humains, la discussion continue sur le thème ‘Défendre les migrants, c’est aussi soutenir une vision du monde et de la société’, dans un débat animé par Marie-Pierre Barrière du Réseau éducation sans frontière (Resf). Les intervenant-e-s sont Edmond Baudoin co-auteurs du récit graphique ‘Humains : La Roya est un fleuve’, Elsa Faucillon, députée Pcf des Hauts-de-Seine, et Dante Bassino, adjoint au maire du 10ème à Paris, enseignant participant au Resf et surtout représentant de la Commission migration du PCF, et, une invitée de dernière minute, Aminata Traoré.
Elsa Faucillon s’est fortement mobilisée contre la loi Asile et Immigration. Elle dénonce « l’intoxication sur les chiffres, sur l’invasion », ou sur la culture, alors qu’elle-même « est heureuse qu’ils arrivent ». Elle constate la « bataille gagnée » par ses adversaires à relier « migrations, chômage et insécurité ».
Le jeune Dante Bassino pense que « la loi valide les thèmes de l’extrême-droite » et « fait monter le FN », et regrette que « le discours commence à monter à gauche ». Il argumente à partir de chiffres, en particulier sur « le taux d’étrangers à 6% stable depuis 1920 ». Selon lui, « les migrants arrivent quelle que soit la politique » et la répression « oblige à rester » et va de pair avec « l’exploitation ». Il conclut que « la seule solution est la liberté de circulation, … une circulation intégrale », et qu’il est possible de loger les migrants.
Aminata Traoré affirme que « la France a besoin des pays d’origine du continent noir ». Elle dénonce le libre-échange qui ne pourrait se faire qu’entre égaux.
Au début du débat, Marie-Pierre Barrière considère la gestion de l’asile selon l’accord de Dublin comme obsolète.
Elsa Faucillon affirme que les divisions de la gauche sur le sujet ne sont pas nouvelles. Elle dit : « On ne traite pas des causes des migrations, … on ne le fait pas pour que les migrations s’arrêtent » (lutter). Elle réclame « une politique d’accueil dans un monde solidaire ». Elle voit 2 camps se créer entre ceux-celles qui pensent aux « causes » et ceux-celles qui pensent aux « conséquences » au niveau accueil. Elle « croit à la liberté de circulation ».
Cela provoque une réaction de désaccord d’Aminata Traoré contre « un débat franco-européen », contre « la condescendance », ou « la mendicité », et pour « une approche globale et systémique », qui tiennent compte « du colonialisme et de la présence de l’armée française » (dans le Sahel) et du fait que « la France décide de tout ». Elle juge « la question raciale » déterminante car « si j’étais blanche, on m’accepterait, si on est blanc et chrétien, pas de problème ». Elle souhaite « profiter des richesses, et vivre chez nous sans migrations ». Face à cet argument, Dante Bassino ne veut pas qu’« on puisse penser qu’on est contre les migrations. » L’ancienne ministre malienne ajuste en proposant : « Ce qui nous unit, c’est la fin d’une illusion d’un monde ouvert où l’on serait libre de circuler, la mondialisation heureuse ayant vécu, il reste les désillusions face aux assassinats, à un système criminel et guerrier ».
Dante Bassino, fidèle à une « lecture de classe », considère que « bons migrants réfugiés et mauvais migrants économiques ne sont pas dissociables ». Puis, Elsa Faucillon évoque le féminisme. Elle voit l’« accueil faisant partie d’une lutte contre le capitalisme ». Elle propose de rassembler contre l’enfermement des enfants.
Suite au débat, je croise la député européenne Front de gauche, Marie-Christine Vergiat, que je questionne sur la politique européenne. A Bruxelles, pendant la négociation post-Cotonou, alors qu’une forte droitisation du parlement européen est prévue, l’obsession des migrations pourrait faire que la relation avec l’Union africaine soit orientée en fonction des questions migratoires.
Pour finir, je note un peu plus tard la réaction contre Ian Brossat d’un artiste attaché à l’unité à gauche, Marcel, le chanteur déjanté du groupe Marcel et son orchestre.
L’actualité est aussi hors de la fête, car des parlementaires de la France insoumise se sont désistés dans les derniers jours en raison du désaccord sur les questions migratoires souligné par Ian Brossat. En particulier, Djordje Kuzmanovic, conseiller pour les questions internationales à France Insoumise (FI), qui, dans la lignée de Sahra Wagenknecht en Allemagne, venait de lancer un pavé dans la marre en disant « sur la question migratoire, la bonne conscience de gauche empêche de réfléchir », avait été annoncé le dimanche mais n’est pas apparu.
La tension monte au moment de la conception des 4 listes de gauche aux européennes. Depuis la présidentielle, il s’observait que FI n’avait une position bien définie sur les migrations mais s’était, ainsi, éloigné d’un marqueur d’une identité de gauche historique des dernières décennies. A la suite de la série d’attentats de 2015 et au pic de migrations par la Syrie et la Libye, l’absence de position précise de FI n’avait pas été trop remarquée, mais la campagne des européennes, dont le thème des migrations sera un thème stratégique, implique une clarification. Le débat est d’abord interne de FI et concerne aussi le Parti de gauche.
Selon Libération, Benoît Hamon présent à la Fête y a montré qu’il ‘prend ses distances’ avec France Insoumise : « Ils ont une stratégie différente, celle du populisme alors que nous c’est la gauche. Et il y a des différences sur le fond, notamment au sujet de l’immigration. On ne peut pas dire que les salaires baissent à cause des migrants, nous ne devons faire aucune concession sur ce sujet !». Le choix de la politique sur les migrations a été l’un des sujets de divergences au Parti socialiste entre 2012 et 2017. La cassure au niveau du marqueur de gauche historique gagne maintenant les anciens alliés du Front de gauche.
Les points de vue sur les migrations font appel à des connaissances diverses dans une complexité. La relation sensible entre partis et électeur-trice-s, qui y accordent une grande attention et peuvent sans doute accepter l’idée d’un compromis général, en fait une question d’abord politique, s’exprimant au travers de choix essentiels ayant des répercussions structurantes dans plusieurs domaines. Longtemps, elle a été pensée sans aucune considération pour les réalités africaines. Cette absence de connaissances semble aujourd’hui obsolète, la politique européenne, que l’on la justifie ou que l’on la condamne, prend sa source dans une géopolitique de manière relativement argumentée, malgré des tabous et zones d’ombre, sur l’Erythrée et le Soudan en particulier. La dimension du débat de continent à continent entre Europe et Afrique souligne une nécessité de vision géographique large et thématiquement globale, au niveau, à la fois économique, militaire et politique.
Le débat houleux sur les migrations qui a émergé autour de et pendant la Fête de l’Humanité était sans doute prévisible. Les positions qui gagnent progressivement les partis de gauche en Allemagne et en France sont issus des multiples décisions européennes des 7 dernières années, depuis le début de la guerre en Syrie, le départ de Khadafi en Libye, et l’arrivée des socialistes au pouvoir en France. L’« obsession » qui monte, entre instrumentalisations et exagérations, pourrait aussi permettre de mieux penser les relations politiques entre Europe et Afrique, très idéalement.
A la Fête de l’humanité, s’expriment surtout les discours les plus revendicatifs, dans la continuité de luttes historiques. La fête a besoin de consensus et d’adversaires bien identifiés, mais rend assez mal les évolutions progressives dans des réalités complexes. Rendez-vous en septembre 2019 pour voir si quelque chose aura finalement changé !
Régis Marzin,
Article écrit et publié le lundi 17 septembre 2018

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