samedi 7 juillet 2018

7 juillet 2018, Paris 18e - Rhizomes les pieds dans l'eau

Ce samedi, Rhizomes est au square Rachmaninov tout l'après-midi. Mohamed Lamouri est une star de l'undergound nord-parisien. Beaucoup l'on croisé depuis 10 ans avec son mélodica sur la ligne 2 du métro. Il joue au festival Rhizomes avec le groupe Mostla. Quel plaisir de ré-entendre sa voix un peu éraillée, magnifique.
Ensuite, arrive Raïnaï, groupe de "raï légendaire". Le son rappelle les années 70 et années 80. Commencer par un solo de guitare, cela devient rare. Ils sont décidé à ambiancer correctement la place. Bientôt tout le jardin se met debout. Cela danse tant que les adultes rejoignent les marmots dans le bassin. Rhizomes a les pieds dans l'eau.
Régis Marzin

lundi 2 juillet 2018

1er Juillet 2018, Paris 18e : Rhizomes à la goutte d’or

Le début du festival Rhizomes est pour certain-e-s connaisseur-se-s averti-e-s le début des activités d’été parisiennes. C’est gratuit, à taille humaine, garanti sans trop de touristes, lié à des quartiers et au 18e, un arrondissement à forte personnalité, comme l’exprimait si bien il y a 20 ans la chanson de FFF, ‘Barbès’.
Le premier concert de la journée, la fanfare balkanique est au milieu d’une première fête de quartier, la fête du mail Binet. Je crois y arriver une heure en retard, mais l’horaire a été décalé de 2 heures, et, comme, je n’ai regardé que le programme papier, je ne le sais pas, et je file à la goutte d’or. Là, Rhizomes se mêle à la Fête de la Goutte d’or au square Léon. Sont prévus là, 4 groupes, dont seul le dernier a été programmé par l’équipe de Rhizomes.
Vers 17h, la fête est encore celle des enfants, des jeux, du maquillage, des petites piscines. Des dizaines de bénévoles se bougent un peu partout, bien visibles avec leur T-shirt orange. Beaucoup de jeunes parents se baladent avec leurs bébés. De superbes boubous mettent de la couleur. Le décor est magnifique, un peu de verdure au milieu de quelques immeubles. Il fait aussi très chaud.
Le premier groupe fait bien la liaison avec les concerts suivants. La musique se limite à une percussion africaine, authentique. Deux chanteurs racontent une histoire que peuvent comprendre les enfants, même si elle est dure. L’histoire est celle d’un jeune qui perd sa mère en 2002 dans les combats en Côte d’Ivoire et qui fuit pour survivre, se rend d’abord au Nigéria, puis au Cameroun. Il traverse ensuite le désert pour arriver en Libye où il est victime de mauvais traitements. Un jour, il est là à Paris.
Ensuite, le deuxième groupe est un groupe du quartier, Ameth Sissoko et le Sara Yaa Band, de la musique du d’Afrique de l’Ouest avec un accordéon. Le troisième groupe est un groupe d’Afrobeat très dansant, Climax Orchestra et MoDJ. On est presque synchro avec Manu qui est allé sentir les odeurs de la salle de Féla Kuti. La foule s’agite de plus en plus, on est dans une ambiance de festival d’été, une peu comme à la plage. Beaucoup se ballade bière ou frites à la main. On n’est pas à Auber, ici.
La nuit tombe. Sofiane Saidi & Mazalda arrive enfin. Les musiciens se chauffent et chauffent le public petit à petit. Ça monte. Deux choristes rejoignent le groupe sur scène, et la chaleur augmente encore. Cela s’arrête un peu tôt juste avant minuit mais tout le monde est heureux. Le chanteur dit qu’il n’a jamais eu faim quand il vécu sans le sou à la Goutte d’Or et que ce qu’il vient de nous offrir n’est rien par rapport à ce que lui a offert le quartier.
Régis Marzin

samedi 30 juin 2018

30 juin 2018, Paris - Djibouti : conférence de l’opposition : vers une nouvelle coalition ?

(photo : à gauche Maki Houmed-Gab, à droite Ismaël Ahmed Assoweh)
L’Alliance Républicaine pour le Développement (ARD) organise une nouvelle conférence à Paris, après celle de février, à laquelle je participe de nouveau. Maki Houmed-Gaba a organisé et présente l’événement.
Interviennent, Jean-Loup Schaal, de l’Association pour le Respect des Droits de l'Homme à Djibouti (ARDHD), Goran Yacoub, du parti Rassemblement pour l'Action, le Développement et la Démocratie (Radd), Raymond Ayivi, de la Plateforme panafricaine, Mohamed Khadami, dirigeant du FRUD, le député Ismaël Ahmed Assoweh, élu de l’Union pour le Salut National (USN), Hassan Abdillahi du Mouvement des jeunes de l’opposition (MJO) - Europe, et moi-même.
Jean-Loup Schaal retrace l’histoire de l’ARDHD puis intervient sur la Chine et l’opposition à la dictature. Selon lui la Chine renforce son influence au travers de la dette, ce qui impacte la situation sur les droits humains. Il insiste sur la nécessité d’un retour à l’unité de l’opposition tant que la dictature est là, avant qu’une transition permette libérer le jeu politique. Goran Yacoub présente son parti le Radd dirigé par Abdourahman Mohamed Guelleh, dit TX.
Mon intervention est en 3 parties : les prévisions d’évolution du contexte africain avant la présidentielle de 2021, l’évolution de la relation Union Européenne – Union africaine, les processus électoraux à Djibouti.
Sur le contexte africain, je précise que, depuis 2015, le processus de démocratisation de l’Afrique est sur un pallier d’équilibre entre dictatures et démocraties : 19 démocraties / 23 dictatures stable en 2014, 22 / 22 en 2015, 23 / 23 en 2016, 22 / 22 en 2017. Pour 2018, les données seront disponibles début 2019, mais la tendance semble toujours l’équilibre, peut-être 22 / 22, à la suite des changements sans incidences sur les totaux : deux pays en 2018 démocratiques évoluent très négativement, le Niger et les Comores, en Gambie, la démocratie s’installe durablement, au Kenya, la crise se termine, le Zimbabwe pourrait confirmer une évolution positive, et le Maroc retourne à la répression d’avant 2011. En 2018, 3 pays anglophones vont mieux, et 3 pays francophones vont moins bien, et, cela se rajoute à la montée du niveau de dictature après les inversions de résultats de 2016 au Congo Brazzaville, à Djibouti et au Gabon.
Pour 2021, à Djibouti, il dès maintenant possible de reconsidérer que les ex-colonies françaises connaissent une tendance différente du reste de l’Afrique, comme dans les années 90, en négatif. La suite du processus électoral en RDC impactera toute l’Afrique, sans doute de manière ambivalente : cela met en évidence les manœuvres des dictateurs dans les processus électoraux mais la réaction demande tellement d'énergie que cela peut créer une réaction internationale de découragement face aux dictateurs. Au niveau régional, l’évolution positive de l’Ethiopie impactera Djibouti mais son système politique de partis par régions risque de limiter la démocratisation. Le positif pourrait être dans un vent de liberté d’expression et de manifestation.
Dans les années à venir, on peut prévoir que la relation UE-UA, après les négociations Post-Cotonou restructurera de nombreux domaines. Il est très difficile de prévoir ce qui va se passer, et, il y a des éléments positifs et négatifs. La sensibilité à ingérence favorise les dictateurs et la dépendance financière de l’Ua la limite. L’Ue agit aussi en fonction des intérêts européens. Les réformes de l’UA pourraient amener une rationalisation, qui pourraient aller, avec une grande incertitude, jusqu’à toucher les missions d’observations électorales (MOE-UA). En attendant, les MOE-UA en dictature sont à condamner au maximum. Les débats et décisions sur les femmes et les jeunes pourraient avoir un effet positif-ve-s, alors qu’ils-elles ne visent pas directement à faire avancer le processus de démocratisation. Ce n’est pas pour rien qu’IOG a cherché à se faire valoir en mettant 25% de femmes à l’Assemblée.
Pour Djibouti, les questions autour du processus électorales seront plus importantes. Comme ailleurs, la Ceni reflète très souvent un rapport de force. La priorité pourrait être à Djibouti d’avancer sur la protection de l’opposition. Guelleh est maintenant un spécialiste reconnu de la désorganisation de l’opposition. Il s’appuie sur la limitation du nombre de partis, fixé officiellement à 4 dans la Constitution entre 1992 et 2002 et qui est restée dans les faits. Le clonage de parti avec interdiction à Djibouti est à un niveau plus élevé que le clonage dans d’autres dictatures. Guelleh excelle ainsi dans la fabrication d’un système de fausse opposition.
Je conclus sur le fait que le chef de l’Etat voudra sans doute en 2021 réaliser un 5e mandat, mais au-delà, un risque important pour Djibouti est que Guelleh prépare le passage en dictature de parti politique – différent du modèle le plus courant de la dictature d’une personne -, sur le modèle de la Tanzanie, du Mozambique, de l’Ethiopie, de l’Algérie, ou plus récemment de l’Angola.
Mohamed Khadami rend hommage à Gaëtan Motoo, d'Amnesty International. Raymond Ayivi parle de la « main invisible » française, le Franc CFA, évoque le Togo, la question des migrations, le rôle de la diaspora dans la lutte contre les dictatures. Hassan Abdillahi s’exprime sur l’Ethiopie et nous explique le clonage du MJO. J’apprends par ailleurs qu’à Djibouti, les syndicats sont eux-aussi clonés. Le député Ismaël Ahmed Assoweh revient sur l’historique de l’USN : l’accord cadre fin 2014, les mesures anti-terrorisme. Selon lui, la disparition de l’USN était prévisible.
Le débat revient ensuite sur les erreurs de l’USN, autour de l’accord et de l’entrée à l’Assemblée nationale, et sur le besoin d’un bilan. Ismaël Ahmed Assoweh explique le consensus autour de l’accord au moment de sa signature, et met l’accent pour expliquer l’échec sur l’absence de candidat unique. Mohamed Kadamy pense que l’opposition doit « transcender les rivalités personnelles et les problèmes ethniques ». Il est question de corruption et de répression. Je signale que les partis politiques en coalition devraient normalement pouvoir s’évaluer les uns les autres dans d’autres élections qu’une présidentielle. L’inversion du résultat globale des législatives en 2013 a empêché ce mécanisme. Attention, en 2016, les législatives boycottées auront le même effet.
La conférence se termine au téléphone avec deux leaders à Djibouti : Adan Mohamed Abdou, le président de l’ARD et Abdourahman Mohamed Guelleh, président du Radd. Adan Mohamed Abdou parle des « pourparlers pour une nouvelle coalition ». L’ARD qui a été clonée n’est plus autorisée. Il répond à Maki Houmed-Gaba sur le bilan de l’USN qui a été fait dans les partis. Il pense qu’une nouvelle coalition sera plus vigilante sur des points stratégiques comme la candidature unique.
Abdourahman Mohamed Guelleh, sur le bilan, pense que l’USN s’est « vidée de l’intérieur » à cause des « ambitions personnelles ». Il dit aussi que l’opposition devrait avoir un leader. Selon lui, une nouvelle coalition aura à résoudre les questions de la « participation à un scrutin frauduleux » et de la candidature unique. Il ajoute qu’actuellement, les partis sont illégaux et « tout est inconstitutionnel ».
Les deux coups de téléphone permettent à l’assistance de constater que des discussions ont maintenant démarré sur un projet de coalition politique.
Régis Marzin,
Compte-rendu écrit et publié le 2 juillet 2018

mardi 12 juin 2018

11 juin 2018, Aubervilliers/St-Denis : le Campus Condorcet questionne le capitalisme

« La fin du capitalisme ? » : le Campus Condorcet n’est pas encore ouvert, que déjà il se montre iconoclaste ? Mais non ! Car nous sommes à Aubervilliers (et Saint-Denis) et que la question iconoclaste serait plutôt ici « la fin du communisme ? ». Peu importe, car le communisme local ayant été depuis longtemps remplacé par la gestion dans la culture du consensus, cette magie du consensus autorise à des acrobaties intellectuelles, dont la symétrie n’est qu’une des avanies. Attention ! En 2019, les chercheur-se-s et étudiant-e-s arrivent en banlieue dans des bâtiments flambant neufs, et ça va bouger ! Alors, pour limiter le choc culturel, les chercheur-se-s devront-ils/elles apprendre à suivre les codes locaux du consensus ?
La conférence est l’occasion de présenter l’avancée du projet du campus universitaire. Jean-Marc Bonnisseau, son président, en rappelle les grandes lignes, une première phase d’ouvertures à l’automne 2019 et début 2020, en particulier, l’EHESS, puis une seconde phase. Le site regroupera des historien-ne-s, sociologues, anthropologues, démographes, des spécialistes des différents continents qui seront ainsi regroupé-e-s, des spécialistes des religions, du genre, des arts, de la santé et de l’économie, etc…
A la Maison des Sciences de l’Homme, Thomas Piketty, Directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur du livre « Le Capital au XXIe siècle », clôture le cycle des conférences au Campus Condorcet 2017-2018 dont le thème était « Un monde fini ? Environnement, croissance et croyances. » Jean-Claude Schmitt, Président du conseil scientifique du Campus, le présente comme un chercheur qui « rapproche l’économie et l’histoire » dans un « engagement politique ».
Thomas Piketty démarre en précisant le thème : les différentes crises du capitalisme le conduisent-il à sa fin ? et est-ce souhaitable ? En résumé, oui ce serait souhaitable, et non, les crises en vue n’y aboutiront pas en raison de sa « plasticité ». Il insiste, en le répétant deux fois, que c’est « une erreur, de croire à un spontanéisme révolutionnaire ». Selon lui, l’échec du communisme a fourni « ses plus grands alliés du capitalisme », réfractaires aux « croyances universalistes », en Russie et en Chine, les pouvoirs post-communistes, étant, « des freins à la lutte contre les Paradis fiscaux et judiciaires ». Il conclut cette introduction par le fait que « l’échec du communisme pèse très lourd au XXIe siècle », ce qui n’est pas sans rappeler des conséquences politiques de la guerre froide.
L’exposé est ensuite en 3 parties, 3 domaines de propositions : repenser la propriété publique, repenser le partage du pouvoir dans les entreprises, développer la propriété privée temporaire. Revenant sur le communisme, il remarque que l’abolition de la propriété privée avait été pensé comme « hégémonique » sans réflexion préalable sur « le partage du pouvoir ou les élections », dans un marxisme qui se voulait scientifique mais n’avait « rien de préparé sur comment organiser l’Etat ». Ensuite, « les bolcheviques sont allés vers la personnalisation du pouvoir et l’utilisation de boucs émissaires ». Actuellement, après « un effondrement du patrimoine public » depuis les années 70, ce patrimoine est « négatif aux USA, au Royaume Uni, et en Italie », où, « la dette publique dépasse le patrimoine de l’Etat ». En France et en Allemagne, il reste encore positif mais proche de zéro. Les intérêts de la dette sont comme « un loyer au privé ».
Pensant que l’Europe aurait besoin d’une concertation sur ce sujet, et sur la fiscalité européenne, il propose de réorganiser la démocratie européenne au travers d’une « Assemblée des députés nationaux de la zone Euro ».
En vue de repenser le partage du pouvoir dans les entreprises, il s’appuie sur les exemples de l’Allemagne et la Suède où depuis 1950, des postes dans les Conseils d’administration sont attribués aux salariés, la moitié en Allemagne (pour les entreprises de plus de 2000 salariés). Selon lui, la gauche française focalisée historiquement « sur la nationalisation des moyens de production » a « méprisé » cette voie « social-démocrate ». Il propose des « assemblées mixte avant élections des Conseils » pour préparer des élections sur des projets et d’inventer des nouvelles formes de propriétés.
L’universitaire termine sur la propriété temporaire en envisageant des solutions autour de la transmission du patrimoine, au-delà de l’impôt progressif sur les successions, et sur le besoin d’une réforme de la Taxe foncière datant de la révolution française et « profondément injuste ». Pendant le débat qui commence, répondant à Meriem Derkaoui, Maire d’Aubervilliers, dénonçant la politique du gouvernement sur les aides sociales, le chercheur regrette que « la suppression de la taxe d’habitation mette la pression sur les collectivités » et rappelle les « 5 Milliards de cadeaux fiscaux sur l’impôt sur la fortune ».
Une question est posée sur les métaux, l’énergie. Il redit alors que les crises sur les matières premières et le climat ne mèneront pas à la fin du capitalisme, ce qui rappelle le discours tenu sur l’anthropocène à la précédente conférence. Il résume très vite quelques points, les inégalités qui provoquent de la xénophobie, la dette, et revient sur « le capital naturel atteint ». En l’absence de prévision et scénarios assez précis-es sur les ressources naturelles à long terme, ne sous-évalue-t-il pas l’importance du questionnement à ce sujet ?
Le débat se termine sur son regret d’une absence de propositions claires de la part des partis politiques, France insoumise entre autres, sur le fonctionnement de l’Union européenne.
Régis Marzin
Article écrit et publié le 12 juin 2018

vendredi 8 juin 2018

7 juin 2018, Aubervilliers, Artana : l’alerte sera-t-elle entendue ?

Un premier débat sur le dernier livre de Didier Daeninckx a enfin eu lieu à Aubervilliers, ce jeudi à la Libraire les Mots passants. L’habitant le plus connu de la ville est venu parler d’« Artana ! Artana ! » sortie le 17 mai devant une trentaine de lecteur-trices et citoyen-ne-s.
Deux jours avant, le journal Le Parisien écrivait : « Si la démonstration n’était pas assez explicite, à la fin du « roman », il écrit : « En 2014, dans les villes comme Aubervilliers, Saint-Denis, Noisy-le-Sec, Bobigny, des têtes de liste aux municipales ont passé une alliance avec les bandits du secteur pour se faire élire ou se maintenir en place ». Un saut à pieds joints dans la flaque ?
Il y a le roman et il y a la réalité, et, pour une fois la réalité que cache le roman intéresse tout autant que le roman. Il y a la Courvilliers et il y a Aubervilliers. Il y a des personnalités qui se reconnaissent ou se devinent dans des personnages.
A la Libraire les Mots passants, Didier Daeninckx commence par indiquer que « Courvilliers est emblématique d’une dizaine de villes de Seine-Saint-Denis », une ville imaginaire qu’il a déjà utilisée depuis 1986 pour parler de « territoires gorgés d’histoires, de conflits, de meurtres » dans une dizaine de nouvelles. Il évoque très vite deux meurtres d’algérien-ne-s en 1944 et 1961.
Le livre a été pour l’écrivain « douloureux ». C’est un livre de « colère » face à l’« affaissement » dont il voulait parler, d’autant plus qu’il « porte en lui une histoire » positive de personnalités très engagées d’Aubervilliers, sa mère, ancienne résistante à la dictature franquiste ou Henri Martin, résistant anticolonialiste dans les années 50, et plus récemment d’autres « gens qui renversent des montagnes ».
Ses informations de départ, il les a trouvées dans la presse, dans les « sources ouvertes ». C’est par exemple les trafics de drogues découverts dans les garages municipaux à Bagnolet en 2013 puis à Saint-Denis en 2016. A Aubervilliers, en 2014, il y a eu l’histoire incroyable du directeur du service Entretien ménager des bâtiments communaux de la Ville, admirateur de l’Etat islamique, promu après des services rendus dans la campagne électorale. Sur Saint-Denis, il fait ensuite allusion à l’élu Madjid Messaoudène, proche du Parti des Indigènes de la République (PIR) et de Tariq Ramadan, et à la démission du maire Didier Paillard en 2016. Il termine sur Noisy-le-Sec et un règlement de compte visant un élu en 2016. Dans le débat, il se souvient encore d’un bandit intervenu au moment des élections à Bobigny en 2014.
En commentaire sur cette réalité locale elle-même, Didier Daenincks regrette que la « vertu démocratique » laisse place « au clientélisme, au communautarisme et aux bandits », dans un « affaissement des élites politiques ». Il enrage devant le « mépris » qui cause le départ des artistes et les « lieux bouclés », le Grand Bouillon et l’Entremonde dernièrement. Selon lui, les partis n’existent plus et les trafiquants sont « nombreux et organisés » ce qui le pousse à tirer la sonnette d’alarme pour les élections municipales de 2020. 
Il observe l’abstention qui augmente après les manœuvres des élu-e-s, d’anciens maires qui nomment des « marionnettes », « les attaques de l’Etat » auquel « les gens ne croient plus », la « distribution de prébendes », les élections qui peuvent être gagnées avec seulement 4500 voix en s’aidant « du communautarisme et du clientélisme » ou peut-être même de l’achat de vote, sur lesquels il y a des bruits mais pas de preuves.
Le débat revient sur le roman, dans lequel tous ces personnages inquiétants sont hors-champs. Didier Daenincks conclut en invoquant le roman noir américain qui permet de « regarder l’enfer en face » quand les artistes prennent le risque de « sonner le tocsin ».
Entre fiction et réalité, que faut-il en déduire ? Après l’alerte du rapport de la Chambre régionales des Comptes - Ile-de-France de fin 2016, est-ce un nouveau coup de gong qui vient briser le consensus historique albertivillarien ? Pour quel effet ? Qui entendra cette alerte ? Comment sera-t-elle comprise ? Sera-t-elle amortie et rapidement oubliée faute de débat public ? Faute d’informations plus précises ? Quelles sont les solutions et les alternatives au laisser-couler ? Un roman dont on attend la suite…
Régis Marzin
Article écrit et publié le 8 juin 2018

samedi 12 mai 2018

12 mai 2018, Aubervilliers : les anciens maoïstes squattent La Commune

Ce soir, à Aubervilliers, un homme a dit qu'il regrettait que la Révolution culturelle chinoise ait échoué. Cet homme était au micro devant une cinquantaine de personnes venues assister à une séance de la semaine 'Hétérophonies-68' . Il s'agissait de François Nicolas, présentateur de la projection-débat du film "l'école de mai", de son ami Denis Lévy, film de propagande maoïste de 1979, accompagné d'un commentaire dit par Alain Badiou, qui parlait alors constamment de "société impérialiste".
PS : Il n'y pas grand-chose à dire de plus sur cette projection-débat : un film de propagande sectaire très daté mais intéressant artistiquement suivi d'un débat de très bas niveau, sans aucun intérêt. Mais peut-être quand même peut-on y voir un acte manqué dans un contexte d'absence structurelle de débat contradictoire et d'une certaine confusion dans la politique culturelle à Aubervilliers.

samedi 28 avril 2018

27 avril 2018, Paris : direct internet sur processus électoraux en Afrique et Togo

Le journaliste et blogueur tchadien, Makaila Nguebla, aidé par Talia Olvera Martinez, m'a invité ce vendredi 27 avril à Paris pour un direct sur internet, avec le journaliste béninois basé au Togo, Max Savi Carmel. J'ai parlé des processus électoraux en Afrique et des politiques françaises et européennes suite à ma dernière étude "Les processus électoraux dans la démocratisation de l’Afrique, Synthèse technique et politique". Max Savi Carmel a fait le point sur la situation au Togo. La vidéo est plutôt prévue pour être regardée sur un téléphone : VIDEO.
Régis Marzin, 28 avril 2018 (twitter)

lundi 9 avril 2018

9 avril 2018, Aubervilliers : anthropocène

 
« Anthropocène : quand l’histoire humaine rencontre celle de la terre », c’est le titre de la conférence de l’historien Jean-Baptiste Fressoz, du CNRS, ce soir au Théâtre de la Commune, dans le cadre du cycle des conférences du Campus Condorcet ‘ Environnement, croissance et croyances, un monde fini ?’.
« Par rapport aux travaux existants sur l’anthropocène, je propose de déplacer la focale de l’étude des milieux atteints vers les acteurs, les institutions et les décisions qui ont produit ces atteintes. Il s’agira d’identifier et de comprendre les pouvoirs, les institutions, les dispositifs et les imaginaires qui ont effectivement produit la crise environnementale. » C’est une citation de Jean-Baptiste Fressoz sur la page de présentation de ses travaux. Elle est claire.
« La seule solution est de refuser des technologies dont on a hérité » : c’est la conclusion du chercheur à la fin du débat. Elle est claire. Il défend la SNCF au passage, pour les « 30% d’émissions dans le transport ». Il doute que « les innovations vont résoudre les problèmes » s’il faut surtout « trier les technologies du passé ».
« Il est plus important d’avoir des humains que des voitures » : c’est une phrase en réponse à une question sur la démographie qui aboutit à la remise en cause du mode de vie américain, qui se rependrait sur terre.
« C’est un avis personnel de citoyen et pas un avis de chercheur » : c’est une remarque du chercheur sur la question du nucléaire. « C’est un avis de sociologue » : c’est une remarque sur le chercheur allemand Ulrich Beck qui dans les années 90 voyait le bilan environnemental comme une découverte au passage dans une « modernité réflexive ».
« Anglocène » et « tanathocène » : ce sont des mots qu’il a inventés pour nous faire réfléchir.
« Consumérisme disciplinaire » : c’est une expression citée mais pas expliquée, qui renvoie, je suppose à quelque chose comme : « La société de l’opulence est bel et bien une forme de société disciplinaire. La soumission du travailleur constitue la vérité de la liberté du consommateur », selon Jean De Munck.
« Le mur climatique arrive plus tôt que le mur des ressources » : c’est ce qu’affirme le chercheur en évoquant des 2 degrés à ne pas dépasser d’ici 2100. Je me permets d’avoir encore des doutes car la question des ressources ne me paraît pas simple si l’on tient compte de tous les métaux qui servent aux technologies de l’information et car de nouvelles surprises sont possibles, comme avec le Cobalt depuis quelques mois. Selon le chercheur, la position de l’écologie politique des années 70 sur la fin des ressources n’était pas assez « anxieuse ».
« Il n’y a pas encore de transition énergétique » : c’est ce qu’observe le chercheur devant le graphique des consommations des énergies fossiles.
1. Critique du mot ‘anthropocène , « 2. L’anthropocène n’était pas inéluctable », « 3. On est entré dans l’anthropocène sciemment » : c’est le plan de l’exposé. Je suis moyennement convaincu par ce plan.
Ce soir, j’ai appris pas mal de choses, des détails, des faits historiques. Je retiens par exemple que, l’anthropocène serait d’abord une dénomination de géologie, alors ce n’est « pas une crise mais une révolution géologique » que l’on observe dans une colonne stratigraphique, et pour lequel on discute d’un marqueur qui indiquerait une date de départ, peut-être l’arrivée du nucléaire. Il y a un problème, là : la question est d’abord politique face à des choix techniques, économiques, qui auront des conséquences historiques. Ne peut-on laisser les humbles géologues à la géologie et qu’ils-elles nous laissent tranquilles.
Selon Jean-Baptiste Fressoz, le mot ‘anthropocène’ qui renverrait à une responsabilité de l’humanité entière, et la conception d’« un choc, d’une coupure » récente dépolitisent.
J’entends qu’il y a eu depuis 200 ans des décideurs ont participé à des choix qui s’avèrent avoir des conséquences très mauvaises, pour ne pas dire désastreuses, en terme environnemental, que cela s’inscrit dans l’histoire du capitalisme et en particulier dans l’histoire du capitalisme anglo-saxon. Des anglais et américains ont « projeté le capitalisme fossile », dit-il. Par exemple, ils ont choisi comme énergie d’industrialisation, le charbon plutôt que l’hydraulique, puis, plus tard, le pétrole. Les gauchistes du Cadtm, eux, dénoncent l’« extractivisme ».
Comment parler d’un sujet à la fois scientifique et politique dans un cadre scientifique et a priori peu politique, sachant que, par ailleurs, les conceptions morales, les priorités des populations évoluent dans le temps, et continueront encore d’évoluer ? Les connaissances se diffusent plus ou moins, se comprennent plus ou moins, la perception de la gravité des risques fonction de ses connaissances est relatives à des paramètres mouvants. Un historien peut-il passer du passé au futur et revenir du futur au passé en passant par le présent ? Une heure trente de conférence-débat n’était qu’une entrée en matière. C’est ma conclusion.
Régis Marzin
Ceci est un article de blogueur à chaud

vendredi 6 avril 2018

6 avril 2018, Paris : Romain Humeau à la Gaîté Lyrique

6 avril 2018, la Gaîté Lyrique, je retrouve enfin Romain Humeau que je n’ai pas vu depuis un concert à Chelles aux Cuizines en 2010. Je ne connais pas d’endroit où le vieillissement se voit autant que dans un concert de rock. Je ne prenais jamais de photos de concert dans ma jeunesse, et là j’ai prévu d’en prendre. Le rock m’a donné l’énergie pour pogoter en politique, avec un esprit punk sous contrôle, et là, je suis coincé avec un sac et un appareil, trop couvert pour un premier jour de printemps, statique et sage.
Avec ses musicien-ne-s, Romain Humeau présente des chansons de son dernier album Mousquetaire#2 sur son label Seed Bomb Music un label de « décroissance dans l'artisanat » à petit capital, parce qu’il a envie de « continuer à faire son métier ». J’entends des phrases-titres comme « Paris, je t’aime quand même » et « Je suis trop vieux pour mourir », sans doute passé l’âge de dire « J’ai poussé trop vite ». Il y un long morceau sur lequel il n’a pas l’air content. Bientôt, entre deux chansons, un homme lance, vache, « tu le commences quand ton concert ? ». Le guitariste s’excite un peu, deux chansons plus tard, il se jette dans le public et le slam merde, le concert s’arrête. Petit malaise et pause.
Le chanteur revient seul. Il parle de Jacques Higelin mort aujourd’hui, raconte un concert où Jacques Higelin était venu et s’était montré pendant la chanson ‘Hype’ d’Eiffel, cette chanson pour « arnaquer » le public de « ce groupe de tarlouzes » et chante le début de ‘Champagne’. Et soudain, ça va mieux le son. Tout va mieux. Que s’est-il passé ? Fallait peut-être qu’un truc sorte, se partage avec le public, un truc qui n’était pas de la musique, après un déclic extérieur. Je me souviens d’un concert sauvage et suicidaire à l’Empreinte à Savigny-le-Temple. Je me souviens de Jacques Higelin à la fête de l’Humanité : une canette arrive sur la scène devant lui, il enrage, pique une crise et après le concert n’a rien à voir, le concert démarre avec la canette et il est fantastique, dégoulinant de tripes.
Un rappel plus tard, le concert se termine sur un morceau excellent. Je prends quelques notes sur un banc du bar. Je me rends alors compte que nous sommes le 6 avril, le jour de l’anniversaire du déclenchement du génocide des Tutsis du Rwanda. Cela n’a rien à voir, certes, sauf que, peut-être, j’avais envie qu’un déclic extérieur me perturbe, moi aussi. La soirée de la veille avec un ancien militaire spécialiste des missiles traine-t-elle dans ma tête ? Ai-je encore envie de débloquer un truc, de retrouver de la fluidité et de la sérénité dans le bruit ? Ce sera le lendemain sur la coopération militaire dans les dictatures. Pas de lâcher-prise pour moi ce soir. J’avais envie d’une surprise, d’un concentré d’énergie, pas « pour les tarlouzes », ou d’autre chose encore, un décolaj au rhum ou rien de tout cela, … un éclair entre l’ordre et le désordre des choses.
Régis Marzin
Article écrit et publié le 8 avril 2018

jeudi 5 avril 2018

5 avril 2018, Paris, génocide du Rwanda : Guillaume Ancel et la guerre de l’information

Ce jeudi soir, veille de l’anniversaire du déclenchement du génocide des Tutsis du Rwanda, la librairie la Friche dans le 11e à Paris a organisé une présentation et dédicace du livre de Guillaume Ancel, "Rwanda, la fin du silence" aux éditions des Belles Lettres. La libraire est pleine d’une cinquantaine de personnes. Dans le monde qui gravite autour du sujet du génocide des Tutsis, depuis 2014, Guillaume Ancel est maintenant connu. Ancien officier de la de la Force d’action rapide pendant l’opération Turquoise, ayant quitté l’armée en 2005, il est l’un des rares témoins de terrain qui intervient dans des conférences en France. Il est surtout l’un des plus rares encore soldats qui ont choisi d’affronter l’interdiction implicite de parler de la complicité française dans le génocide. 
Après de nombreuses interventions orales, après un premier récit de sa mission à Sarajevo en 1995 édité en mai 2017, il a décidé de mettre son témoignage sur le Rwanda par écrit, pour lui donner plus de poids et éviter qu’il ne « puisse être effacé ».
L’ancien spécialiste des missiles présente son livre. Il raconte comment le 1er juillet 1994, une attaque contre le FPR a été brusquement arrêtée, en début d’opération. 150 soldats français, avec hélicoptères et avions Jaguar devaient stopper 1500 soldats du FPR. L’opération a été annulée juste après son déclenchement, sans doute, selon lui, parce que la procédure des opérations aériennes contenait une étape d’échange de vérification avec le PC Jupiter à l’Elysée, étape que ne connaissait peut-être pas l’Amiral Lanxade, un marin. C’est ensuite qu’advint la mission à partir du 2 juillet de Jean-Christophe Rufin, alors conseiller du ministre de la défense François Léotard, et de l’universitaire Gérard Prunier, pour négocier avec Paul Kagamé sur la zone humanitaire. Selon Guillaume Ancel, à l’Elysée, les « faucons » ou « ultras » « perdaient pied » et Hubert Védrine a été un témoin clé des échanges entre « 2 factions » autour de François Mitterrand.
Guillaume Ancel témoigne également du détournement de l’attention des journalistes lors du passage d’armes livrées par l’armée française aux hutus génocidaires réfugiés au Zaïre. Au débriefing, l’officier responsable lui a expliqué qu’ils avaient reçu « l’ordre de livrer des armes pour donner un gage de confiance aux forces gouvernementales et éviter qu’elles se retournent contre nous », tout cela pendant l’embargo décidé à l’Onu.
Sur le point de l’attentat du 6 avril, il pense que la « DGSE aurait dû savoir » que « 5 personnes entraînées » au minimum, type « mercenaires des pays de l’Est » étaient présentes. Il explique qu’on ne peut cacher un tir de nuit, avec une flamme sur 100m et de la fumée qui reste 10 minutes. Il rappelle la subtilisation de la boîte noire et la mort suspecte de François de Grossouvre à l’Elysée. Selon lui, la responsabilité des « extrémistes hutus » ne fait aucun doute.
L’ancien Lieutenant-colonel affirme que la mission de Turquoise n’était pas humanitaire – une « fable », dénonce-t-il –, mais qu’elle était d’abord de « remettre en place le gouvernement génocidaire ». Il résume le soutien des génocidaires, avant, pendant et après le génocide, par « remettre au pouvoir, soutenir, réarmer ».
Il décrit la parole libre à l’intérieur de l’armée sans l’être vers l’extérieur. Il a voulu être interrogé par la Mission d’information parlementaire (MIP) de 1998 ce qui lui a été refusé par sa hiérarchie. Pour lui, la MIP a servi à organiser un « sarcophage ». Paul Quilès, lors d’un colloque à la fondation Jean Jaurès le 27 février 2014, l’a interrompu,  «  s’est levé, l’a pointé du doigt et lui a dit : « Jeune homme, … je vous demande de ne pas témoigner ». Guillaume Ancel désigne Paul Quilès comme le « chef des gardiens du sarcophage ».
Il évoque les années précédentes, les alertes non entendues contenues dans le rapport du Général Varret, Chef de la Mission militaire de coopération entre octobre 1990 et avril 1993. Pour expliquer cette politique, il mentionne la pression d’un lobby autour de l’Elysée. Il liste François Mitterrand, Hubert Védrine, Alain Juppé et l’Amiral Jacques Lanxade, comme principaux acteurs des « décisions qui faisaient que les soldats se retrouvaient dans une situation de complicité ». Il est scandalisé qu’« on continue de cacher (la vérité) aux français », pour empêcher qu’ils « pensent et jugent par eux-mêmes » et évoque plusieurs fois les victimes. Il insiste surtout sur la nécessité de l’ouverture des archives et signale à ce sujet la promesse non tenue de François Hollande en 2015.
Le débat avec la salle revient sur l’épisode du 1er juillet. Deux personnes dans le public cherchent à mettre en difficulté l’intervenant, en traitant l’armée française, l’un, de « barbare », l’autre, de soumise aux multinationales. Guillaume Ancel répond sur la violence de la guerre, évoquant un prisonnier jeté d’un hélicoptère et un passage du livre, une « opération difficile à justifier » d’« exécution de 12 miliciens ». Le reste du débat concerne surtout l’implication et la complicité française dans le génocide.
Après les dédicaces, je questionne Guillaume Ancel sur la guerre de l’information dans le milieu de l’armée qui est une partie d’une guerre de l’information plus générale qui depuis 2014 a tourné à l’avantage des partisans de la dénonciation de la complicité des dirigeants français dans le génocide : « Y-a-t-il une nouvelle génération de militaires qui s’oppose à une ancienne sur la version officielle ? ». Il regrette que non.
(Fin du compte-rendu, suite et commentaire sur le blog dejournaliste-chercheur.)
Régis Marzin
Compte-rendu (et commentaire), écrit et publié le 8 avril 2018

samedi 17 mars 2018

17 mars 2018, Paris : les 10 ans de Médiapart

En général, je me méfie des anniversaires. Par exemple, si une association fête un anniversaire, c’est mauvais signe, elle manque peut-être de dynamisme ou d’activités. Mais, je suis content de savoir que Médiapart ait dix ans. C’est un des rares pôles de journalisme d’investigation en France, donc, c’est très précieux. En Afrique, pas mal de pays n’ont qu’un journaliste d’investigation, et certains n’en ont aucun.
Cela se passe au 104 dans le XIXe. J’arrive à la fin, le samedi à 18h, juste pour le documentaire de Naruna Kaplan de Macedo, ‘Depuis Médiapart’. Le film a été tourné pendant la campagne des présidentielles de 2017 en France, dans les bureaux de la rédaction. On y voit le service politique méditer, discuter, tenir des conférences de rédactions, s’activer, enquêter, publier des articles. C’est aussi un joli film sur le journalisme.
Le concept du média associe analyses politiques et enquêtes, dont enquêtes d’investigation. Je crois comprendre que la nécessité de suivre l’actualité peut freiner une prise de recul plus distanciée dans les analyses. Il y a un équilibre à trouver sur le niveau de complexité, la fragmentation au niveau des faits, au niveau temporel, sur l’intégration de perspectives. Un-e journaliste salarié-e a un bureau avec des horaires. Les locaux sont petits. Le travail s’organise et se partage collectivement. On devine un modèle économique solide qui permet à plusieurs dizaines de personnes d’être salarié-e-s grâce à un media internet ‘pure player’. Ce modèle économique est basé sur la relation entre la rédaction et les abonné-e-s.  
Sans doute que le thème de l’élection présidentielle en France permet d’esquisser un début de contradiction. Les journalistes sont critiques mais dépendant-e-s des actualités et des acteurs principaux de ces actualités vue par le regard des abonné-e-s. Par exemple, si les abonné-e-s sont plus intéressé-e-s par la politique française que par la politique étrangère, est-ce que cela n’influe pas ? Début 2017, je m’étais naïvement demandé, en vain, si Médiapart accepterait de faire avancer le débat sur les programmes Afrique des candidats
Sans doute que les jeux électoraux l’emportent sur les questions de fond qui se discutent sur un temps plus long. Cela me rappelle le paradoxe que les écologistes semblent avoir été depuis dix ans les plus grands ‘contributeur-trice-s’ au niveau des idées politiques tout en perdant l’essentiel de leur positions électorales, tandis que la nécessité de conserver une structure politique stable, dans le paysage politique français qu’ont en face d’eux-elles les électeur-trice-s, favorisait d’autres partis, y compris un nouveau parti pragmatique absent de l’histoire des idées. 
Après le film, François Bonnet, Edwy Plenel et Naruna Kaplan de Macedo viennent parler avec le public et conclure l’anniversaire (sur la photo de gauche à droite, Edwy Plenel, la monteuse du film, Naruna Kaplan de Macedo, François Bonnet).
Le mardi suivant, - enfin ! - Nicolas Sarkozy est en garde à vue et Médiapart reçoit ainsi un magnifique cadeau d’anniversaire ! Félicitations à Edwy Plenel, François Bonnet, … et surtout à Fabrice Arfi et Karl Laske !
Régis Marzin, article écrit et publié le 20 mars 2018

dimanche 4 mars 2018

4 mars 2018, Etre moderne : Le MoMA à Paris et la chorale virtuelle

Sortie du dimanche soir, aussi pour découvrir un lieu, la Fondation Louis Vuitton, un nouveau musée à touristes dans le Bois de Boulogne. L’exposition qui se termine s’appelle ‘Etre moderne : Le MoMA à Paris’. Exposition intéressante, mais je me demande si le grand musée new-yorkais peut prêter ses meilleures œuvres. J’hésite à prendre des photos, je me freine. Il y a une salle interactive, il y a un projecteur de lumière blanche qui éclaire un mur, comme un écran, les gens passent, jouent avec leurs ombres, se prennent en photo, certain-e-s s’embrassent. C’est mignon. Mais, je décide de ne pas sortir mon appareil et d’éviter de faire simple.
Finalement, à mon second tour, je choisis de photographier la seule chose qui n’est pas photographiable, de la musique, le son lui-même. Dans la dernière salle, il y a un circuit au milieu d’enceintes qui sortent les voix d’une chorale. Les enceintes sont comme les têtes des choristes. On a un son proche d’un son devant une vraie chorale. C’est impressionnant, une œuvre assez technique et conceptuelle. Cela s’appelle "The Forty Part Motet". L’artiste Janet Cardiff a enregistré le chœur de la cathédrale de Salisbury (dont les sopranos sont des enfants) qui chantent ‘Spem in alium un motet à quarante voix indépendantes, composé par le compositeur anglais Thomas Tallis (1505 - 1585).
Régis Marzin, article écrit et publié le 20 mars 2018

dimanche 18 février 2018

18 février 2018, Paris - Djibouti : conférence-débat avant parodie de législatives

Ce dimanche 18 février, à Paris, le parti politique djiboutien Alliance Républicaine pour le Développement (ARD) a invité la diaspora djiboutienne à venir discuter de la situation à Djibouti avant la parodie de législatives du 23 février. Je viens comme conférencier pour donner mon point de vue de journaliste et chercheur indépendant sur les élections en Afrique. Ce compte-rendu a été complété exceptionnellement par des informations qui n’ont pas été données lors de la journée, en particulier sur le multipartisme.
Maki Houmed-Gaba, représentant de l'ARD en Europe, introduit la conférence en deux parties, sur les mobilisations politiques et sur les élections. Mahdi Ibrahim A. God, vice-président de l’ARD, en exil à Londres, est présent à ses côtés. Au moyen d’une vidéo, Maki Houmed-Gaba revient sur le « printemps arabe » et sur une manifestation à Djibouti-ville le 10 février 2011. Le 19 avril 2010, Ismaïl Omar Guelleh avait fait enlever par le parlement la limite de 2 mandats de 5 ans de la Constitution. La présidentielle du 8 avril a été ensuite boycottée. La population ne voulait pas de 3e mandat. La coalition Union pour une Alternative Démocratique (UAD) a réussi alors à commencer à mobiliser cette population.  
La coalition Union pour le salut national a retrouvé une population mobilisée en 2013. Après sa victoire aux législatives de février 2013, dont le résultat a été inversé par le pouvoir, les manifestations ont commencé et sont devenues assez nombreuses pendant 2 ans. Avant 2011, les dernières manifestations dataient de 1976 et 1977 et de la lutte pour l’indépendance.
Le multipartisme a été partiellement acquis grâce au référendum constitutionnel de 1992 pendant la guerre avec le Frud, il s’est limité pendant 10 ans à quatre partis au total pour le pouvoir et l’opposition. Le multipartisme intégral a été, en théorie et dans la loi, autorisé à partir du 4 septembre 2002. Grâce à cela, en 2002, de nouveau partis ont pu se créer mais le verrou n’a pas sauté. Le multipartisme reste arbitrairement et ‘de fait’ partiel. En effet, le ministère de l’intérieur continue d’empêcher la création des partis et le nombre de parti hors coalition du pouvoir UMP n’a jamais dépassé 4, pour 4 statuts légaux autorisés. En 2017, les 4 partis hors coalition UMP sont des partis clonés et de fausse opposition. L’opposition réelle a été chassée des élections législatives et Djibouti est retourné à un stade proche du parti unique des années 80.
Le débat démarre sur la possibilité pour l’opposition de s’organiser. Le pouvoir utilise la méthode du licenciement des fonctionnaires et des pressions sur les salariés et entrepreneurs du privés, sur les clients ou la famille pour empêcher financièrement les travailleurs d’être dans des partis politiques. Un travailleur indépendant perd ses clients, peut avoir une coupure de son contrat d’électricité, son matériel détruit, avoir un contrôle fiscal, etc… En pratique, pour rester dans un parti d’opposition, il est plus simple d’être retraité ou chômeur.
La discussion revient sur les inversions de résultats des élections, lors de la présidentielle de 1999, les législatives de 2003 et 2013. Djibouti a un faux-multipartisme en plus des fausses élections de dictature, mais le pays est aussi le seul en Afrique dans lequel toutes les élections sont, soit boycottées, 7 sur 10, soit au résultat inversé, 3 sur 10. Mahdi Ibrahim A. God précise qu’il a été un des témoins principaux de l’inversion en 1999, qu’il recevait les données des bureaux de vote toutes les heures, qui montrait la large victoire de Moussa Ahmed Idriss contre Ismaïl Omar Guelleh et évoque un débat de TV5 sur le sujet. Lors de l’inversion sur les législatives de 2003, l’UAD avait rassemblé 140 000 signatures de personnes voulant voter UAD alors qu’il y avait 192 000 inscrits sur le fichier électoral. Il indique également que la constitution donne tous les pouvoirs au président, sans partage de pouvoirs avec le parlement et la justice. Les problèmes ont commencé quand les français ont accepté l’indépendance sous condition, en imposant une liste de dirigeants qui sont ensuite restés.
Ismaël Ahmed, député USN depuis 2015, intervient également et revient sur l’accord du 30 décembre 2014 et les années 2015 et 2016. Comme les années 2013 et 2014 avait montré une forte mobilisation, et il a pensé qu’il fallait participer. La plus grosse difficulté a été le fait de ne pas avoir de leader pour être candidat de l’USN en 2016. Il n’y a pas eu de primaires, alors qu’elles étaient nécessaires et selon lui « l’opposition est allée droit dans le mur » ou « a regardé le train partir dans le mur », « l’USN s’éclatant elle-même » en raison de « problèmes humains ». Une nouvelle coalition aurait besoin d’établir une règle du jeu » en « transformant les egos en énergie positive ». Selon lui, il est « contre le boycott » qui, s’il se fait, doit se faire « en défiant le régime ».
Dans mon intervention, je donne quelques caractéristiques de la dictature djiboutienne. L’électorat de Guelleh semble très réduit. Du coup, la tension monte autour des élections. Le niveau de dictature est arrivé dans les plus élevés en Afrique en raison du décalage avec la population même si l’opposition est en difficulté. Il y a eu une forme d’inversion du résultat en 2016, par suppression du second tour, bien camouflé, alors qu’il y avait déjà détournement du processus électoral en amont avec boycott partiel.
Je décris une classification adaptée des élections en dictature, les processus électoraux détournés en amont, avec ou sans boycott, majoritaires à près de 80% pour les présidentielles, les élections fraudées le jour du vote, près de 10%, les inversions de résultats, près de 10%, et quelques rares exceptions d’élections correctes. Les dictateurs mélangent les méthodes sur un même processus électoral, mais une méthode se dégage comme principale. A Djibouti comme ailleurs, le dictateur préfère un processus électoral détourné en amont qui ne lui laisse aucun risque le jour du vote. Parmi les 4 familles de méthodes de détournement en amont, autour du fichier électoral, de l’absence de liberté et de débat politique, de la Ceni et des institutions, et de la désorganisation de l’opposition, il a privilégié les méthodes de désorganisation de l’opposition. Il est sans doute maintenant le meilleur dictateur en Afrique dans le domaine de la désorganisation de l’opposition. Je signale que même si l’opposition a des faiblesses, elle a le choix entre dire qu’« elle boycotte une élection » ou qu’elle constate que « le processus électoral a été détourné en amont avec des moyens adaptés ». La différence est qu’elle peut choisir de dire qui décide et qui agit, puisqu’en réalité, ce sont chef d’état et son clan qui décident et agissent pour empêcher la démocratie d’exister.
Le président du mouvement armé Front pour la Restauration de l'Unité et de la Démocratie (FRUD), Mohamed Kadami, donne son avis depuis la salle.
Mahdi Ibrahim A. God signale qu’aux législatives, le mode de scrutin des législatives permet au régime de tenir et qu’il faudrait « exiger une proportionnelle à 100% » (en gardant un scrutin par liste par zone), qui « arrêterait aussi le tribalisme ». La question se pose aussi d’avoir une liste réduite de revendications efficaces, comme actuellement au Togo.
La journée se termine sur le point de la mobilisation de la jeunesse de la diaspora.
Régis Marzin
Compte-rendu complété, écrit et publié le 22 février 2018

jeudi 15 février 2018

Mercredi 14 février, Paris : combattre l’esclavage en Libye…

Le Collectif Urgence Darfour, dirigée par Jacky Mamou, a organisé une soirée axée sur l’esclavage en Libye, à la Mairie centrale de Paris ce mercredi 14 février. Une dizaine de partenaires se sont associés, dont SOS Racisme et la Licra. Les intervenants sont Jacky Mamou, Audrey Pulvar de la Fondation pour la Nature et l’Homme, Mario Stasi, de la Licra, Sacha Ghozla de l’UEJF, Pierre Henry de France Terre d’asile, David Gakunzi, écrivain, Ibrahima Diallo, militant mauritanien, Emmanuel Cordien, du Comité de la marche du 23 mai 1998 et antillais, et Dominique Sopo de Sos Racisme. Je suis arrivé au moment de l’intervention de Mario Stasi.
Ces intervenants sont inégaux. Certains, la Licra, l’UEJF, et Sos Racisme, apportent un soutien sans expertise sur la situation politique en Afrique. La partie sur l’esclavage en Mauritanie et la traite transsaharienne est assez bancale, les propos d’Ibrahima Diallo des Forces de libération africaines de Mauritanie étant trop enflammés pour être crédibles, d’autant plus que d’autres spécialistes de l’esclavage en Mauritanie tiennent des propos différents et plus étayés. Les recommandations finales sont faites par Dominique Sopo, qui, par ses commentaires polémiques et assez mal documentés, les a plutôt embrouillées, au point qu’il soit délicat de vouloir en faire un résumé.
Trois vidéos de soudanais filmés à Paris par Mathieu Kas apportent des témoignages très durs de parcours complexes et douloureux et de traite d’êtres humains en Libye ces dernières années.
David Gakunzi fait un très bon exposé anti-'complotiste pro-Khadafi' dans lequel il démonte la rumeur d’un Khadafi libérateur de l’Afrique, genre ‘les occidentaux pillent l‘Afrique et les ennemis de mes ennemis sont mes amis’. Le complotisme du Moyen-orient et du Maghreb déborde sur l’Afrique subsaharienne au point qu’il faille démentir des rumeurs en conférence. Il poursuit en dénonçant les dictatures qui provoquent des flux migratoires et indique que ce qui est reproché à des pays démocratiques en Europe « n’est pas une ingérence pour imposer des valeurs démocratiques mais au contraire le fait d’être trop proches des tyrannies ». Il demande donc aux gouvernements « d’aider ceux qui combattent les dictatures ».
L’exposé de Pierre Henry de France Terre d’asile constitue sans doute le cœur du discours de la soirée. Celui-ci rappelle que le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme (HCDH-OHCHR),  Zeid Ra’ad Al Hussein s’est plaint le 14 novembre 2017 que « la politique de l’UE consistant à aider les garde-côtes libyens à intercepter et renvoyer les migrants (est) inhumaine ». Il dénonce l’utilisation d’ « Etats-tampons comme gardes-frontières », la « sous-traitance » et le « financement déshonorant d’une milice par l’Italie à Sabratha ».
Pour lui, « l’Europe mérite mieux » et le « rôle des garde-côtes financé par l’Ue est à interroger ». Il demande de vider les centres de rétentions et la réinstallation des réfugiés en Europe en plus des évacuations pour retour vers d’autres pays d’Afrique de 17 000 personnes selon l’Office International des migrations (OIM). Il constate qu’alors que le OHCHR compte « 45 000 étrangers en Libye éligibles au statut de réfugié » parmi 700 000 étrangers, et que le « HCR voudrait 40 000 places de réfugiés », « l’Ue n’en a promis que 10 000 » et « la France seulement 3000 d’ici 2019 ». Selon lui, le défi pour l’UE se situe dans « l’ouverture de voies légales », alors que les décisions du Sommet de Valette à ce sujet ne sont pas appliquées.
Il conclut sur la nécessité pour les pays africains « d’investir dans la démocratie et le développement ». Sur la Libye en particulier, il demande que l’on « refuse l’impunité à ceux qui ont fait le commerce d’êtres humains », « la mémoire partagée de l’humanité étant en jeu ».
Régis Marzin,
article compte-rendu écrit et publié le 15.2 .18

dimanche 10 décembre 2017

8 et 10 décembre 2017, Bobigny et Aubervilliers : musique et film soudanais-e à Africolor

Après une première soirée sur des musiciens engagés de Kinshasa, le festival Africolor s’intéresse aux artistes soudanais sous deux angles, tous les deux politiques, en mettant à l’honneur des « artistes en exil, réfugiés, migrants » puis en présentant la musique en contexte de conflit armé.
Le vendredi 8 décembre, la soirée « Hospitalités » est organisée à la salle MC93 de Bobigny. La première partie « Refugees for Refugees » regroupe des musicien-ne-s de de diverses régions du monde.
Pendant, la seconde partie, l’orchestre Lamma Orchestra invite la chanteuse soudanaise Alsarah et six autres chanteurs et choristes. Le spectacle est une création du festival.
 Des liens entre artistes et festivalier-ère-s semblent s’être créés autour de cette soirée. Quand Alsarah arrive avec ses trois musiciens et une autre chanteuse, les « Nubatones », l’ambiance monte. C’est aussitôt chaleureux. Cela danse sur les côtés de cette très grande salle en gradin. Je n’étais pas à la Table ronde en amont des concerts sur le thème « Quel statut pour les artistes en exil ? », mais je me doute que quelque chose s’est passé qui a créé cette atmosphère.
Depuis quelques semaines, la question des migrants est dans toute les têtes. Les soudanais-e-s passent par la Libye pour arriver en Italie, en France, en Grande-Bretagne. L’Europe a bloqué les flux à l’été 2017, rationnalise la gestion migratoire et négocie avec les Etats africains ou l’Union africaine. Les décisions s’enchainent à un rythme effréné depuis novembre 2016. Les deux pays en Afrique où ces négociations posent un grave problème ou sont impossibles à mener sont le Soudan et l’Erythrée, des pays où les migrations sont essentiellement politiques et justifiées par les situations extrêmes de guerre et de répression. Il y a quelques semaines éclatait un scandale en Belgique qui a aussi touché la France : « Paris et Bruxelles auraient permis à des agents du renseignement soudanais d’identifier des migrants dissidents dans des centres de rétention en France et en Belgique ».
Dans cette soirée, ce sont les musicien-nes exilé-e-s « qui accueillent ». L’art n’a pas de frontières. On partage un instant et on se rencontre un peu. Demain, la rationalisation de la politique migratoire européenne continuera peut-être par des priorités géographiques plus marquées dans l’accueil des exilés politiques. Elle pourrait aussi continuer par une facilitation des voyages pour les étudiant-e-s, les chefs d’entreprises, les journalistes, les responsables associatifs, les sportifs et aussi les artistes. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » (Blaise Pascal). Qu’est-ce que l’on comprend par la musique en concert de l’exil ou de la situation des pays d’où viennent les artistes ? Peut-être peu de choses, encore. La rationalisation de la politique migratoire européenne touche chaque personne individuellement, dans les sentiments qu’il ou elle éprouve, et remet parfois en cause certaines convictions.
Deux jours plus tard, au cinéma le Studio à Aubervilliers est projeté le film Beats of the Antonov’ du réalisateur soudanais Hajooj Kuka, un documentaire de 2014 tourné au Kordofan du Sud – région aussi appelée ‘Montagnes noubas’ - et le Nil Bleu, deux provinces soudanaises du Sud touchant la frontière du Sud Soudan. Au milieu des images de guerre assez exceptionnelles, combats à terre et bombardements, réapparait la chanteuse Alsarah. Avant de partir vivre aux USA, la chanteuse était chercheuse et étudiait la musique dans les villages des rebelles, en particulier les musiques de filles, des chansons populaires écrites par des filles et chantées au rythme de percussions rudimentaires.
Alsarah ne peut être là à Aubervilliers pour en dire plus parce qu’elle a repris un avion dès le samedi. Jérôme Tubiana, anthropologue et journaliste, spécialiste des deux Soudan intervient après le film. A l’aide de quelques diapositives, le chercheur nous présente les conflits au Darfour, au Sud du Soudan, au Soudan du Sud. Il clarifie quelques points du film : le camp de réfugiés est au Soudan du Sud dans une zone « en sécurité » et les combats entre le SPLM (Sudan People's Liberation Movement) et l’armée soudanaise se passe eux au Soudan. Le SPLM est issu du SPLA (Sudan People's Liberation Army) devenu ensuite l’armé du Soudan du Sud. Les civils sont proches des rebelles. Les Antonovs larguent des barils de méthane. Cela rappelle le Darfour où il y a eu des bombes incendiaires et des armes chimiques. Il explique que la guerre a repris en 2011 après les élections « truquées » de 2011 en particulier celles des gouverneurs. Les accords de paix ne sont pas respectés.
A partir de la musique, le film expose longuement une origine culturelle du conflit entre l’Etat soudanais et des minorités. Au monts Nouba, se croisent 80 ethnies. Pour Jérôme Tubiana, les chansons parlent de la guerre, libèrent la parole, et, la musique n’est pas spécialement pacifique. Il y a des chansons racistes des deux côtés, contre les « noirs » et contre les « arabes ».
En ce qui concerne les religions, il est question au sud de Soufisme, les combattants rebelles sont musulmans, chrétiens ou animistes. Le pouvoir à Khartoum est lié aux Frères musulmans. Jérôme Tubiana explique qu’à la capitale on voit cette guerre comme un « djihad ».
Cependant le chercheur, répondant à une dernière question de la salle, revient sur les causes de la guerre. Selon lui, « quand le Soudan est devenu indépendant, les anglais ont donné le pouvoir à des familles du centre, une une minorité arabe, une élite », ce qui a conduit à un conflit culturel implicite, quand le parti au pouvoir est devenu religieux et s’est associé aux Frères musulmans. « La guerre est faite pour empêcher une majorité démocratique de reprendre le pouvoir », alors que Khartoum n’est pas la partie la plus riche.
En tant que spécialiste des élections et de la démocratisation de l’Afrique, j’en déduis que la nature dictatoriale du régime est une autre cause de la guerre. Au Soudan du Sud, la guerre a repris en 2013. La guerre a sa propre logique, génère un engrenage dont il est difficile de sortir. Au Tchad, sur lequel Jérôme Tubiana sort cette semaine-même un brillant rapport cosigné par Marielle Debos, l’opposition à la dictature est maintenant pacifiste dans le pays, et, les rebellions sont contenues au Soudan et en Libye. Cet exemple éclaire à contrario sur le Soudan, sur le fait que la paix pourrait être un préalable à une démocratisation.
Aux monts Nouba et au Nil bleu, les conflits culturels et religieux, que le réalisateur du film, Hajooj Kuka a mis en exergue, forment une autre partie des causes mais pas toutes les causes. Le film est très bien réalisé, la thèse sur la culture et la guerre est alléchante, elle brise certains tabous, mais simplifie aussi la réalité du conflit.
Peu importe ! Grâce à la musique et au chant, du spectacle festif du vendredi aux réflexions sur la culture et l’art dans la guerre du dimanche, le festival Africolor a permis aux spectateur-trice-s de découvrir des aspects peu connus du Soudan et de réfléchir sur la place de la musique dans des circonstances historiques difficiles.
Régis Marzin
Article écrit et publié le 14 décembre 2017

mardi 5 décembre 2017

4 décembre 2017, Aubervilliers, culture : la mairie sous le feu des critiques des habitants

Les grandes villes de la petite couronne en Seine-Saint-Denis ont des cultures de ville. Montreuil est la ville de l’hyperactivité militante très marquée par l’influence libertaire. A Saint-Ouen ou Saint-Denis s’expriment au niveau politique des divergences marquées : à Saint Ouen, il y a des écologistes énervé-e-s, à Saint-Denis, il y a une « forte animation libertaire autour de l'Université populaire qui existe depuis plus de 10 ans » et plus rarement l’expression du style « Indigènes de la République ». Aubervilliers semble être la ville du consensus, une ville un peu morne sans conflits majeurs exprimés. Aux élections, les alternances ne peuvent se faire qu’entre des gestionnaires issu-e-s du « communisme » et des gestionnaires socio-démocrates à tendance très sociale. L’écologie gagne du terrain en pratique. Les conflits et divergences semblent être vécus sans bruits, la gestion sociale dominant.
Pourquoi ce vieux et solide consensus a-t-il soudainement éclaté hier au Conseil municipal extraordinaire ouvert à un large public dans la salle de l’Embarcadère ? Car ce lundi 4 décembre, il s’est passé quelque chose de marquant derrière l’apparence anodine des faits.
Le Conseil a commencé par une longue présentation de plus d’une heure sur Aubervilliers en 2030, de l’architecte et urbaniste Catherine Tricot. Celle-ci a d’abord rappelé l’histoire de la ville, sa désindustrialisation à partir de la fin des années 60 qui lui a fait perdre 14% de sa population entre 1968 et 1999. La Plaine-Saint-Denis est devenu la plus grande friche industrielle d’Europe. Elle a ensuite décrit la ville actuelle, qui a seulement 1,3m2 d’espace vert par habitant contre 2,4 à Paris et un déficit d’espace public. Elle a mentionné le passage futur de 85 000 à 100 000 habitants. L’urbaniste a ensuite évoqué des axes, une rue des jardins, une rue de la culture et des savoirs, le raccord au Canal. Elle propose à la fois d’« unifier la ville, d’élargir le Centre-ville », de se baser « partout » sur des « micro-centralités » des « écoles, squares, lieu de jeux, de recyclage, d’agriculture urbaine ». Elle a continué sur le renchérissement du foncier à éviter, les espaces à aménager Porte de la Villette, où se trouvent 44ha libres, à Fort d’Aubervilliers.
Ensuite, la maire Meriem Derkaoui a rapidement donné la parole a la salle. Il y a alors un plus de 200 personnes dans le public, une moitié sur le plancher et une moitié sur les couloirs extérieurs. Alors qu’elle faisait son introduction au débat, soudain se lèvent une cinquantaine d’affiches en noir et blanc. On peut y lire : « Notre café à tous et toutes doit vivre », « Non à la fermeture de notre café », « Qui a une dette ? », « Nous ne sommes pas dupes », « Où étiez-vous ? », « Non au vol de notre café », « Nous sommes Avec », « Je soutiens Avec », « Economie sociale et solidaire vous connaissez ? », « Où est la culture ? ».
Le Collectif de soutien au Grand Bouillon prend rapidement la parole. Une habitante lit alors le courrier qui a été envoyé à la maire par l’association Avec, gestionnaire du Grand Bouillon.
C’est Emmanuel Macron et son gouvernement qui sont à l’origine du problème. La suppression de nombreux emplois aidés de l’Etat pendant l’été 2017, - après la suppression d’emplois tremplins par la région en 2016, met en difficulté plusieurs associations d’Aubervilliers -, et surtout le Café associatif et culturel le Grand bouillon qui vient de fêter ses trois ans. Le 10 novembre 2017 avait eu lieu une manifestation de protestation devant la mairie contre la suppression des emplois aidés. La possibilité ou non de continuer pour le Grand Bouillon était le principal sujet de préoccupation.
Depuis 3 ans, mairie et café associatif sont à première vue des partenaires, l’association Avec louant ses locaux à la mairie, mais la tension est montée ses dernières semaines. Le café malgré tous ses efforts de gestion a constaté qu’il ne pouvait se rétablir financièrement et depuis l’été est en grande difficulté. L’association dit vouloir parler avec les élus mais sans recevoir les réponses à ses demandes de rendez-vous.
Le 2 novembre, cela commençait mal : Anthony Daguet, le premier adjoint, a dit dans le Parisien : « Il y a un gros problème de gestion dans cet établissement, c’est quand même le seul café qui ne marche pas dans le centre-ville alors que le public est au rendez-vous ». Partout en France, il y a des lieux associatifs et culturels, le premier adjoint ne semblait pas bien savoir comment sont gérés ces lieux non-commerciaux, dont l’apparence commerciale permet de faire venir gratuitement le public vers la culture. Malgré un certain mépris, il y avait cependant encore possibilité de reprise du dialogue facile.
La situation s’est envenimée le 10 novembre à 11 heures, juste avant la manifestation, lorsque la mairie a envoyé un communiqué : « Les difficultés financières de l’association, aggravées par la suppression d’un emploi aidé, l’ont contrainte à nous annoncer hier sa dissolution. La Municipalité regrette cette décision d’autant qu’elle avait investi dans ce projet plus de 330 000 euros… Parce que ‘Le Grand Bouillon’ est reconnu comme un lieu incontournable du centre-ville et que les nombreux évènements qui y sont proposés participent au dynamisme culturel d’Aubervilliers, la Municipalité souhaite aujourd’hui réaffirmer son engagement à maintenir, ouvert, ce café culturel. » Le problème, c’est que l’association Avec n’a jamais annoncé sa dissolution.
Est-ce alors une erreur ou un mensonge ? Quelle que puisse être l’importance de l’affaire, cela interpelle sur la méthode. Les mensonges dans des communiqués écrits sont rares et se remarquent. Comme journaliste en politique africaine, je les rencontre dans des pays sans presse indépendante pour vérifier les faits. Blogueur dans mes loisirs, ne me doutant de rien, je me suis fait piéger le 10 novembre quand j’ai repris sans vérifier la fausse information sur mon blog.
Marie Audoux a démenti et explique avoir envoyé un mail à la maire où elle parlait d’épuisement à force de travailler surtout bénévolement, ce qui pouvait conduire à un arrêt des activités. Il s’agissait d’un appel au secours et aucune décision n’était prise. Le 25 novembre, à la Fête du Savoir Faire d'Aubervilliers, Marie Audoux et Julien Bonnet l’ont expliqué de vive voix à Meriem Derkaoui. Depuis, un comité de soutien s’est monté apportant une nouvelle énergie. Les habitant-e-s viennent au secours de leur café. Cela change les choses.
A ce stade, ce qui dérange le plus dans ce mensonge, cette erreur ou ce malentendu, c’est l’affirmation qui suit de vouloir garder ouvert le café associatif. Comment la maire pouvait-elle s’avancer sur ce point ? Voulait-elle remplacer une équipe par une autre ? Dans le doute, plein d’hypothèses ont commencé à être émises : est-ce une volonté de contrôle politique au-delà d’un contrôle budgétaire ? Ou de vieux réflexes de travail entre copains ? Est-ce une histoire de territoire entre PS et PC ? Est-ce de mystérieux préjugés sur la culture à Aubervilliers ? Ou est-ce juste de la méconnaissance criante sur le monde de la culture actuelle ?
Un projet culturel est d’abord un travail intellectuel qui a été conçu en amont par des personnes. Ensuite ce projet est testé dans la pratique par une équipe de salarié-e-s et de bénévoles, qui en acquièrent une expérience. Il se trouve que l’expérience dans les cafés associatifs est rare et précieuse. Des cafés associatifs il y en a beaucoup, c’est à la mode, mais chacun a un style, un caractère lié aux spécificités du projet et aux passions et motivations des personnes responsables. En outre, on ne peut pas « investir 330 000 euros » dans un projet culturel, car un projet culturel n’est pas un investissement boursier avec des retours sur investissement. Faudrait-il maintenant parler de l’Embarcadère, le « projet de 33 millions d’euros, dont 23 pris en charge par la Ville » ? Sans doute pas, car ce n’est pas comparable, heureusement. Les logiques sont différentes et complémentaires.
Information importante, le fonds de commerce (250 000 €) a été acheté avec des fonds privés, négociés avec l’ICADE « au titre de la charte de co-développement commercial », et prévus pour la dynamisation du commerce du centre-ville, avec obligation de les utiliser avant 5 ans. Ce fonds de commerce n’a pas été acheté avec les impôts locaux. La mairie pourra par ailleurs revendre un jour ce fonds de commerce. Pourquoi la maire ne précise-t-elle pas cela ?
Cette décision unilatérale mais non confirmée par écrit, ne tenait pas compte, qu’en lien avec d’autres fonctionnaires de la mairie, Avec avait rédigé une note de 5 pages « Etat et perspectives ». Cette note précise : « L’association AVEC réfute toute présomption de mauvaise gestion ... Le Grand Bouillon est un projet expérimental et innovant avant d’être une entreprise classique ... L’association AVEC a valorisé un fonds de commerce et contribué au dynamisme du centre-ville ... L’association a besoin d’interlocuteurs clairement identifiés au niveau de sa première tutelle ... L’action de l’association AVEC nécessite une révision du modèle économique et un recentrage de la structure sur son cœur de projet ... La perspective d’un renouvellement de l’équipe d’animation du café culturel est à l’œuvre. »
Il a alors aussi été question d’un appel d’offre aux associations concernant le lieu. L’énergie et la passion en bénévolat ne se voient pas dans des réponses à des appels d’offre. La motivation, les carnets d’adresses, la connaissance de la musique, le goût en musique, le professionnalisme en bénévolat, ne se décrivent pas dans des réponses à des appels d’offres. Toutes les propositions sont spécifiques et incomparables. Dire que l’on peut parler d’un petit lieu culturel faisant appel au bénévolat puisse être construit sur des critères rationnels simples, c’est le condamner à une fin rapide, et au mieux à une usure dans les malentendus.
Ce 4 décembre, au Conseil extraordinaire, le Comité de soutien a juste lu la lettre qui avait été envoyé à la mairie précédemment. L’idée est de rénover le projet dans la concertation avec les élu-e-s et de trouver un nouveau modèle économique. Avec demande d’annuler la fin du bail et l’appel à projet.
La maire répond. Elle essaye d’atténuer le problème en parlant d’un « élément de la culture seulement », reparle des emplois aidés supprimés. Elle propose que les 4 élu-e-s concernés, premier adjoint, culture, commerce, économie sociale et solidaire, rencontrent l’association Avec rapidement. Elle redit que « le Café ne fermera pas » pour continuer avec Avec ou avec Avec et un partenaire, qu’il y aura « une concertation et un dialogue dans la transparence ». Elle évoque l’héritage de Jack Ralite comme gage de qualité.
Dans ce conseil, comme souvent, des gens sont là pour se plaindre de la sécurité et de la propreté, mais leur message est noyé au milieu du débat sur la culture. Celui-ci rebondit sur la fermeture de l’Entremondes, sur sa double expulsion, sur l’impossibilité de récupérer le matériel. La mairie est accusée d’inaction et répond sur les plaintes des riverains. Un musicien, Michel Pichon demande une plus grande attention tous les lieux culturels de proximité qui maillent la ville, qui sont eux-aussi une part de « l’héritage de Jack Ralite ».
De nouveau, à propos des emplois aidés, la directrice de la Fripouille, Diana Drljacic, interpelle sur la fin d’une longue collaboration avec la municipalité sur le recyclage et la propreté dans une absence d’échange et de concertation. Juste avant, le recyclage avait beaucoup évoqué par Catherine Tricot. Meriem Derkaoui rappelle les difficultés budgétaires.
L’attention revient finalement sur le sujet du jour prévu, Aubervilliers 2030. Où seront les espaces verts ? C’est un peu la pagaille. Un homme a une question, La question, Sa question, depuis 10 ans : est-ce que la mairie va enfin faire un équipement pour les jeunes de la Villette ? Il ne comprend pas qu’on lui a répondu positivement en parlant du rachat de la CPAM pour en faire « une maison de la culture et des langues, pour les jeunes, avec un café associatif ». Là aussi, quelque chose cloche, une mairie ne peut décider à l’avance de l’arrivée de projets qui ne dépendent pas d’elle, en claquant des doigts. L’effet d’annonce sur la volonté d’avoir 2 cafés associatifs ne peut pas cacher la difficulté actuelle sur la conservation du Grand Bouillon, le projet d’Avec.
L’élu à l’urbanisme parle d’une « pensée sur l’avenir et sur le quotidien ». La conclusion de certains élu-e-s est que le débat prévu n’a pas eu lieu et qu’il devra être refait. Il a peut-être eu lieu cependant. La mairie et son architecte-conseil ont proposé une vision et des habitants ont répondu par une autre vision un peu décalée mais tout à fait conciliable. Car il y a débat sur la relation entre élu-e-s, fonctionnaires de la ville, associations et habitant-e-s motivé-e-s à faire vivre la ville. Ces habitant-e-s motivé-e-s ne peuvent être qu’une minorité agissante mais ils et elles comptent. Le dynamisme de la ville dépend d’eux et elles, le lien correct avec l’arrivée du Campus Condorcet et du métro au centre-ville en 2019 dépend aussi des habitant-e-s.
Surtout, un débat est amorcé sur la culture. Il y a eu autrefois une culture ouvrière marquée, une influence syndicale, avant que la ville ne devienne ce qu’elle aujourd’hui, cosmopolite, inter-culturelle. La musique actuelle reflète la diversité des pensées, des origines culturelles, aide à une politisation au quotidien, désamorce les conflits identitaires dans le partage et la joie de danser. C’est dans leur discours sur la culture de la ville, que les élu-e-s ont paru pris en défaut. Le manque d’idées est visible. Les habitant-e-s peuvent comprendre que la gestion de cette ville est difficile et complexe et se base sur une gestion des priorités. Ils et elles demandent de la concertation basée sur un vrai partage de responsabilité dans les domaines où les compétences sont dispersées. L’enjeu est aussi de sortir de la spirale de l’échec pour entrer dans un cercle vertueux entre gestion rationnelle et animation dynamique et heureuse.
Mais la soirée n’est pas finie ! Car à la sortie vers 23h, les gens parlent de l’article que le Parisien vient de publier sur le Grand Bouillon à 20h44. Le journaliste, Romain Chiron, qui avait parlé à Meriem Derkaoui et à Marie Audoux et Julien Bonnet ressort le fameux mail du malentendu et le cite: « Nous sommes au regret de vous annoncer que, face à une situation d’épuisement du collectif et d’arrêt de travail d’un de deux salariés de l’association, le Grand Bouillon ne peut plus poursuivre son activité ». La maire vient de dire au Parisien : « Nous avons pris acte de cette décision … La commune étant en responsabilité sur le fonds de commerce, elle va lancer un nouvel appel à projets. Nous voulons un nouveau café culturel … Un second (Café culturel) ouvrira dans les locaux de la CPAM. … Le constat, ce sont les 80 000 € de dettes. La ville n’a pas vocation à subventionner des dettes mais des projets ».
Ainsi, la maire a tenté avant 19h d’empêcher toute concertation sur le Grand Bouillon et le journaliste a écrit et publié son article sans attendre la fin des débats du Conseil, il n’a ni parlé de l’effet de la mobilisation des habitants sur le conseil, ni écrit que Mériem Derkaoui a finalement accepté l’idée qu’Avec puise rester gestionnaire du lieu. Le 4 décembre avant 19h, Mériem Derkaoui a insisté sur le mail du 10 novembre, comme si le ce point n’avait pas ensuite été clarifié, comme si depuis les choses n’avaient pas changé. Elle a tenté de simplifier la question au maximum. Elle a espéré pouvoir imposer une décision, acter « sa » décision alors que sa prétendue solution était bancale et inadaptée. En public, elle a déjà fait un peu machine arrière.
Toujours sur les escaliers de sortie, une jeune femme qui vient d’avoir un enfant veut que le lieu reste tel quel parce qu’il est ouvert aux femmes. Arrivée il y a quelques années, elle se demande si la ville arrive à accueillir les nouveaux arrivants et en doute vraiment. Le Conseiller municipal délégué à la Coopération internationale, la Vie universitaire et au Campus Condorcet, de la Majorité municipale et du PRG, Abderrahim Hafidi qui discute avec des habitant-e-s lâche le mot « petits-bourgeois », provoque la colère - « comparons nos salaires ! », lui lance-t-on - et doit quitter les lieux. A priori, le « politologue, islamologue et journaliste » Abderrahim Hafidi ne parle pas sans réfléchir à ses éléments de langage.
A côté, Anthony Daguet prend lui rendez-vous avec le président de l’association Avec dans la semaine. La mairie a maladroitement tenté d’enterrer un projet encore vivant, mais la discussion ne fait peut-être que commencer. En attendant, pour les habitant-e-s, comme disait Thomas Sankara : « seule la lutte libère », y compris et surtout face à de la « condescendance suspecte ». Hier, était-ce l’expression d’un simple malentendu à résoudre, la première secousse avant l’arrivée du Métro et du campus Condorcet, un mystérieux épiphénomène ou le début de la fin du consensus albertivillarien ?
Régis Marzin
Journaliste et chercheur indépendant
Article écrit et publié le 5 décembre 2017
PS : ajout du 9.12.17 : Chambre régionales des Comptes - Ile-de-France - RAPPORT D’OBSERVATIONS DÉFINITIVES ET SA RÉPONSE COMMUNE D’AUBERVILLIERS (93), Exercices 2007 et suivants Observations définitives, délibérées le 8 décembre 2016