dimanche 18 février 2018

18 février 2018, Paris - Djibouti : conférence-débat avant parodie de législatives

Ce dimanche 18 février, à Paris, le parti politique djiboutien Alliance Républicaine pour le Développement (ARD) a invité la diaspora djiboutienne à venir discuter de la situation à Djibouti avant la parodie de législatives du 23 février. Je viens comme conférencier pour donner mon point de vue de journaliste et chercheur indépendant sur les élections en Afrique. Ce compte-rendu a été complété exceptionnellement par des informations qui n’ont pas été données lors de la journée, en particulier sur le multipartisme.
Maki Houmed-Gaba, représentant de l'ARD en Europe, introduit la conférence en deux parties, sur les mobilisations politiques et sur les élections. Mahdi Ibrahim A. God, vice-président de l’ARD, en exil à Londres, est présent à ses côtés. Au moyen d’une vidéo, Maki Houmed-Gaba revient sur le « printemps arabe » et sur une manifestation à Djibouti-ville le 10 février 2011. Le 19 avril 2010, Ismaïl Omar Guelleh avait fait enlever par le parlement la limite de 2 mandats de 5 ans de la Constitution. La présidentielle du 8 avril a été ensuite boycottée. La population ne voulait pas de 3e mandat. La coalition Union pour une Alternative Démocratique (UAD) a réussi alors à commencer à mobiliser cette population.  
La coalition Union pour le salut national a retrouvé une population mobilisée en 2013. Après sa victoire aux législatives de février 2013, dont le résultat a été inversé par le pouvoir, les manifestations ont commencé et sont devenus assez nombreuses pendant 2 ans. Avant 2011, les dernières manifestations dataient de 1976 et 1977 et de la lutte pour l’indépendance.
Le multipartisme a été partiellement acquis grâce au référendum constitutionnel de 1992 pendant la guerre avec le Frud, il s’est limité pendant 10 ans à quatre partis au total pour le pouvoir et l’opposition. Le multipartisme intégral a été, en théorie et dans la loi, autorisé à partir du 4 septembre 2002. Grâce à cela, en 2002, de nouveau partis ont pu se créer mais le verrou n’a pas sauté. Le multipartisme reste arbitrairement et ‘de fait’ partiel. En effet, le ministère de l’intérieur continue d’empêcher la création des partis et le nombre de parti hors coalition du pouvoir UMP n’a jamais dépassé 4, pour 4 statuts légaux autorisés. En 2017, les 4 partis hors coalition UMP sont des partis clonés et de fausse opposition. L’opposition réelle a été chassée des élections législatives et Djibouti est retourné à un stade proche du parti unique des années 80.
Le débat démarre sur la possibilité pour l’opposition de s’organiser. Le pouvoir utilise la méthode du licenciement des fonctionnaires et des pressions sur les salariés et entrepreneurs du privés, sur les clients ou la famille pour empêcher financièrement les travailleurs d’être dans des partis politiques. Un travailleur indépendant perd ses clients, peut avoir une coupure de son contrat d’électricité, son matériel détruit, avoir un contrôle fiscal, etc… En pratique, pour rester dans un parti d’opposition, il est plus simple d’être retraité ou chômeur.
La discussion revient sur les inversions de résultats des élections, lors de la présidentielle de 1999, les législatives de 2003 et 2013. Djibouti a un faux-multipartisme en plus des fausses élections de dictature, mais le pays est aussi le seul en Afrique dans lequel toutes les élections sont, soit boycottées, 7 sur 10, soit au résultat inversé, 3 sur 10. Mahdi Ibrahim A. God précise qu’il a été un des témoins principaux de l’inversion en 1999, qu’il recevait les données des bureaux de vote toutes les heures, qui montrait la large victoire de Moussa Ahmed Idriss contre Ismaïl Omar Guelleh et évoque un débat de TV5 sur le sujet. Lors de l’inversion sur les législatives de 2003, l’UAD avait rassemblé 140 000 signatures de personnes voulant voter UAD alors qu’il y avait 192 000 inscrits sur le fichier électoral. Il indique également que la constitution donne tous les pouvoirs au président, sans partage de pouvoirs avec le parlement et la justice. Les problèmes ont commencé quand les français ont accepté l’indépendance sous condition, en imposant une liste de dirigeants qui sont ensuite restés.
Ismaël Ahmed, député USN depuis 2015, intervient également et revient sur l’accord du 30 décembre 2014 et les années 2015 et 2016. Comme les années 2013 et 2014 avait montré une forte mobilisation, et il a pensé qu’il fallait participer. La plus grosse difficulté a été le fait de ne pas avoir de leader pour être candidat de l’USN en 2016. Il n’y a pas eu de primaires, alors qu’elles étaient nécessaires et selon lui « l’opposition est allée droit dans le mur » ou « a regardé le train partir dans le mur », « l’USN s’éclatant elle-même » en raison de « problèmes humains ». Une nouvelle coalition aurait besoin d’établir une règle du jeu » en « transformant les egos en énergie positive ». Selon lui, il est « contre le boycott » qui, s’il se fait, doit se faire « en défiant le régime ».
Dans mon intervention, je donne quelques caractéristiques de la dictature djiboutienne. L’électorat de Guelleh semble très réduit. Du coup, la tension monte autour des élections. Le niveau de dictature est arrivé dans les plus élevés en Afrique en raison du décalage avec la population même si l’opposition est en difficulté. Il y a eu une forme d’inversion du résultat en 2016, par suppression du second tour, bien camouflé, alors qu’il y avait déjà détournement du processus électoral en amont avec boycott partiel.
Je décris une classification adaptée des élections en dictature, les processus électoraux détournés en amont, avec ou sans boycott, majoritaires à près de 80% pour les présidentielles, les élections fraudées le jour du vote, près de 10%, les inversions de résultats, près de 10%, et quelques rares exceptions d’élections correctes. Les dictateurs mélangent les méthodes sur un même processus électoral, mais une méthode se dégage comme principale. A Djibouti comme ailleurs, le dictateur préfère un processus électoral détourné en amont qui ne lui laisse aucun risque le jour du vote. Parmi les 4 familles de méthodes de détournement en amont, autour du fichier électoral, de l’absence de liberté et de débat politique, de la Ceni et des institutions, et de la désorganisation de l’opposition, il a privilégié les méthodes de désorganisation de l’opposition. Il est sans doute maintenant le meilleur dictateur en Afrique dans le domaine de la désorganisation de l’opposition. Je signale que même si l’opposition a des faiblesses, elle a le choix entre dire qu’« elle boycotte une élection » ou qu’elle constate que « le processus électoral a été détourné en amont avec des moyens adaptés ». La différence est qu’elle peut choisir de dire qui décide et qui agit, puisqu’en réalité, ce sont chef d’état et son clan qui décident et agissent pour empêcher la démocratie d’exister.
Le président du mouvement armé Front pour la Restauration de l'Unité et de la Démocratie (FRUD), Mohamed Kadami, donne son avis depuis la salle.
Mahdi Ibrahim A. God signale qu’aux législatives, le mode de scrutin des législatives permet au régime de tenir et qu’il faudrait « exiger une proportionnelle à 100% » (en gardant un scrutin par liste par zone), qui « arrêterait aussi le tribalisme ». La question se pose aussi d’avoir une liste réduite de revendications efficaces, comme actuellement au Togo.
La journée se termine sur le point de la mobilisation de la jeunesse de la diaspora.
Régis Marzin
Compte-rendu complété, écrit et publié le 22 février 2018

jeudi 15 février 2018

Mercredi 14 février, Paris : combattre l’esclavage en Libye…

Le Collectif Urgence Darfour, dirigée par Jacky Mamou, a organisé une soirée axée sur l’esclavage en Libye, à la Mairie centrale de Paris ce mercredi 14 février. Une dizaine de partenaires se sont associés, dont SOS Racisme et la Licra. Les intervenants sont Jacky Mamou, Audrey Pulvar de la Fondation pour la Nature et l’Homme, Mario Stasi, de la Licra, Sacha Ghozla de l’UEJF, Pierre Henry de France Terre d’asile, David Gakunzi, écrivain, Ibrahima Diallo, militant mauritanien, Emmanuel Cordien, du Comité de la marche du 23 mai 1998 et antillais, et Dominique Sopo de Sos Racisme. Je suis arrivé au moment de l’intervention de Mario Stasi.
Ces intervenants sont inégaux. Certains, la Licra, l’UEJF, et Sos Racisme, apportent un soutien sans expertise sur la situation politique en Afrique. La partie sur l’esclavage en Mauritanie et la traite transsaharienne est assez bancale, les propos d’Ibrahima Diallo des Forces de libération africaines de Mauritanie étant trop enflammés pour être crédibles, d’autant plus que d’autres spécialistes de l’esclavage en Mauritanie tiennent des propos différents et plus étayés. Les recommandations finales sont faites par Dominique Sopo, qui, par ses commentaires polémiques et assez mal documentés, les a plutôt embrouillées, au point qu’il soit délicat de vouloir en faire un résumé.
Trois vidéos de soudanais filmés à Paris par Mathieu Kas apportent des témoignages très durs de parcours complexes et douloureux et de traite d’êtres humains en Libye ces dernières années.
David Gakunzi fait un très bon exposé anti-'complotiste pro-Khadafi' dans lequel il démonte la rumeur d’un Khadafi libérateur de l’Afrique, genre ‘les occidentaux pillent l‘Afrique et les ennemis de mes ennemis sont mes amis’. Le complotisme du Moyen-orient et du Maghreb déborde sur l’Afrique subsaharienne au point qu’il faille démentir des rumeurs en conférence. Il poursuit en dénonçant les dictatures qui provoquent des flux migratoires et indique que ce qui est reproché à des pays démocratiques en Europe « n’est pas une ingérence pour imposer des valeurs démocratiques mais au contraire le fait d’être trop proches des tyrannies ». Il demande donc aux gouvernements « d’aider ceux qui combattent les dictatures ».
L’exposé de Pierre Henry de France Terre d’asile constitue sans doute le cœur du discours de la soirée. Celui-ci rappelle que le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme (HCDH-OHCHR),  Zeid Ra’ad Al Hussein s’est plaint le 14 novembre 2017 que « la politique de l’UE consistant à aider les garde-côtes libyens à intercepter et renvoyer les migrants (est) inhumaine ». Il dénonce l’utilisation d’ « Etats-tampons comme gardes-frontières », la « sous-traitance » et le « financement déshonorant d’une milice par l’Italie à Sabratha ».
Pour lui, « l’Europe mérite mieux » et le « rôle des garde-côtes financé par l’Ue est à interroger ». Il demande de vider les centres de rétentions et la réinstallation des réfugiés en Europe en plus des évacuations pour retour vers d’autres pays d’Afrique de 17 000 personnes selon l’Office International des migrations (OIM). Il constate qu’alors que le OHCHR compte « 45 000 étrangers en Libye éligibles au statut de réfugié » parmi 700 000 étrangers, et que le « HCR voudrait 40 000 places de réfugiés », « l’Ue n’en a promis que 10 000 » et « la France seulement 3000 d’ici 2019 ». Selon lui, le défi pour l’UE se situe dans « l’ouverture de voies légales », alors que les décisions du Sommet de Valette à ce sujet ne sont pas appliquées.
Il conclut sur la nécessité pour les pays africains « d’investir dans la démocratie et le développement ». Sur la Libye en particulier, il demande que l’on « refuse l’impunité à ceux qui ont fait le commerce d’êtres humains », « la mémoire partagée de l’humanité étant en jeu ».
Régis Marzin,
article compte-rendu écrit et publié le 15.2 .18

dimanche 10 décembre 2017

8 et 10 décembre 2017, Bobigny et Aubervilliers : musique et film soudanais-e à Africolor

Après une première soirée sur des musiciens engagés de Kinshasa, le festival Africolor s’intéresse aux artistes soudanais sous deux angles, tous les deux politiques, en mettant à l’honneur des « artistes en exil, réfugiés, migrants » puis en présentant la musique en contexte de conflit armé.
Le vendredi 8 décembre, la soirée « Hospitalités » est organisée à la salle MC93 de Bobigny. La première partie « Refugees for Refugees » regroupe des musicien-ne-s de de diverses régions du monde.
Pendant, la seconde partie, l’orchestre Lamma Orchestra invite la chanteuse soudanaise Alsarah et six autres chanteurs et choristes. Le spectacle est une création du festival.
 Des liens entre artistes et festivalier-ère-s semblent s’être créés autour de cette soirée. Quand Alsarah arrive avec ses trois musiciens et une autre chanteuse, les « Nubatones », l’ambiance monte. C’est aussitôt chaleureux. Cela danse sur les côtés de cette très grande salle en gradin. Je n’étais pas à la Table ronde en amont des concerts sur le thème « Quel statut pour les artistes en exil ? », mais je me doute que quelque chose s’est passé qui a créé cette atmosphère.
Depuis quelques semaines, la question des migrants est dans toute les têtes. Les soudanais-e-s passent par la Libye pour arriver en Italie, en France, en Grande-Bretagne. L’Europe a bloqué les flux à l’été 2017, rationnalise la gestion migratoire et négocie avec les Etats africains ou l’Union africaine. Les décisions s’enchainent à un rythme effréné depuis novembre 2016. Les deux pays en Afrique où ces négociations posent un grave problème ou sont impossibles à mener sont le Soudan et l’Erythrée, des pays où les migrations sont essentiellement politiques et justifiées par les situations extrêmes de guerre et de répression. Il y a quelques semaines éclatait un scandale en Belgique qui a aussi touché la France : « Paris et Bruxelles auraient permis à des agents du renseignement soudanais d’identifier des migrants dissidents dans des centres de rétention en France et en Belgique ».
Dans cette soirée, ce sont les musicien-nes exilé-e-s « qui accueillent ». L’art n’a pas de frontières. On partage un instant et on se rencontre un peu. Demain, la rationalisation de la politique migratoire européenne continuera peut-être par des priorités géographiques plus marquées dans l’accueil des exilés politiques. Elle pourrait aussi continuer par une facilitation des voyages pour les étudiant-e-s, les chefs d’entreprises, les journalistes, les responsables associatifs, les sportifs et aussi les artistes. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » (Blaise Pascal). Qu’est-ce que l’on comprend par la musique en concert de l’exil ou de la situation des pays d’où viennent les artistes ? Peut-être peu de choses, encore. La rationalisation de la politique migratoire européenne touche chaque personne individuellement, dans les sentiments qu’il ou elle éprouve, et remet parfois en cause certaines convictions.
Deux jours plus tard, au cinéma le Studio à Aubervilliers est projeté le film Beats of the Antonov’ du réalisateur soudanais Hajooj Kuka, un documentaire de 2014 tourné au Kordofan du Sud – région aussi appelée ‘Montagnes noubas’ - et le Nil Bleu, deux provinces soudanaises du Sud touchant la frontière du Sud Soudan. Au milieu des images de guerre assez exceptionnelles, combats à terre et bombardements, réapparait la chanteuse Alsarah. Avant de partir vivre aux USA, la chanteuse était chercheuse et étudiait la musique dans les villages des rebelles, en particulier les musiques de filles, des chansons populaires écrites par des filles et chantées au rythme de percussions rudimentaires.
Alsarah ne peut être là à Aubervilliers pour en dire plus parce qu’elle a repris un avion dès le samedi. Jérôme Tubiana, anthropologue et journaliste, spécialiste des deux Soudan intervient après le film. A l’aide de quelques diapositives, le chercheur nous présente les conflits au Darfour, au Sud du Soudan, au Soudan du Sud. Il clarifie quelques points du film : le camp de réfugiés est au Soudan du Sud dans une zone « en sécurité » et les combats entre le SPLM (Sudan People's Liberation Movement) et l’armée soudanaise se passe eux au Soudan. Le SPLM est issu du SPLA (Sudan People's Liberation Army) devenu ensuite l’armé du Soudan du Sud. Les civils sont proches des rebelles. Les Antonovs larguent des barils de méthane. Cela rappelle le Darfour où il y a eu des bombes incendiaires et des armes chimiques. Il explique que la guerre a repris en 2011 après les élections « truquées » de 2011 en particulier celles des gouverneurs. Les accords de paix ne sont pas respectés.
A partir de la musique, le film expose longuement une origine culturelle du conflit entre l’Etat soudanais et des minorités. Au monts Nouba, se croisent 80 ethnies. Pour Jérôme Tubiana, les chansons parlent de la guerre, libèrent la parole, et, la musique n’est pas spécialement pacifique. Il y a des chansons racistes des deux côtés, contre les « noirs » et contre les « arabes ».
En ce qui concerne les religions, il est question au sud de Soufisme, les combattants rebelles sont musulmans, chrétiens ou animistes. Le pouvoir à Khartoum est lié aux Frères musulmans. Jérôme Tubiana explique qu’à la capitale on voit cette guerre comme un « djihad ».
Cependant le chercheur, répondant à une dernière question de la salle, revient sur les causes de la guerre. Selon lui, « quand le Soudan est devenu indépendant, les anglais ont donné le pouvoir à des familles du centre, une une minorité arabe, une élite », ce qui a conduit à un conflit culturel implicite, quand le parti au pouvoir est devenu religieux et s’est associé aux Frères musulmans. « La guerre est faite pour empêcher une majorité démocratique de reprendre le pouvoir », alors que Khartoum n’est pas la partie la plus riche.
En tant que spécialiste des élections et de la démocratisation de l’Afrique, j’en déduis que la nature dictatoriale du régime est une autre cause de la guerre. Au Soudan du Sud, la guerre a repris en 2013. La guerre a sa propre logique, génère un engrenage dont il est difficile de sortir. Au Tchad, sur lequel Jérôme Tubiana sort cette semaine-même un brillant rapport cosigné par Marielle Debos, l’opposition à la dictature est maintenant pacifiste dans le pays, et, les rebellions sont contenues au Soudan et en Libye. Cet exemple éclaire à contrario sur le Soudan, sur le fait que la paix pourrait être un préalable à une démocratisation.
Aux monts Nouba et au Nil bleu, les conflits culturels et religieux, que le réalisateur du film, Hajooj Kuka a mis en exergue, forment une autre partie des causes mais pas toutes les causes. Le film est très bien réalisé, la thèse sur la culture et la guerre est alléchante, elle brise certains tabous, mais simplifie aussi la réalité du conflit.
Peu importe ! Grâce à la musique et au chant, du spectacle festif du vendredi aux réflexions sur la culture et l’art dans la guerre du dimanche, le festival Africolor a permis aux spectateur-trice-s de découvrir des aspects peu connus du Soudan et de réfléchir sur la place de la musique dans des circonstances historiques difficiles.
Régis Marzin
Article écrit et publié le 14 décembre 2017

mardi 5 décembre 2017

4 décembre 2017, Aubervilliers, culture : la mairie sous le feu des critiques des habitants

Les grandes villes de la petite couronne en Seine-Saint-Denis ont des cultures de ville. Montreuil est la ville de l’hyperactivité militante très marquée par l’influence libertaire. A Saint-Ouen ou Saint-Denis s’expriment au niveau politique des divergences marquées : à Saint Ouen, il y a des écologistes énervé-e-s, à Saint-Denis, il y a une « forte animation libertaire autour de l'Université populaire qui existe depuis plus de 10 ans » et plus rarement l’expression du style « Indigènes de la République ». Aubervilliers semble être la ville du consensus, une ville un peu morne sans conflits majeurs exprimés. Aux élections, les alternances ne peuvent se faire qu’entre des gestionnaires issu-e-s du « communisme » et des gestionnaires socio-démocrates à tendance très sociale. L’écologie gagne du terrain en pratique. Les conflits et divergences semblent être vécus sans bruits, la gestion sociale dominant.
Pourquoi ce vieux et solide consensus a-t-il soudainement éclaté hier au Conseil municipal extraordinaire ouvert à un large public dans la salle de l’Embarcadère ? Car ce lundi 4 décembre, il s’est passé quelque chose de marquant derrière l’apparence anodine des faits.
Le Conseil a commencé par une longue présentation de plus d’une heure sur Aubervilliers en 2030, de l’architecte et urbaniste Catherine Tricot. Celle-ci a d’abord rappelé l’histoire de la ville, sa désindustrialisation à partir de la fin des années 60 qui lui a fait perdre 14% de sa population entre 1968 et 1999. La Plaine-Saint-Denis est devenu la plus grande friche industrielle d’Europe. Elle a ensuite décrit la ville actuelle, qui a seulement 1,3m2 d’espace vert par habitant contre 2,4 à Paris et un déficit d’espace public. Elle a mentionné le passage futur de 85 000 à 100 000 habitants. L’urbaniste a ensuite évoqué des axes, une rue des jardins, une rue de la culture et des savoirs, le raccord au Canal. Elle propose à la fois d’« unifier la ville, d’élargir le Centre-ville », de se baser « partout » sur des « micro-centralités » des « écoles, squares, lieu de jeux, de recyclage, d’agriculture urbaine ». Elle a continué sur le renchérissement du foncier à éviter, les espaces à aménager Porte de la Villette, où se trouvent 44ha libres, à Fort d’Aubervilliers.
Ensuite, la maire Meriem Derkaoui a rapidement donné la parole a la salle. Il y a alors un plus de 200 personnes dans le public, une moitié sur le plancher et une moitié sur les couloirs extérieurs. Alors qu’elle faisait son introduction au débat, soudain se lèvent une cinquantaine d’affiches en noir et blanc. On peut y lire : « Notre café à tous et toutes doit vivre », « Non à la fermeture de notre café », « Qui a une dette ? », « Nous ne sommes pas dupes », « Où étiez-vous ? », « Non au vol de notre café », « Nous sommes Avec », « Je soutiens Avec », « Economie sociale et solidaire vous connaissez ? », « Où est la culture ? ».
Le Collectif de soutien au Grand Bouillon prend rapidement la parole. Une habitante lit alors le courrier qui a été envoyé à la maire par l’association Avec, gestionnaire du Grand Bouillon.
C’est Emmanuel Macron et son gouvernement qui sont à l’origine du problème. La suppression de nombreux emplois aidés de l’Etat pendant l’été 2017, - après la suppression d’emplois tremplins par la région en 2016, met en difficulté plusieurs associations d’Aubervilliers -, et surtout le Café associatif et culturel le Grand bouillon qui vient de fêter ses trois ans. Le 10 novembre 2017 avait eu lieu une manifestation de protestation devant la mairie contre la suppression des emplois aidés. La possibilité ou non de continuer pour le Grand Bouillon était le principal sujet de préoccupation.
Depuis 3 ans, mairie et café associatif sont à première vue des partenaires, l’association Avec louant ses locaux à la mairie, mais la tension est montée ses dernières semaines. Le café malgré tous ses efforts de gestion a constaté qu’il ne pouvait se rétablir financièrement et depuis l’été est en grande difficulté. L’association dit vouloir parler avec les élus mais sans recevoir les réponses à ses demandes de rendez-vous.
Le 2 novembre, cela commençait mal : Anthony Daguet, le premier adjoint, a dit dans le Parisien : « Il y a un gros problème de gestion dans cet établissement, c’est quand même le seul café qui ne marche pas dans le centre-ville alors que le public est au rendez-vous ». Partout en France, il y a des lieux associatifs et culturels, le premier adjoint ne semblait pas bien savoir comment sont gérés ces lieux non-commerciaux, dont l’apparence commerciale permet de faire venir gratuitement le public vers la culture. Malgré un certain mépris, il y avait cependant encore possibilité de reprise du dialogue facile.
La situation s’est envenimée le 10 novembre à 11 heures, juste avant la manifestation, lorsque la mairie a envoyé un communiqué : « Les difficultés financières de l’association, aggravées par la suppression d’un emploi aidé, l’ont contrainte à nous annoncer hier sa dissolution. La Municipalité regrette cette décision d’autant qu’elle avait investi dans ce projet plus de 330 000 euros… Parce que ‘Le Grand Bouillon’ est reconnu comme un lieu incontournable du centre-ville et que les nombreux évènements qui y sont proposés participent au dynamisme culturel d’Aubervilliers, la Municipalité souhaite aujourd’hui réaffirmer son engagement à maintenir, ouvert, ce café culturel. » Le problème, c’est que l’association Avec n’a jamais annoncé sa dissolution.
Est-ce alors une erreur ou un mensonge ? Quelle que puisse être l’importance de l’affaire, cela interpelle sur la méthode. Les mensonges dans des communiqués écrits sont rares et se remarquent. Comme journaliste en politique africaine, je les rencontre dans des pays sans presse indépendante pour vérifier les faits. Blogueur dans mes loisirs, ne me doutant de rien, je me suis fait piéger le 10 novembre quand j’ai repris sans vérifier la fausse information sur mon blog.
Marie Audoux a démenti et explique avoir envoyé un mail à la maire où elle parlait d’épuisement à force de travailler surtout bénévolement, ce qui pouvait conduire à un arrêt des activités. Il s’agissait d’un appel au secours et aucune décision n’était prise. Le 25 novembre, à la Fête du Savoir Faire d'Aubervilliers, Marie Audoux et Julien Bonnet l’ont expliqué de vive voix à Meriem Derkaoui. Depuis, un comité de soutien s’est monté apportant une nouvelle énergie. Les habitant-e-s viennent au secours de leur café. Cela change les choses.
A ce stade, ce qui dérange le plus dans ce mensonge, cette erreur ou ce malentendu, c’est l’affirmation qui suit de vouloir garder ouvert le café associatif. Comment la maire pouvait-elle s’avancer sur ce point ? Voulait-elle remplacer une équipe par une autre ? Dans le doute, plein d’hypothèses ont commencé à être émises : est-ce une volonté de contrôle politique au-delà d’un contrôle budgétaire ? Ou de vieux réflexes de travail entre copains ? Est-ce une histoire de territoire entre PS et PC ? Est-ce de mystérieux préjugés sur la culture à Aubervilliers ? Ou est-ce juste de la méconnaissance criante sur le monde de la culture actuelle ?
Un projet culturel est d’abord un travail intellectuel qui a été conçu en amont par des personnes. Ensuite ce projet est testé dans la pratique par une équipe de salarié-e-s et de bénévoles, qui en acquièrent une expérience. Il se trouve que l’expérience dans les cafés associatifs est rare et précieuse. Des cafés associatifs il y en a beaucoup, c’est à la mode, mais chacun a un style, un caractère lié aux spécificités du projet et aux passions et motivations des personnes responsables. En outre, on ne peut pas « investir 330 000 euros » dans un projet culturel, car un projet culturel n’est pas un investissement boursier avec des retours sur investissement. Faudrait-il maintenant parler de l’Embarcadère, le « projet de 33 millions d’euros, dont 23 pris en charge par la Ville » ? Sans doute pas, car ce n’est pas comparable, heureusement. Les logiques sont différentes et complémentaires.
Information importante, le fonds de commerce (250 000 €) a été acheté avec des fonds privés, négociés avec l’ICADE « au titre de la charte de co-développement commercial », et prévus pour la dynamisation du commerce du centre-ville, avec obligation de les utiliser avant 5 ans. Ce fonds de commerce n’a pas été acheté avec les impôts locaux. La mairie pourra par ailleurs revendre un jour ce fonds de commerce. Pourquoi la maire ne précise-t-elle pas cela ?
Cette décision unilatérale mais non confirmée par écrit, ne tenait pas compte, qu’en lien avec d’autres fonctionnaires de la mairie, Avec avait rédigé une note de 5 pages « Etat et perspectives ». Cette note précise : « L’association AVEC réfute toute présomption de mauvaise gestion ... Le Grand Bouillon est un projet expérimental et innovant avant d’être une entreprise classique ... L’association AVEC a valorisé un fonds de commerce et contribué au dynamisme du centre-ville ... L’association a besoin d’interlocuteurs clairement identifiés au niveau de sa première tutelle ... L’action de l’association AVEC nécessite une révision du modèle économique et un recentrage de la structure sur son cœur de projet ... La perspective d’un renouvellement de l’équipe d’animation du café culturel est à l’œuvre. »
Il a alors aussi été question d’un appel d’offre aux associations concernant le lieu. L’énergie et la passion en bénévolat ne se voient pas dans des réponses à des appels d’offre. La motivation, les carnets d’adresses, la connaissance de la musique, le goût en musique, le professionnalisme en bénévolat, ne se décrivent pas dans des réponses à des appels d’offres. Toutes les propositions sont spécifiques et incomparables. Dire que l’on peut parler d’un petit lieu culturel faisant appel au bénévolat puisse être construit sur des critères rationnels simples, c’est le condamner à une fin rapide, et au mieux à une usure dans les malentendus.
Ce 4 décembre, au Conseil extraordinaire, le Comité de soutien a juste lu la lettre qui avait été envoyé à la mairie précédemment. L’idée est de rénover le projet dans la concertation avec les élu-e-s et de trouver un nouveau modèle économique. Avec demande d’annuler la fin du bail et l’appel à projet.
La maire répond. Elle essaye d’atténuer le problème en parlant d’un « élément de la culture seulement », reparle des emplois aidés supprimés. Elle propose que les 4 élu-e-s concernés, premier adjoint, culture, commerce, économie sociale et solidaire, rencontrent l’association Avec rapidement. Elle redit que « le Café ne fermera pas » pour continuer avec Avec ou avec Avec et un partenaire, qu’il y aura « une concertation et un dialogue dans la transparence ». Elle évoque l’héritage de Jack Ralite comme gage de qualité.
Dans ce conseil, comme souvent, des gens sont là pour se plaindre de la sécurité et de la propreté, mais leur message est noyé au milieu du débat sur la culture. Celui-ci rebondit sur la fermeture de l’Entremondes, sur sa double expulsion, sur l’impossibilité de récupérer le matériel. La mairie est accusée d’inaction et répond sur les plaintes des riverains. Un musicien, Michel Pichon demande une plus grande attention tous les lieux culturels de proximité qui maillent la ville, qui sont eux-aussi une part de « l’héritage de Jack Ralite ».
De nouveau, à propos des emplois aidés, la directrice de la Fripouille, Diana Drljacic, interpelle sur la fin d’une longue collaboration avec la municipalité sur le recyclage et la propreté dans une absence d’échange et de concertation. Juste avant, le recyclage avait beaucoup évoqué par Catherine Tricot. Meriem Derkaoui rappelle les difficultés budgétaires.
L’attention revient finalement sur le sujet du jour prévu, Aubervilliers 2030. Où seront les espaces verts ? C’est un peu la pagaille. Un homme a une question, La question, Sa question, depuis 10 ans : est-ce que la mairie va enfin faire un équipement pour les jeunes de la Villette ? Il ne comprend pas qu’on lui a répondu positivement en parlant du rachat de la CPAM pour en faire « une maison de la culture et des langues, pour les jeunes, avec un café associatif ». Là aussi, quelque chose cloche, une mairie ne peut décider à l’avance de l’arrivée de projets qui ne dépendent pas d’elle, en claquant des doigts. L’effet d’annonce sur la volonté d’avoir 2 cafés associatifs ne peut pas cacher la difficulté actuelle sur la conservation du Grand Bouillon, le projet d’Avec.
L’élu à l’urbanisme parle d’une « pensée sur l’avenir et sur le quotidien ». La conclusion de certains élu-e-s est que le débat prévu n’a pas eu lieu et qu’il devra être refait. Il a peut-être eu lieu cependant. La mairie et son architecte-conseil ont proposé une vision et des habitants ont répondu par une autre vision un peu décalée mais tout à fait conciliable. Car il y a débat sur la relation entre élu-e-s, fonctionnaires de la ville, associations et habitant-e-s motivé-e-s à faire vivre la ville. Ces habitant-e-s motivé-e-s ne peuvent être qu’une minorité agissante mais ils et elles comptent. Le dynamisme de la ville dépend d’eux et elles, le lien correct avec l’arrivée du Campus Condorcet et du métro au centre-ville en 2019 dépend aussi des habitant-e-s.
Surtout, un débat est amorcé sur la culture. Il y a eu autrefois une culture ouvrière marquée, une influence syndicale, avant que la ville ne devienne ce qu’elle aujourd’hui, cosmopolite, inter-culturelle. La musique actuelle reflète la diversité des pensées, des origines culturelles, aide à une politisation au quotidien, désamorce les conflits identitaires dans le partage et la joie de danser. C’est dans leur discours sur la culture de la ville, que les élu-e-s ont paru pris en défaut. Le manque d’idées est visible. Les habitant-e-s peuvent comprendre que la gestion de cette ville est difficile et complexe et se base sur une gestion des priorités. Ils et elles demandent de la concertation basée sur un vrai partage de responsabilité dans les domaines où les compétences sont dispersées. L’enjeu est aussi de sortir de la spirale de l’échec pour entrer dans un cercle vertueux entre gestion rationnelle et animation dynamique et heureuse.
Mais la soirée n’est pas finie ! Car à la sortie vers 23h, les gens parlent de l’article que le Parisien vient de publier sur le Grand Bouillon à 20h44. Le journaliste, Romain Chiron, qui avait parlé à Meriem Derkaoui et à Marie Audoux et Julien Bonnet ressort le fameux mail du malentendu et le cite: « Nous sommes au regret de vous annoncer que, face à une situation d’épuisement du collectif et d’arrêt de travail d’un de deux salariés de l’association, le Grand Bouillon ne peut plus poursuivre son activité ». La maire vient de dire au Parisien : « Nous avons pris acte de cette décision … La commune étant en responsabilité sur le fonds de commerce, elle va lancer un nouvel appel à projets. Nous voulons un nouveau café culturel … Un second (Café culturel) ouvrira dans les locaux de la CPAM. … Le constat, ce sont les 80 000 € de dettes. La ville n’a pas vocation à subventionner des dettes mais des projets ».
Ainsi, la maire a tenté avant 19h d’empêcher toute concertation sur le Grand Bouillon et le journaliste a écrit et publié son article sans attendre la fin des débats du Conseil, il n’a ni parlé de l’effet de la mobilisation des habitants sur le conseil, ni écrit que Mériem Derkaoui a finalement accepté l’idée qu’Avec puise rester gestionnaire du lieu. Le 4 décembre avant 19h, Mériem Derkaoui a insisté sur le mail du 10 novembre, comme si le ce point n’avait pas ensuite été clarifié, comme si depuis les choses n’avaient pas changé. Elle a tenté de simplifier la question au maximum. Elle a espéré pouvoir imposer une décision, acter « sa » décision alors que sa prétendue solution était bancale et inadaptée. En public, elle a déjà fait un peu machine arrière.
Toujours sur les escaliers de sortie, une jeune femme qui vient d’avoir un enfant veut que le lieu reste tel quel parce qu’il est ouvert aux femmes. Arrivée il y a quelques années, elle se demande si la ville arrive à accueillir les nouveaux arrivants et en doute vraiment. Le Conseiller municipal délégué à la Coopération internationale, la Vie universitaire et au Campus Condorcet, de la Majorité municipale et du PRG, Abderrahim Hafidi qui discute avec des habitant-e-s lâche le mot « petits-bourgeois », provoque la colère - « comparons nos salaires ! », lui lance-t-on - et doit quitter les lieux. A priori, le « politologue, islamologue et journaliste » Abderrahim Hafidi ne parle pas sans réfléchir à ses éléments de langage.
A côté, Anthony Daguet prend lui rendez-vous avec le président de l’association Avec dans la semaine. La mairie a maladroitement tenté d’enterrer un projet encore vivant, mais la discussion ne fait peut-être que commencer. En attendant, pour les habitant-e-s, comme disait Thomas Sankara : « seule la lutte libère », y compris et surtout face à de la « condescendance suspecte ». Hier, était-ce l’expression d’un simple malentendu à résoudre, la première secousse avant l’arrivée du Métro et du campus Condorcet, un mystérieux épiphénomène ou le début de la fin du consensus albertivillarien ?
Régis Marzin
Journaliste et chercheur indépendant
Article écrit et publié le 5 décembre 2017
PS : ajout du 9.12.17 : Chambre régionales des Comptes - Ile-de-France - RAPPORT D’OBSERVATIONS DÉFINITIVES ET SA RÉPONSE COMMUNE D’AUBERVILLIERS (93), Exercices 2007 et suivants Observations définitives, délibérées le 8 décembre 2016

dimanche 26 novembre 2017

26 novembre 2017, Paris, Togo : conférence « sortie de crise et perspectives »

Le journaliste Max Savi Carmel et moi avons organisé cette conférence sur le Togo intitulée : « Togo : sortie de crise et perspectives », ce dimanche, à la Mairie du IIe arrondissement de Paris. J’interviens dans le premier panel, « Limitation du nombre du mandat au Togo dans le contexte africain et ouest-africain », avec Aly Traoré, porte-parole Balai citoyen à Paris (vidéo 1), et Max Savi Carmel (vidéo 2), accompagnés du modérateur Makaila Nguebla, le fameux blogueur tchadien.
Mon intervention replace le cas togolais géographiquement en Afrique et historiquement en remontant à 1990. Je décris l’importance de la question du nombre de mandats présidentiels dans les constitutions en Afrique et en Afrique de l’Ouest. J’explique le lien entre l’historique électoral depuis 1990 et le nombre de mandats, et conclus sur la nécessité pour la communauté internationale et africaine de rediscuter des processus électoraux en Afrique et du nombre de mandats, deux questions totalement liées.
La suite sur le blog de Régis Marzin : Regard * Excentrique ...

mercredi 15 novembre 2017

15 novembre 2017, Aubervilliers : le Festival Africolor et le cinéma le Studio accueillent des artistes congolais engagés

Photos : de gauche à droite, 2 musiciens, Eric et Montana, Lexxus Legal, Florent De La Tullaye et Jupiter Bokondji
Cette semaine débute le festival Africolor, festival de musique africaine en banlieue parisienne. Il commence à Aubervilliers par une projection-débat sur l’engagement de chanteurs de Kinshasa. L’association Congo Action, qui aide des enfants des rues à Kinshasa, participe également à la soirée.
Le premier film présenté est le court-métrage documentaire ‘La révolte dans les maux : une histoire du Hip Hop africain’ de Constant Popot et Léa Lecouple (2017 France) qui raconte brièvement l’histoire des mouvements citoyens en Afrique, depuis Y’en a marre au Sénégal, tels qu’ils étaient apparus à Africolor en 2016. Africolor s’était associé l’an passé au Centre de recherches internationales (Céri) de Sciences Po Paris qui avait organisé un colloque « Politique de la rue : mobilisations citoyennes, violence et démocratie en Afrique » relié à un concert à Bobigny. Ce colloque avait été un moment de mobilisation important associant des artistes et des universitaires, de France et d’Afrique, un moment de rencontre pour des actions futures.
Le second film est ‘La danse de Jupiter’ de Florent De La Tullaye et Renaud Barret (documentaire, 73 min, 2004-2006, France et RDC) qui présente le chanteur Jupiter Bokondji et ses musiciens. Le film est aussi une sorte de reportage sur une partie de Kinshasa, ville innervée par la musique, passionnant. Jupiter et ses musiciens, Okwess, sont aussi le vendredi 17 en concert à Pantin avec le rappeur Lexxus Legal, qui avait déjà participé au colloque de Sciences Po et au concert de Bobigny en 2016.
En introduisant le débat, Lexxus Legal explique qu’il est rare pour des congolais de jouer en France depuis 5 ans, depuis que les « combattants » anti Kabila manifestent contre les concerts des artistes qui ne s’engagent pas contre Kabila.
Pour Jupiter, parlant du film tourné en 2004, les choses ont bougé surtout depuis qu’avec internet « les gens ont commencé à réfléchir autrement ». Il est assez catégorique : « le problème de l’Afrique, c’est l’occident ». Un professeur congolais dans le public acquiesce en parlant de la visite de Mitterrand au Congo en 1984. Lexxus Legal les contredit en disant que les problèmes viennent aussi des africains et que ceux-ci, auront des réponses, car : « nous cherchons à construire chez nous ».
Depuis le colloque de Sciences Po, le combat des mouvements citoyens a continué au Congo Kinshasa en ébullition dans l’attente de la présidentielle et d’une véritable transition vers la démocratie. J’interroge Lexxus Legal sur les actions des musiciens depuis 2015. En mars 2015, Y’en a marre et de Balai citoyen avaient été invités par le mouvement citoyen congolais Filimbi à participer à un atelier à Kinshasa. Le pouvoir avait répondu brutalement en expulsant les rappeurs et activistes sénégalais et burkinabé, en emprisonnant Fred Bauma, ce qui avait poussé à l’exil en Belgique, les autres leaders de Filimbi. Joseph Kabila montrait alors qu’il ne voulait pas de mobilisation contre lui par la musique. Depuis les musiciens sont moins visibles et le mouvement la Lucha en RDC comportent de jeunes militants politiques qui ne peuvent rassembler plus de monde par des concerts. Ce 15 novembre, la Lucha organisait justement ville morte et manifestations. Lexxus Legal me répond que les « artistes sont offensifs » et que comme Valsero au Cameroun, qui a créé un mouvement, ils ressentent que la musique ne suffit pas et discutent de s’engager autrement, lui en particulier.
La soirée se termine autour d’un pot, qui permet d’approfondir les discussions.
Régis Marzin,
Article écrit et publié le 17 novembre 2017

vendredi 10 novembre 2017

10 novembre 2017, Aubervilliers – Emplois aidés : l’effet Macron sur les associations

L’effet de la politique du gouvernement se fait maintenant durement sentir à Aubervilliers. La suppression des emplois aidés touche des associations. Le 7 novembre, la municipalité a indiqué dans un communiqué « la suppression du financement des emplois aidés et la baisse des dotations politiques de la ville sont un coup dur porté au fonctionnement de plusieurs associations d’Aubervilliers ».
Le Collectif des associations citoyennes se mobilise sur toute la France contre « la destruction des contrats-aidés et du monde associatif » et a organisé une deuxième journée noire le vendredi 10 novembre. Dans ce cadre, un rassemblement a eu lieu de 12h30 à 14h30 sur la place de la mairie d’Aubervilliers, avec le soutien de la mairie.
Meriem Derkaoui est passée affirmer la position de la mairie. Elle a évoqué la situation difficile du café culturel le Grand bouillon. Ce matin-même à 11 heures, un communiqué de la municipalité précisait : « Les difficultés financières de l’association, aggravées par la suppression d’un emploi aidé, l’ont contrainte à nous annoncer hier sa dissolution. La Municipalité regrette cette décision… »
Le texte, après des précisions budgétaires, se conclut par une note d’espoir : « Parce que ‘Le Grand Bouillon’ est reconnu comme un lieu incontournable du centre-ville et que les nombreux évènements qui y sont proposés participent au dynamisme culturel d’Aubervilliers, la Municipalité souhaite aujourd’hui réaffirmer son engagement à maintenir, ouvert, ce café culturel. »
Fin 2019, ouvrira le Campus Condorcet à une station de métro du Centre-ville. Aubervilliers va changer. Les nouvelles populations, travaillantes et habitantes du Quartier Front populaire, se déplaceront-elles uniquement vers Paris ou trouveront-elles des raisons de venir participer à la vie de la ville ? Il manque sans doute de lieux dynamiques pour créer le mouvement. Bien que l’avenir soit plein d’incertitudes dans cette ville marquée par de très fortes difficultés dans le ‘vivre ensemble’ et peut-être aussi une habituation à des « échecs », l’avenir réserve certainement de bonnes surprises. Il s’agit de garder possible la saisie de ces opportunités. Le bénévolat associatif apporte le dynamisme, une richesse, la souplesse et l’adaptation, pour des coûts moins élevés dans la culture.
Le Grand bouillon a été dès le départ un lieu ouvert, convivial, s’intégrant discrètement et progressivement dans le tissu associatif. Même si sa communication a mis l’accent sur ses activités dans la musique d’une manière quasi-professionnelle et passionnée, le faisant connaître par ses concerts gratuits hebdomadaires, le lieu est aussi un lieu ouvert à tous et toutes, à toutes les générations, par le plaisir de boire un verre ou un café, par des ateliers, l’accueil des réunions associatives, chaque jour de la semaine ou presque.
Macron et son gouvernement avec leur image très moderne, par leurs décisions à l’emporte-pièce, s’attaquent à d’autres expériences de modernités dans des territoires socialement et culturellement fragiles, qui nécessitent un engagement public constant. Ce n’est sans doute pas une surprise ! L’effet se fait déjà sentir et il est tristement sinistre.
Régis Marzin
Passé en fin de manifestation.

jeudi 2 novembre 2017

2 novembre 2017, Montreuil, histoire du nucléaire : projection sur Plogoff en 1980

Depuis mon enfance, le mot Plogoff sonne comme un mot magique, synonyme de rébellion de jeunes adultes en butte à l’inertie et à l’auto-censure de la génération de leurs parents. Il sonne comme René Vautier, comme marée noire, comme pétrole à la plage, comme « boutou coat » dans les fest-noz, comme une projection d’un film sur Lankou au village. Il sonne authentique et mystérieux, depuis cette période un peu oubliée maintenant.
Là-bas, on ne parlait pas beaucoup des conflits, on préférait la solidarité dans l’unité. Je l’ai su plus tard : Plogoff, c’était, la solidarité dans l’unité, entre jeunes, vieux, hommes, femmes, militaires retraités, paysans, curés, villageois, citadins, … Cependant un peu plus loin, en 1980, c’était de nouveau la solidarité et unité dans la cécité et le respect des institutions. Cette censure typique de certains coins de Bretagne a créé chez moi une frustration.
Je connaissais déjà le film « Plogoff, des pierres contre des fusils » de Nicole et Félix Le Garrec. Je l’avais projeté au Festival des résistances et des alternatives de Paris, au-dessus d’un concert de punk qui avait chaotiquement doublé la bande-son pour mon plus grand plaisir. Il y avait là, de ma part, un peu d’humour post-moderne sur la violence et sa vanité, je l’avoue enfin.
« Le dossier Plogoff », réalisé par François Jacquemain en 1980 (Ciné Informations - Synaps Collectif audiovisuel – ISKRA) est un autre film que je n’avais jamais vu. Il vient d’être restauré. Je me suis précipité à la Parole Errante, après avoir vu l’annonce de Sortir du nucléaire. Je tombais sur une soirée de soutien aux inculpé-e-s de l’affaire Tarnac. S’il n’était pas mort au printemps, il y aurait eu là Jean-Pierre. Tarnac : quelle affaire ! C’est en tout cas moins drôle qu’un concert de punk déjanté dans un squat d’intermittents. Jean-Pierre adorait les actions de rue humoristiques écolo-libertaires.
L’histoire de Plogoff est plus l’histoire d’un délire scientiste des années 70 qui dégénérait. C’était tellement absurde à la base, de mettre une centrale nucléaire à la pointe d’un continent. Cela symbolisait la puissance mégalomaniaque des humains dominant la nature, la terre et l’océan. Quelque part, même sans la résistance des habitant-e-s, il y avait quelque chose qui clochait. A l’heure du combat planétaire pour sauver le climat, cela paraît bien lointain. Il reste les sous-marins nucléaires juste à côté, maintenant.
Il y a là des amies, on discute, et soudain sortent eux-elles aussi du passé, d’autres ami-e-s, qui avaient un peu disparu-e-s…
Régis Marzin
Article écrit et publié le 14 novembre 2017

jeudi 26 octobre 2017

26 octobre 2017, Paris – Tchad : conférence sur les droits humains à Amnesty

Ce jeudi à Paris, Amnesty International organise une conférence-débat sur « l’intensification de la répression de la société civile au Tchad » avec les défenseurs des droits humains, Saturnin Bemadjiel et Mahadjir Younous. Le premier est journaliste à radio Fm Liberté à Ndjaména et militant au sein de l’Association pour la Promotion des Libertés Fondamentales au Tchad (APLFT) et le second est leader syndical de l’Union des Syndicats du Tchad (UST), principale organisation syndicale au Tchad.
Balkissa Ide Siddo, chargée de campagnes pour l’Afrique Centrale, à Amnesty International à Dakar, est présente par visioconférence. Elle a participé à écrire le rapport du 14 septembre 2017 : « Tchad: Entre récession et répression: Le coût élevé de la dissidence au Tchad » (résumé). Delphine Lecoutre, coordinatrice Centrafrique, Tchad et Gabon pour Amnesty International France intervient également. La Chargée de plaidoyer Libertés d’Amnesty, Katia Roux est également présente.
Balkissa Ide Siddo présente le rapport d’Amnesty et rappelle quelques faits : en 2016, l’interdiction des marches, la loi pour réduire le droit de grève, l’interdiction de mouvements citoyens, l’aggravation de la surveillance. Cette surveillance se réalise sur le terrain et sur internet. Il a suffi d’une vidéo postée sur youtube pour que l’activiste Tadjadine Mahamat Babouri soit enfermé depuis le 30 septembre 2016. L’Agence Nationale de la Sécurité (ANS) est responsable de plusieurs arrestations arbitraires sans cadre juridique, de tortures, de détentions secrètes.
Saturnin Bemadjiel revient sur l’affaire de trafic d’armes vers la Syrie, qui a provoqué l’arrestation du journaliste Juda Allahondoum, directeur de publication de l'hebdomadaire Le Visionnaire, le 23 octobre 2017. Il avait cité la femme d’Idriss Déby. Selon Saturnin Bemadjiel, l’ANS est au-dessus des ministères et rend compte directement au chef de l’Etat. Il pense que la surveillance est devenue pire que sous Hissène Habré.
Mahadjir Younous décrit le contexte politique qui a entouré les atteintes aux droits humains, à partir de l’élection de 2016. Le manifeste contre un cinquième mandat avait provoqué l’arrestation de cinq personnalités de la société civile pendant un mois juste avant l’élection. Depuis, il y a eu également l’emprisonnement de Nadjo Kaïna. Le syndicaliste souligne que le gouvernement français a demandé le 25 octobre au Togo de laisser la population manifester, mais ne se prononce pas sur l’interdiction totale de manifester au Tchad.
Katia Roux indique qu’Amnesty demande un cadre législatif pour protéger les défenseurs des droits humains partout dans le monde, des protections des ambassades, et travaille au renforcement des capacités des organisations victimes de répression.
Lors du débat, Mahadjir Younous explique les raisons du durcissement. Suite à l’inversion du résultat de la présidentielle, puisqu’Idris Déby aurait dû perdre au second tour, il se sent rejeté par le peuple.
Le syndicaliste constate que l’ANS va vers le style Habré. Le blogueur Makaila Ngebla remarque que Paris et l’Union européenne privilégie la lutte contre le terrorisme et invite Macron à mieux prendre en compte les droits humains. Il souligne que Déby a peur des manifestations de rue. Un tchadien pense que demander à Macron d’agir est un « leurre » parce que Déby est « sous le parapluie de l’impérialisme français ».
Le député Gali Gatta de passage à Paris affirme qu’« avec la lutte contre le terrorisme, le reste est passé sous silence ». Il rappelle la mort de 5 manifestants lycéens fin 2015. Il insiste sur le fait que Déby est « non élu », qu’il n’a gagné aucune élection, et qu’il a été sauvé par les français en 96, 98, 2004, 2006 et 2008. Selon lui, les syndicats, les organisations de droits humains, les partis politiques, luttent et payent un prix très cher à cette lutte, et le lobbying est nécessaire pour que la « chape de plomb explose ». Mahadjir Younous évoque l’emprisonnement du maire de Moundou, Laokein Médard, depuis le 14 juillet 2017.
Le débat revient sur Plan national de développement (Pnd). Mahadjir Younous pense qu’il va se confronter à la mauvaise gouvernance et qu’il faudrait d’abord changer les hommes. Saturnin Bemadjiel donne l’exemple du programme de l’Ue sur la justice sans aucun lien avec la société civile. Dans le public, Abacar Assileck, qui se présente comme activiste politique, signale qu’« avant le Pnd, la France pouvait dire de faire des législatives ».
Katia Roux souligne que face au « rétrécissement des espaces dans la société », l’enjeu pour les autorités française est de ne pas se retrouver dans une situation de complicité. Amnesty dénonce donc le silence, qui ternit l’image, en attendant une réaction.
Gali Gatta reprend la parole pour parler de l’éducation : « dans deux ans, il n’y aura plus d’écoles au Tchad, car le corps enseignant en primaire n’est pas payé depuis 40 mois ». Deux ou 3 millions d’enfants mal scolarisé seront plus facilement attiré par le jihadisme. Il souligne que le Tchad est dans les derniers des classements sur la corruption et la mauvaise gouvernance. Il s’inquiète du fait que le Pnd a permis de camoufler la question de la dette du Tchad, dont le montant reste inconnu. Selon lui, si l’Ue est le premier financier, elle a un droit de regard. Enfin il attire l’attention sur l’histoire des interventions militaires tchadiennes en Afrique sous Déby : deux Congos, Côte d’Ivoire, Soudan, Togo, Centrafrique. Les français considèrent comme essentielles les questions militaires.
En conclusion, Makaila Nguebla interpelle de nouveau le pouvoir français, lui demande de « jeter un regard croisé », rappelle que la diaspora tchadienne de Paris a organisé un contre-sommet à la conférence des bailleurs le 6 septembre 2017. Il réclame que l’aide soit conditionné au soutien de la société civile.
Venu pour écouter, je ne m’exprime pas lors de cette conférence-débat, et je note quels sont les points débattus en ce moment dans la diaspora tchadienne et dont certains sont repris par Amnesty international. Amnesty joue son rôle sur les droits humains en tenant correctement compte du contexte politique et des responsabilités extérieures notamment françaises ou européennes.
Cependant, pour finir, je rajoute un point à ce compte-rendu, celui de la comparaison avec les 3 autres pays qui ont connu des inversions de résultats de présidentielles en 2016, le Congo Brazzaville, Djibouti et le Gabon. La situation a beaucoup plus dégénéré dans ces 3 pays qu’au Tchad. Ces 3 pays vivent maintenant des surenchères dans la mainmise dictatoriale, le niveau de dictature y est fortement remonté. Par contre, au Tchad, alors que la répression et la surveillance sont très fortes, un certain niveau d’expression reste encore possible. Le nombre d’occurrence dans la répression augmente sans doute aussi parce que la volonté de s’exprimer est très forte. La société civile et les partis sont mieux organisés qu’avant 2016 et résistent bien. Pour les législatives suivant le coup d’Etat électoral, le dictateur tchadien est en position défensive alors que les dictateurs congolais et djiboutien ont finalisé un quasi-écrasement de toute opposition et que la situation s’est figée, gelée, au Gabon à un niveau de dictature beaucoup plus élevé que par le passé.
L’action d’Amnesty est d’autant plus importante au Tchad, que la situation n’est pas fermée. Son action peut avoir des résultats. La continuité actuelle d’une alliance franco-tchadienne renforcée à partir de la guerre du Mali de 2013 peut justifier de mettre une certaine priorité sur le Tchad dans le plaidoyer vers les dirigeants français sur la relation avec les dictatures africaines.
Régis Marzin
Paris, compte-rendu écrit et publié le 31 octobre 2017