dimanche 27 janvier 2019

27 janvier 2019, Plaine Saint-Denis, solidarité avec le Soudan

Ce dimanche, en fin d’après-midi, a lieu une soirée de solidarité avec le Soudan dans le squat Landy Sauvage à la Plaine Saint-Denis, près de Paris. Les organisateur-trice-s, des « jeunes », ont prévu au programme une exposition sur les manifestations, des projections, un débat, et un concert d'artistes soudanais en exil. Dans la salle sont venu-e-s environ 150 personnes, malgré la pluie et le froid. L’ambiance est détendue et la motivation forte. Le slogan du jour est « Dégage ! », un résumé de « Just fall, that is all! », traduction du slogan arabe en anglais par le New-York times.
Au débat, le journaliste Rashid Saeed présente la situation. Cela fait « maintenant 6 semaines, que la jeunesse est dan la rue pour demander le départ du régime », un régime basé depuis 1989 sur une alliance entre une branche des Frères musulmans et des officiers de l’armée. C’est le premier soulèvement, la première lutte qui réunissent de nouveaux éléments : « Premièrement, tout le Soudan est concerné, cela se passe partout dans le pays. Deuxièmement, c’est la jeunesse qui organise et dicte les slogans. Troisièmement, il y a un leadership unifié grâce à l’Association des professionnels soudanais ».
Selon lui, toutes l’opposition est réunie, dans trois blocs : Appel du Soudan (Sudan Call), dont fait partie le parti Umma et des mouvements de rebelles, les Forces du consensus national, les partis plus à gauche, et les Unionistes, les partis plus traditionnels et à droite.
La lutte n’est pas soutenue par des pays étrangers. Le journaliste signale l’arrivée d'El-Beshir au Caire aujourd’hui en même temps qu’Emmanuel Macron et s’en inquiète.
Après le débat, Rashid Saeed me confirme que la lutte sociale est maintenant « derrière eux » parce que le but est maintenant le départ d’Omar El-Beshir. Il revient sur la question de la limitation du nombre de mandats. Depuis 30 ans, Omar El-Beshir a déjà fait 6 mandats. Peu de gens se souviennent que la constitution de 2005, lié à la guerre avec le Soudan du sud, contient un article, l’article 57, limitant à 2 le nombre de mandats. Il a déjà réussi à remettre son compteur à zéro en 2010, comme l’avait fait Blaise Compaoré en 2000 mais doit partir en 2020. Comme au Burkina Faso, il y a déjà eu plusieurs étapes pour arriver au stade d’une suppression de la limite, et, pour le peuple, la coupe est pleine au niveau du nombre de mandats.  
Le plan d’Omar El-Beshir était d’amender la constitution en janvier pour pouvoir se représenter en 2020. La discussion sur cet amendement au parlement a été reporté au mois de mai à cause des manifestations. Ensuite, le président pourrait être en difficulté, car la procédure d’amendement nécessite plusieurs mois. Son parti, le Congrès national, a peur de perdre les élections. Plusieurs scénarios sont possibles : soit, son parti l’oblige à abandonner, soit, par la force, les manifestions sont arrêtées et la réforme de la constitution passe en mai.
L’Association des professionnels soudanais, composés des diplômés, dont des médecins ou des ingénieurs, demande « le départ d’El-Beshir et une transition en quatre ans, autour d’un gouvernement intérimaire ». Les Frères musulmans sont maintenant divisés et l’armée reste soudée autour de son chef.
Cette semaine, les manifestations continuent malgré la répression féroce, les morts et les arrestations. Et à Paris, demain lundi à 19h30, la mobilisation se poursuit à la mairie du 9ème (6, rue Drouot, Salle Rossini, Métro Richelieu-Drouot) dans une grande soirée autour des associations Collectif Urgence Darfour et Espoir d’ici et d’ailleurs.
Régis Marzin
27 janvier 2019

lundi 10 décembre 2018

10 décembre 2018, Paris : colloque : 20 ans du statut de la CPI

L’association Académie africaine de la pratique du droit international (AAPDI), dirigée par Jean Baptiste Harelimana,organise ce lundi à Paris un colloque « 20 ans du statut de la CPI : défis et espoirs». Le dernier panel est totalement consacré à l’Afrique. Y interviennent de gauche à droite, Abdoul Aziz Mbaye, Conseiller en coopération internationale au Bureau du Procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI), Sarah Pellet, Conseil au Bureau du conseil public pour les victimes de la CPI, Jean-François Akandji-Kombé, Professeur de droit public à l'Université Paris 1, modérateur, Jean Pierre Fofe Djofia Malewa, Vice-Doyen honoraire de la Faculté de Droit de l'Université de Kinshasa, ancien Conseil de la Défense devant la CPI et TPIR, Hajer Gueldich, professeure agrégée à l'Université de Carthage à Tunis, membre de la Commission de l'Union africaine pour le droit international (CUADI) et de l'équipe sur la réforme institutionnelle de l'UA, Maître Mayombo Kassongo, Avocat représentant légal des victimes à Tombouctou et au Mali.
Le débat se concentre un moment sur la CPI et les cours nationales africaines. Puis, Hajer Gueldich s’exprime sur l’élargissement du champ de compétence de la Cour africaine de justice et des droits de l’homme (CAJDH). Le Protocole de Malabo adopté par l’Ua en juin 2014 prévoit d’intégrer dans le mandat de la CAJDH une compétence en matière pénale et doit être signé puis ratifié par chaque Etat. Les 15 ratifications nécessaires ne sont pas atteintes. Amnesty international a souligné en mai 2017 que « l'un des aspects les plus controversés du Protocole de Malabo est l’immunité judiciaire octroyée aux « chefs d’État et de gouvernement en exercice » et aux « autres hauts fonctionnaires » ». La clause d’immunité dans l’Article 46A bis est ainsi rédigée : « Aucune procédure pénale n'est engagée ni poursuivie contre un chef d'Etat ou de gouvernement de l'UA en fonction, ou toute personne agissant ou habilitée à agir en cette qualité ou tout autre haut Responsable public en raison de ses fonctions. » La juriste, qui estime que « la CPI intervient à titre subsidiaire pour transcender l’immunité du protocole de Malabo », envisage un amendement du protocole de Malabo.
En outre, Hajer Gueldich évoque une internationalisation du droit constitutionnel, et l’idée encore récente et sans doute très tunisienne d’une Cour constitutionnelle internationale, qui permettrait d’éviter des modifications constitutionnelles pour des intérêts personnels.
Jean-François Akandji-Kombé décrit une « manière africaine de sortir des crises », une « justice sans sanctions pénales », sans « interrogation sur la responsabilité » personnelle du type « A est coupable et B complice ».
Le docteur Marc Mainguené, de la fondation Anthony Mainguené, intervient depuis la salle se questionnant sur « une inversion des effets et des causes », « un achat d’une conscience collective », la possibilité de synthèse entre « Common Law et droit germanique », la possibilité de réforme innovante de la CPI, l’absence de communication sur les blocages, ou encore « un code de déontologie pour les chefs d’Etat ». Abdoul Aziz Mbaye, qui fait partie d’une ‘Task force communication’ de la CPI, regrette le manque de budget de communication de la CPI.  Il rappelle le rôle nécessaire du Conseil de sécurité de l’Onu contre l’immunité de chef d’Etat comme Omar Beshir. Il répond à un avocat qui juge la CPI « léthargique », que « la Cour agit là ou elle a des compétences » selon un principe de « complémentarité » sur « les violations les plus graves du droit international et humanitaire ». Me Sarah Pellet souligne le manque d’un site de la CPI en arabe et prend l’exemple de la Libye pour signaler des lois d’amnisties qui empêche la coopération avec un Etat et amène une impunité.
Le 31 janvier 2017, à l’Union africaine, une partie des chefs d’État ont envisagé une « stratégie commune sur le retrait collectif de la CPI ». Abdoul Aziz Mbaye indique que des discussions sont en cours entre l’Ua et la CPI. Il nomme Sidiki Kaba, le président de l'Assemblée des États parties de la CPI. Selon lui, il y a « beaucoup de questions qui nous unissent » et les « discussions ont maintenant lieu à l'Assemblée des États parties au lieu de l’Ua ».
Dans la salle, une congolaise rappelle qu’on parle de chef d’Etat criminel comme Denis Sassou Nguesso. Une autre personne souligne le caractère dictatoriaux de régimes comme celui de la RDC et s’offusque que les Etats bloquent toutes avancées. Répondant sur Jean-Pierre Bemba en Centrafrique, Jean-François Akandji-Kombé rappelle la responsabilité de dirigeants centrafricains dans les crimes de masses. Maître Mayombo Kassongo évoquant de nouveau le jugement Al Mahdi par la CPI, reconnaît que la procureur choisit les incriminations et a abandonné les charges sur les crimes sexuels. Hajer Gueldich souligne le caractère non-étatique de Daesh. Abdoul Aziz Mbaye rappelle, concernant la Côte d’Ivoire, qu’une enquête est en cours sur les crimes commis par des acteurs du camp de Ouattara. Sur la sélection des affaires, il indique que « la procureur a sorti un document sur le choix des affaires » qui parle de « choix stratégique ». Jean-François Akandji-Kombé réagit en précisant « stratégie ‘juridique’ et pas ‘politique’ ».
Le colloque se termine par une vidéo d’Adama Dieng, Conseiller spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour la prévention du génocide. Celui-ci relie 3 étapes : le génocide du Rwanda en 1994, la compétence universelle puis la CPI. Il souligne que l’« obligation d’ingérence en cas de violations des droits humains qui fait partie des valeurs ». Selon lui, en Afrique, « la fierté ne doit pas être mal placée ». Il termine sur « la voix de la démocratie et la justice sans cesse accrue ».
Mamadou Ismaël Konaté, ministre de la justice malien de juillet 2016 à novembre 2017, intervient en conclusion, de manière soudain plus claire. Il souhaite une « adhésion à la CPI sans éviter les critiques », dans l’« objectif de trouver les fautifs ». Il ajoute que « la justice ne peut pas nier un rapport de force politiques » et que « des personnes peuvent échapper mais jamais pour longtemps ». Il constate : « suite à un scrutin, on meurt, suite à un détournement d’argent, on meurt de faim » et qu’on on peut « louper une démocratie à cause de l’absence de justice ». Revenant, sur l’affaire Al Mady traitée uniquement sur l’aspect des biens culturels, il remarque : « entre deux maux, il faut en choisir un », pour avancer « dans un laps de temps » et « pouvoir agir ». Aux « africains », il propose de « ne jamais laisser d’autres faire à (leur-notre) place et d’accompagner la CPI, de faire avec en la critiquant et en l’améliorant », parce que « si on arrête avec la CPI, il y aura des tueries après les scrutins ».
Dans ce dernier débat de la journée, la récente flagrante trahison des démocrates gabonais par la CPI en lien avec l’abandon par l’Union européenne de l’Accord de Cotonou suite à la mission d’observation électorale de 2016, n’est pas évoquée par la salle. Les compromis contestables et intéressés promus par les dirigeants français depuis le génocide du Rwanda, entre coopération avec les dictatures et amélioration de la justice internationale, ne sont pas non plus abordés. En dehors de certaines critiques, les échanges sont restés consensuels. Alors que ce discute la possibilité d’une libération provisoire pour Laurent Gbagbo, les critiques les plus virulentes semblent voilées. J’imagine que tant que la question de l’instrumentalisation de la CPI en Côte d’Ivoire d’une manière très françafricaine n’arrivera pas à un point final, la CPI restera très handicapée.
Côté africain, tant que l’Union africaine est un lieu de plaidoyer pour une vingtaine de dictateurs se maintenant par des détournements de processus électoraux, la justice internationale africaine ne peut progresser que sur le maintien de la paix d’un point de vue militaire, mais pas sur l’absence de respect des droits humains lié à la prise ou à la conservation du pouvoir. Le blocage reste dépendant de l’évolution du nombre de dictatures et de démocraties, à l’équilibre depuis 3 ans, mais en 2018 régressant de nouveau du côté d’une majorité de dictatures en raison du recul de la démocratie et l’Etat de droit dans cinq ex-colonies françaises, au Bénin, aux Comores, en Guinée, au Maroc et au Niger.
Régis Marzin
Article écrit et publié le 16 décembre 2018

samedi 8 décembre 2018

8 décembre 2018, Paris en colère ? Togo, climat, gilets jaunes, …

Togo, climat, gilets jaunes, … Paris sous la bruine. Les casseurs détruisent la mobilisation des gilets jaunes elle-même. Les gilets jaunes rendent inaudibles les manifestant-e-s sur le climat et les luttes écologiques en général… Et, le Togo en lutte contre la dictature, n’en parlons pas… Au micro, on dit que l’armée a recommencé à tuer ce matin. Le message est brouillé dans un mélange de colères.
Ici et là on rêve que la mobilisation populaire en France puisse être solidaire d’autres luttes… mais c’est la confusion, dont il y a peu à tirer. Je ne me motive pas à faire des photos, je parle un peu et je ne traine pas. Je note un slogan dans l’air du temps : « On n’est pas tous des cons ». Bien vu ! Je suis surpris des conneries qui se disent en ce moment de la manière la plus décomplexée du monde et parfois avec une bonne dose d’humour.
Les policiers entourent la place de la République et sur les écrans des cafés, des boulangeries et des téléphones, se regardent les feux des casseurs et les chiffres des blessés et des arrestations…
Régis Marzin, Non-Article, 8.12.18, 18h15

samedi 24 novembre 2018

24 novembre 2018, Plaine-Saint-Denis : Ousmane Sonko candidat à présidentielle sénégalaise

Le député Ousmane Sonko est le candidat du parti politique Pastef à la présidentielle de février 2019 au Sénégal. Il passe trois jours à Paris pour rencontrer la diaspora et les journalistes. Le samedi 24 novembre, il propose aux journalistes une conférence de presse.
La conférence commence par une description de l’état politique du Sénégal. Il décrit un ensemble de faits. Le gouvernement a refusé de commenter l’application de l’article 27 de la constitution qui interdit le 3e mandat, se mettant à créer un flou sur le compteur de mandat. Ousmane Sonko reproche à Macky Sall la « liquidation des adversaires politiques » avant la présidentielle, la corruption maximale, la modification de la constitution et du code électoral pour exclure des candidats, l'exigence d'une quantité anormale de parrainages. Il se dit lui-même attaqué. Au niveau du processus électoral, il y a débat sur le fichier électoral, la délivrance des cartes d’électeurs. Il indique que Macky Sall voudrait que le ministère de l’intérieur organise l’élection à la place de la Céni. Il parle d’un risque de blocage des réseaux sociaux et termine sur la « cabale contre le mouvement citoyen » Y’en a marre.
Il constate que l’essentiel de l’activité économique du Sénégal appartient aux multinationales, françaises surtout, ou sinon marocaines ou soudanaises. Il souhaite protéger les commerçants de l’arrivée des supermarchés et quelques autres filières importantes, imposer des joint-ventures et des transferts de technologies. Il affirme sa solidarité avec les immigrés et avec les étudiants victimes de la hausse des frais de scolarité en France. Il enchaine sur les ressources naturelles, la fiscalité et la politique monétaire. Il dénonce les contrats pétroliers qui ne rapporte que 10% au Sénégal, alors que Total a reçu les meilleurs blocs. Selon lui, la fiscalisation qui signifie l’obligation de tenir une comptabilité, fera que le secteur considéré comme « informel » passera de 5-10% de l’économie à 60%. Toujours concernant les entreprises françaises, il regrette la construction du Train TER qui a coûté 1200 Mds de CFA (1,83Mds€) au lieu de 600 (0,92Mds€) prévus au budget et se scandalise de 150Ms€ de surcoût lié à l'avancement de l'inauguration de la ligne dans un seul sens juste avant la présidentielle, auxquels s'ajouterait, selon lui, 305 Ms€ - « 200 Mds CFA d'annulations de redressements fiscaux en faveur de sociétés françaises ».
Il insiste sur une sortie du CFA : « Nous l'avons dit et nous avons pris une position, on ne peut pas continuer avec le Franc CFA. Nous, si on est élu, de manière responsable et intelligente, nous sortirons de ce Franc CFA. D'abord parce que c'est une monnaie qui n'est pas calquée sur la taille réelle de nos économies. Elle est arrimée à une monnaie très forte, celle de la première zone économique du monde. C'est une monnaie qui ne nous permettra jamais d'être compétitif à l'exportation ». Après avoir évoqué la Cédéao et le Nigéria « instable », il précise que le Sénégal peut sortir seul du CFA.
Sur la relation France-Afrique, le président du Pastef souligne que « la France a besoin de l’Afrique » et que « si elle ne sait pas décrypter, elle sera éjectée ». Il évoque alors le génocide du Rwanda. Il souhaite « rééquilibrer les relations avec la France ». Il veut sortir de « la peur de la France » et du « complexe du dominé », et selon lui, un candidat ne doit pas essayer de « plaire à la France », nommant alors comme exemple, Paul Kagamé qui serait « respecté ».
Par ailleurs, Ousmane Sonko voudrait réglementer les activités des écoles coraniques et « institutionnaliser les relations entre la religion et l’Etat ». Sur la situation au Sahel, il rappelle la responsabilité française au moment de la chute de Khadafi.
Il évoque également des contacts avec Abdoulaye Wade en établissant aussitôt une certaine distance. Il veut empêcher l’enrichissement personnel des dirigeants grâce à « un recensement des responsabilités et rémunérations et à la publication » des informations. Il annonce la mise en place d’un contrôle de gestion public basé sur « l’autonomie, la saisie des juges et des sanctions ».
A la fin de la conférence de presse, le président du Pastef enchaine dans l’après-midi sur un meeting dans l’immense salle des Docks de Paris devant plusieurs milliers de personnes, 5000 sans doute. En fin de journée, lors d’un diner de gala, la diaspora est finalement invitée à financer la campagne du député, à l’américaine.
Régis Marzin
Compte-rendu écrit et publié le 26.11.18

lundi 19 novembre 2018

19 novembre 2018, Plaine-Saint-Denis, Campus Condorcet : histoire de tout ?

« Les historiens affrontent l’inégalité de nos capacités de compréhension des sociétés du passé. L’inégalité dérive du rapport entre sociétés européennes et sociétés colonisées dont les discours, les images, les normes, les croyances obéissent à des styles, à des cadres, à des langages qui sont compréhensibles mais pas identiques à ceux des Européens. » Ce lundi 19 novembre, je suis attiré au Campus Condorcet par ce début d’introduction de la présentation de la conférence de l’historien Jean-Frédéric Schaub, de l’EHESS. Ce spécialiste des mondes hispaniques et de l’« assymétrie dans l’histoire comparée », auteur en 2015 du livre « Pour une histoire politique de la race », se propose de traiter la question « Peut-on faire l’histoire de tout ? ».
Le chercheur commence par décortiquer sa question : « histoire », « tout », « pouvoir » - la capacité ou le droit -, et « on ». Il part d’un axiome : « Tout ce qui a eu lieu a bien eu lieu » : c’est-à-dire, qu’« il n’est pas possible d’intervenir sur le passé » quand on écrit « l’histoire de ce qui a eu lieu ». Le fait que « nos ancêtres ne connaissaient pas le futur et nous ne connaissons pas le futur » définit, selon lui, la liberté. « Tout ce qu’on croit stable subit le changement » et « l’histoire reconstitue les processus sociaux et les regards que les hommes s’en faisaient », ajoute-t-il.
Il évoque un « rejet de l’histoire née en occident » associé à la dénonciation d’une « domination culturelle ». Il précise que « ce qui est visé, c’est un discours sur l’histoire attribué à Hegel » qui a développé un « différentiel entre les peuples » en plaçant les « africains au plus bas ». L’histoire de l’histoire ou des histoires, montre, selon lui, « un ensemble de traditions et de propositions contradictoires ». Même si chacun tente d’éviter les contradictions, selon un critère de cohérence interne », il y a « beaucoup d’incohérences ». Par exemple, Condorcet a pensé « une convergence progressive de toutes les sociétés vers un modèle unique » a combattu l’esclavage, et voyait l’occident comme une « avant-garde » tout en « défendant les victimes ». Il parle ensuite des « civilisations » au XIXème siècle, à l’époque d’un « eurocentrisme », pour lesquelles il n’y a pas eu de « conception unique ».
A propos de « tout », il constate depuis internet et le « désenclavement de la globalisation » un changement de « rapport au monde du passé ».
A propos de « pouvoir », l’historien parle d’« enjeux moraux et politiques ». Il y avait des sujets auparavant objets de réticences, comme « les pauvres, les femmes, les colonisé-e-s » quand les sujets prioritaires étaient « les décisions politiques, la diplomatie, les stratégies militaires ». Plus récemment, les sujets sont remis en causes dans une approche « post-démocratique » qui succède à une période « démocratique », vers une disparition des « classes, genres et races ».
A propos de « pouvoir », cette fois au niveau d’une faisabilité plus technique, il rajoute que les vainqueurs laissaient beaucoup plus de traces que les vaincus, les riches que les pauvres, et les hommes que les femmes. Il parle de « duperie » dans « l’histoire de l’ancien colonisateur ». Il y a de l’inégalité en volume et en qualité de sources et aussi en conservation selon le climat. Et, il ne faut pas oublier les enfants ! Il insiste sur la langue des sources et sur la nécessité de traduire des sources.
Enfin, il arrive au « on », c’est-à-dire à « qui est habilité ? ». Il mentionne des actes de censure artistique aux Etats-unis de personnes qui voudraient réserver le discours sur les « noirs » aux « noirs », alors que des historiens variés ont travaillé sur l’histoire des juifs, des esclaves, ou encore qu’il y a des « garçons féministes ».
L’historien conclut que, « oui, on peut faire histoire de tout ». Selon lui, à propos de « l’occident », « tous les systèmes colonialistes sont différentialistes ». Il invite à « résister à une communication identitaire » et termine sur l’« universalisme méthodologique » une notion encore très mal traitée par Google.
Je pose la première question : « Peut-on dire que l’on peut faire histoire de tout sauf des crimes trop récents ? A cause des accusations de diffamation, à cause des amnisties, de l’évolution du droit, de la censure venant des Etats ? Que fait-on quand les crimes sont déterminants ? Il répond sur la censure des Etats : celui lui évoque l’histoire algérienne et la Yougoslavie. Il pense que l’ont peut étudier la censure. Le débat est ensuite très court et se résume à quatre questions, car il faut rendre la salle ! Jean-Frédéric Schaub termine sur la boulette du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy « L’homme africain n’est pas entré dans l’histoire », selon lui, une erreur de copier-coller de l’éloge de de Gaulle à Félix Eboué de 1947.
Dans le couloir, pendant le pot, je réussi très rapidement à faire remarquer à Jean-Frédéric Schaub que je le trouve trop sur la défensive sur les accusations de dominations culturelles liées à la colonisation et au processus de racialisation. Il admet qu’il revient des Etats-Unis. La conférence a lieu à Saint-Denis, mais à Plaine, assez loin de la fac, et avec un public d’Aubervilliers surtout, de la ville du consensus en fin de vie. Me consacrant moi-même à écrire l’histoire récente et plus ancienne des élections en Afrique en tenant compte de l’histoire de la domination coloniale partiellement écrite, je ne pourrais pas faire ce travail en étant sur la défensive. Il y a des faits à découvrir qui sont difficiles à mettre en évidence que ce soit, pour les historien-ne-s, les politologues, ou autres chercheur-se-s, que ce soit par des juges, des politicien-ne-s, des militant-e-s, des journalistes ou des journalistes d’investigation, qu’ils ou elles soient d’un pays ou d’un autre. Dans certains cas, l’histoire est aussi un sport de combat, focalisé sur la recherche de résultats par les plus motivé-e-s.
Régis Marzin
Compte-rendu écrit et publié le 26.11.18

dimanche 21 octobre 2018

20 octobre 2018, Paris-Pantin – Tchad : conférence avec Mahamat Nour Ahmed Ibedou

La conférence qui a lieu ce samedi 20 octobre à la Fondation Gabriel Péri est organisée par les Patriotes de la Diaspora Tchadienne de France (PDTF) à l’occasion de la venue en France de Mahamat Nour Ahmed Ibedou, le Secrétaire Général de la Convention Tchadienne pour la Défense des Droits de l’Homme (CTDDH). La conférence est animée par l’illustre blogueur Makaila Nguebla. Sont au programme les points suivants : « Quel espace pour la société civile au Tchad ? Le dialogue social dans l’impasse la crise sociale persiste ; Les groupes politico-militaires peuvent-ils être des forces alternatives contre le pouvoir actuel ? Pourquoi la France continue-t-elle à soutenir Idriss Deby malgré la récession économique ? » Les autres personnes autour de la table sont Abakar Assileck Halata des PDTF connu pour son passé ‘politico-militare’, Mahamat Saleh Abderahim Dahab, activiste exilé en France et Abdelkerim Yacoub Koundougoumi intervenant au nom d’Internet sans frontières, et activiste des PDTF.
Abdelkerim Yacoub Koundougoumi rappelle la censure sur internet au Tchad qui a facilité le « vol de l’élection » en 2016. Il insiste comme Abakar Assileck Halata sur les divisions ethniques et la nécessité d’unité des tchadiens. Le soutien persistant des dirigeants français au régime dictatorial en place est longuement discuté. Une représentante de l’association Survie dénonce la visite récente de Florence Parly et le rôle en 2018 du Président du Sénat français Gérard Larcher.
J’interviens de la salle pour évoquer l’évolution actuelle : Déby s’est maintenant associé à d’autres dictateurs pour tenter d’imposer leurs choix dans les nouvelles orientations de la relation entre Union européenne et l’Union africaine. Les faits historiques liés à chaque pays et la nature des régimes politiques sont négligés quand la diplomatie internationale est focalisée sur la construction à long terme des institutions internationales, dans lesquelles les dictateurs trouvent une légitimité. On s’éloigne de la Françafrique quand les présidents français passent progressivement d’un soutien à un régime pour prolonger une relation bilatérale historique à un soutien qui s’intègre dans la stabilisation d’un nouveau fonctionnement et de nouvelles règles entre des ensembles d’Etats.
Une partie du débat porte sur la lutte armée. Abakar Assileck Halata conclut son intervention sur la lutte armée sur le fait que « les armes et les urnes n’ont pas payé ». Il souhaite que la « culture de l’alternance » se développe même dans les partis politiques d’opposition et dans les groupes rebelles. Abdelkerim Yacoub Koundougoumi insiste sur la « conjugaison des efforts sur 5 piliers, économiques, militaires, institutionnel, sur droits humains, sur la communauté internationale ». Une personne du public, en arabe, reproche aux rebelles de n’avoir rien apporté de bon. Mahamat Nour Ibedou, dont « le statut de société civile interdit d’accepter la prise de pouvoir par les armes », reconnaît qu’Idris Déby a poussé les gens vers la lutte armée en « réduisant l’espace d’expression ». Il croit, lui, « à un changement par la rue ».
Intervenant une nouvelle fois depuis la salle, j’insiste sur le fait que dans l’histoire des guerres de l’Afrique depuis 1990, il y a eu une période ou la volonté de chasser un dictateur était une cause assez fréquente de guerre, mais que ces guerres ont quasiment disparues (Régis Marzin, 2016 : Guerre et démocratisation 7.1.3), comme les guerres entre Etats ont disparu, comme les coups d’Etat militaires commencent à disparaître parce qu’il y a eu quasi-consensus entre dirigeants des démocraties et des dictatures sur ce point vers 2010.
Mahamat Nour Ibedou fait un bilan de la situation des droits humains au Tchad. Ce bilan est également distribué sous une forme papier. Il qualifie la situation de « dégradation croissante des droits de l’homme ». Il souligne que « la société civile tchadienne est surprise que les bailleurs et autres partenaires n’aient pas pris la mesure de la gravité de la situation au point de soutenir un régime politique qui est l’archétype de la négation de tout ce que représentent les valeurs démocratiques ».
Régis Marzin
Compte-rendu de 16h30 à 18h30 alors que conférence a commencé vers 15h30.
@Regis_Marzin
https://regardexcentrique.wordpress.com/tag/tchad/

lundi 17 septembre 2018

15 et 16 septembre 2018 : l’Afrique à la Fête de l’Huma


Comme tous les ans, la Fête de l’Humanité est l’occasion de quelques débats concernant l’Afrique. Le continent est actuellement moins mis en évidence : le nombre de débats dans les stands, qui se concentrent au Village du Monde, a fortement diminué. L’aspect ‘musée’ dans une grande ‘foire’ sans aucune sélection est de plus en plus visible. Un coup d’œil au programme montre que le thème des migrants gagne, lui, du terrain, et, qu’au niveau du nombre de stands, le Moyen-orient et le Maghreb ressortent maintenant beaucoup plus que l’Afrique subsaharienne.
Un premier rendez-vous a lieu le samedi à 16h, à l’Espace débat du Village du monde « Construire un Maghreb uni » très axé sur le Sahara occidental, d’autant plus que le titre initial en était « Forum maghrébin pour la paix au Sahara occidental ». Ce débat est animé par la journaliste Rosa Moussaoui et réunit Mustapha Brahma, secrétaire national de la Voie démocratique, pour le Maroc, co-organisateur du débat, Adel Thabet du Parti des travailleurs, pour la Tunisie, Zouheir Bessa, du PADS, pour l’Algérie et Oubbi Boucheraya Bachir, représentant du Front Polisario en France, pour le Sahara occidental.
Mustapha Brahma souligne la langue et l’histoire communes du Maghreb et voit comme entrave à son unité « la nature des Etats autoritaires ou despotiques », en particulier au Maroc. Il dénonce « la démocratie de façade » et les « élections » qui ne font qu’apporter un semblant de « légitimité ». L’autre entrave est selon lui la question du Sahara occidental, une question qui lui a fait passer 10 ans de sa vie en prison.
Oubbi Boucheraya Bachir exprime sa conviction que le conflit ne se résoudra que par une « expression démocratique » et un « droit au référendum » qui « appartient au peuple ». Il met l’accent sur les concessions que le Front Polisario a déjà acceptées, sur l’électorat ou sur une « exploitation conjointe des ressources pendant une période de transition ».
Le tunisien Adel Thabet voit la « situation actuelle » comme « un héritage » de la période coloniale, en raison des « régimes garantissant l’intérêt de la France », et les intérêts d’une minorité sans mettre la priorité sur l’unité du Maghreb. Il remarque que la « France mène les négociations pour l’UE sur l’Accord UE-Tunisie Aleca (‘Accord de Libre Échange Complet et Approfondi’) comme une « puissance impérialiste ». Il pense que l’« avenir commun » nécessite « le départ de dirigeants ».
L’Algérien Zouheir Bessa liste une série d’accusations contre « les puissances impérialistes » responsables de « la faiblesse des échanges interne au Maghreb », de la course aux armements ou encore de l’utilisation du Maroc en sous-traitant de la France en Afrique.
Lors du débat, le représentant du Front Polisario revient sur l’absence de démocratie au Maroc, à la fois cause et conséquence de la non-résolution du conflit au Sahara Occidental, qui « alimente la répression du mouvement du Hirak ». Cependant, il n’est pas concerné pas « la fin de la monarchie » et en reste à « la lutte contre expansionnisme ».
Le dimanche matin à 10h30, toujours à l’Espace débat du Village du monde, une conférence a pour thème « Que fait toujours notre armée en Afrique ? ». Y sont programmés, David Mauger co-auteur avec Raphaël Granvaud du dernier livre de l’association Survie, « Un pompier pyromane, L’ingérence française en Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny à Ouattara », la malienne Aminata Traoré, habitué de la dénonciation des interventions militaires françaises à la Fête de l’Humanité, Mohammed Kadamy, leader du mouvement armé djiboutien Frud et depuis des années présent à la fête, Dominique Josse pour le PCF, et Rosa Moussaoui pour l’Humanité.
La sortie d’une synthèse historique sur la relation entre la France et la Côte d’Ivoire par l’association Survie est à souligner. Depuis un moment, les choses sont claires concernant la Côte d’Ivoire, pays modèle d’une Françafrique, aux niveaux militaire, économique et politique, dans une structuration renouvelée en 2011, à contre-courant de toute démocratisation réelle, à contre-courant même de l’affaiblissement général de la Françafrique.
Ce dimanche, hors du Village du Monde, le programme de l’Agora contient également en fin de journée un appel pour les prisonniers politiques marocains, une nouvelle fois animé par Rosa Moussaoui.
Patrick le Hyaric, directeur de l’Humanité, a souligné, en introduction au dossier de presse, que « la solidarité avec les populations migrantes rejetées et condamnées à l’errance sera évidemment l’un des points d’orgue de cette édition. » Le vendredi à 17h, la fête a commencé à l’Espace débat du Village du monde par un débat « Migrations, changement climatique et guerre économique », un entretien entre Aminata Traore et Rosa Moussaoui. Il était suivi à 20h, à l’Agora de Témoignages sur les « Migrants et les grandes voix de la solidarité ». Puis, au stand national du Pcf, un ‘Concert de solidarité avec les migrants’ du groupe Combo Pacheco en présence d’Ian Brossat, adjoint au maire à Paris, récemment désigné tête de liste des communistes aux élections européennes, terminait la soirée.
Le dimanche à 15h30 à l’Espace solidaire, plateau dédié à des associations de solidarité et de défense des droits humains, la discussion continue sur le thème ‘Défendre les migrants, c’est aussi soutenir une vision du monde et de la société’, dans un débat animé par Marie-Pierre Barrière du Réseau éducation sans frontière (Resf). Les intervenant-e-s sont Edmond Baudoin co-auteurs du récit graphique ‘Humains : La Roya est un fleuve’, Elsa Faucillon, députée Pcf des Hauts-de-Seine, et Dante Bassino, adjoint au maire du 10ème à Paris, enseignant participant au Resf et surtout représentant de la Commission migration du PCF, et, une invitée de dernière minute, Aminata Traoré.
Elsa Faucillon s’est fortement mobilisée contre la loi Asile et Immigration. Elle dénonce « l’intoxication sur les chiffres, sur l’invasion », ou sur la culture, alors qu’elle-même « est heureuse qu’ils arrivent ». Elle constate la « bataille gagnée » par ses adversaires à relier « migrations, chômage et insécurité ».
Le jeune Dante Bassino pense que « la loi valide les thèmes de l’extrême-droite » et « fait monter le FN », et regrette que « le discours commence à monter à gauche ». Il argumente à partir de chiffres, en particulier sur « le taux d’étrangers à 6% stable depuis 1920 ». Selon lui, « les migrants arrivent quelle que soit la politique » et la répression « oblige à rester » et va de pair avec « l’exploitation ». Il conclut que « la seule solution est la liberté de circulation, … une circulation intégrale », et qu’il est possible de loger les migrants.
Aminata Traoré affirme que « la France a besoin des pays d’origine du continent noir ». Elle dénonce le libre-échange qui ne pourrait se faire qu’entre égaux.
Au début du débat, Marie-Pierre Barrière considère la gestion de l’asile selon l’accord de Dublin comme obsolète.
Elsa Faucillon affirme que les divisions de la gauche sur le sujet ne sont pas nouvelles. Elle dit : « On ne traite pas des causes des migrations, … on ne le fait pas pour que les migrations s’arrêtent » (lutter). Elle réclame « une politique d’accueil dans un monde solidaire ». Elle voit 2 camps se créer entre ceux-celles qui pensent aux « causes » et ceux-celles qui pensent aux « conséquences » au niveau accueil. Elle « croit à la liberté de circulation ».
Cela provoque une réaction de désaccord d’Aminata Traoré contre « un débat franco-européen », contre « la condescendance », ou « la mendicité », et pour « une approche globale et systémique », qui tiennent compte « du colonialisme et de la présence de l’armée française » (dans le Sahel) et du fait que « la France décide de tout ». Elle juge « la question raciale » déterminante car « si j’étais blanche, on m’accepterait, si on est blanc et chrétien, pas de problème ». Elle souhaite « profiter des richesses, et vivre chez nous sans migrations ». Face à cet argument, Dante Bassino ne veut pas qu’« on puisse penser qu’on est contre les migrations. » L’ancienne ministre malienne ajuste en proposant : « Ce qui nous unit, c’est la fin d’une illusion d’un monde ouvert où l’on serait libre de circuler, la mondialisation heureuse ayant vécu, il reste les désillusions face aux assassinats, à un système criminel et guerrier ».
Dante Bassino, fidèle à une « lecture de classe », considère que « bons migrants réfugiés et mauvais migrants économiques ne sont pas dissociables ». Puis, Elsa Faucillon évoque le féminisme. Elle voit l’« accueil faisant partie d’une lutte contre le capitalisme ». Elle propose de rassembler contre l’enfermement des enfants.
Suite au débat, je croise la député européenne Front de gauche, Marie-Christine Vergiat, que je questionne sur la politique européenne. A Bruxelles, pendant la négociation post-Cotonou, alors qu’une forte droitisation du parlement européen est prévue, l’obsession des migrations pourrait faire que la relation avec l’Union africaine soit orientée en fonction des questions migratoires.
Pour finir, je note un peu plus tard la réaction contre Ian Brossat d’un artiste attaché à l’unité à gauche, Marcel, le chanteur déjanté du groupe Marcel et son orchestre.
L’actualité est aussi hors de la fête, car des parlementaires de la France insoumise se sont désistés dans les derniers jours en raison du désaccord sur les questions migratoires souligné par Ian Brossat. En particulier, Djordje Kuzmanovic, conseiller pour les questions internationales à France Insoumise (FI), qui, dans la lignée de Sahra Wagenknecht en Allemagne, venait de lancer un pavé dans la marre en disant « sur la question migratoire, la bonne conscience de gauche empêche de réfléchir », avait été annoncé le dimanche mais n’est pas apparu.
La tension monte au moment de la conception des 4 listes de gauche aux européennes. Depuis la présidentielle, il s’observait que FI n’avait une position bien définie sur les migrations mais s’était, ainsi, éloigné d’un marqueur d’une identité de gauche historique des dernières décennies. A la suite de la série d’attentats de 2015 et au pic de migrations par la Syrie et la Libye, l’absence de position précise de FI n’avait pas été trop remarquée, mais la campagne des européennes, dont le thème des migrations sera un thème stratégique, implique une clarification. Le débat est d’abord interne de FI et concerne aussi le Parti de gauche.
Selon Libération, Benoît Hamon présent à la Fête y a montré qu’il ‘prend ses distances’ avec France Insoumise : « Ils ont une stratégie différente, celle du populisme alors que nous c’est la gauche. Et il y a des différences sur le fond, notamment au sujet de l’immigration. On ne peut pas dire que les salaires baissent à cause des migrants, nous ne devons faire aucune concession sur ce sujet !». Le choix de la politique sur les migrations a été l’un des sujets de divergences au Parti socialiste entre 2012 et 2017. La cassure au niveau du marqueur de gauche historique gagne maintenant les anciens alliés du Front de gauche.
Les points de vue sur les migrations font appel à des connaissances diverses dans une complexité. La relation sensible entre partis et électeur-trice-s, qui y accordent une grande attention et peuvent sans doute accepter l’idée d’un compromis général, en fait une question d’abord politique, s’exprimant au travers de choix essentiels ayant des répercussions structurantes dans plusieurs domaines. Longtemps, elle a été pensée sans aucune considération pour les réalités africaines. Cette absence de connaissances semble aujourd’hui obsolète, la politique européenne, que l’on la justifie ou que l’on la condamne, prend sa source dans une géopolitique de manière relativement argumentée, malgré des tabous et zones d’ombre, sur l’Erythrée et le Soudan en particulier. La dimension du débat de continent à continent entre Europe et Afrique souligne une nécessité de vision géographique large et thématiquement globale, au niveau, à la fois économique, militaire et politique.
Le débat houleux sur les migrations qui a émergé autour de et pendant la Fête de l’Humanité était sans doute prévisible. Les positions qui gagnent progressivement les partis de gauche en Allemagne et en France sont issus des multiples décisions européennes des 7 dernières années, depuis le début de la guerre en Syrie, le départ de Khadafi en Libye, et l’arrivée des socialistes au pouvoir en France. L’« obsession » qui monte, entre instrumentalisations et exagérations, pourrait aussi permettre de mieux penser les relations politiques entre Europe et Afrique, très idéalement.
A la Fête de l’humanité, s’expriment surtout les discours les plus revendicatifs, dans la continuité de luttes historiques. La fête a besoin de consensus et d’adversaires bien identifiés, mais rend assez mal les évolutions progressives dans des réalités complexes. Rendez-vous en septembre 2019 pour voir si quelque chose aura finalement changé !
Régis Marzin,
Article écrit et publié le lundi 17 septembre 2018

samedi 8 septembre 2018

8 septembre 2018, Paris : manifestation pour le climat

A mon humble avis d'habitué à estimer les nombres de manifestant-e-s, il y avait autour de 20 000 personnes à Paris entre l'Hôtel de ville et République à manifester une certaine colère pour la protection du climat. 
La manifestation était très spontanée, improvisée - merci les réseaux sociaux -, jeune avec des enfants, des bébés et même quelques embryons bien enveloppés, signe de grande motivation des mère ou des parents !
Il y avait beaucoup de slogans originaux et personnels sur de simples panneaux en cartons et quelques belles banderoles des précédentes manifestations, entre autres de quelques associations comme les Amis de la terre ou Alternatiba. 
Le thème des lobbies était très présent. Un groupe avait eu le temps de faire une belle et grande banderole dans une imprimerie : "On prend le relais, message reçu M.Hulot !"
Régis Marzin, au retour de la manifestation

vendredi 7 septembre 2018

7 septembre 2018, Paris, la Villette : exposition Teamlab

Après avoir visité l'Atelier des lumières fin juillet, me voici maintenant à l'exposition immersive interactive du collectif teamLab dans la Grande halle de la Villette, une autre occasion de pratiquer très librement la superposition à la prise de vue :



Régis Marzin
NB : Ces 4 photos sont directement sorties de l'appareil, non-retouchées, non 'développées', juste compressées pour le web.

mardi 21 août 2018

21 août 2018, Douarnenez : le Congo Kinshasa au festival de cinéma

L’actualité africaine ne s’arrête jamais, et, durant les périodes de chaleur estivale et de congés des salarié-e-s, l’Afrique se croise aussi au bord des plages, dans le port breton de Douarnenez en particulier. Les 2 Congos sont au programme de la 41ème édition du festival de cinéma de Douarnenez. 47 films, courts ou longs, surtout des documentaires et quelques fictions, sont proposés aux spectateur-rice-s, finistérien-ne-s, touristes, militant-e-s venu-e-s de Paris ou de Nantes. Tous les jours, le matin à 10h et en fin d’après-midi à 18h, des débats réunissent également des intervenant-e-s sur ces deux pays, dont plusieurs sont arrivé-e-s de Brazzaville, Kinshasa ou Goma.
Le mardi à 18h, sur la scène du chapiteau de la place centrale du festival, sont rassemblé-e-s – de gauche à droite –, pour un débat sur la RDC, Colette Braeckman, journaliste belge spécialiste des Grands lacs, Bienvenu Matumo de la Lucha à Paris, Marc Antoine Vumilia, auteur, comédien et metteur en scène,  Rebecca Kavugho, militante de la Lucha, et un modérateur, Chris Elongo, rédacteur en chef du site cas-info.ca. Le titre de l’échange reprend celui d’un livre de Colette Braeckman « Les nouveaux prédateurs ».
La journaliste du Soir introduit le débat par une présentation historique qui repart du génocide des Tutsis du Rwanda de 1994. Elle précise qu’à la fin du génocide, pendant l’opération Turquoise, les français ont « organisé le transfert » de forces armées génocidaires du Rwanda vers le Kivu, dans l’idée d’une « revanche militaire ».
Selon elle, pendant la première guerre de 1996-1997, les rwandais voulaient « sécuriser leur frontière », les congolais voulaient « chasser Mobutu », et, l’objectif a été aussi d’« ouvrir le pays aux multinationales » au-delà des belges et européens, pour l’exploitation des « nouveaux minerais ». La seconde guerre de 1998-2001 a conduit à « chasser un pouvoir pas assez favorable aux multinationales ». Puis, les USA ont voulu « traiter avec des gouvernements locaux » des provinces dans une « balkanisation ». Les nouveaux ‘prédateurs’ africains sont arrivés : 6 armées des pays voisins étaient, un moment, présentes sur le territoire d’où sortaient le Coltan ou la Cassitérite. Sont arrivés aussi les chinois et des acteurs d’autres pays non européens.
Chris Elongo souligne la fortune estimée à 15 milliards de dollars de Joseph Kabila. Marc Antoine Vumilia voit, lui, des « nouveaux futurs prédateurs », soulignant que sous Mobutu les entreprises ont été mal gérées. Il insiste sur les morts dues à Jean-Pierre Bemba, candidat actuel à la présidentielle après sa libération par la Cour pénale internationale, dont le père a été l’un des hommes les plus riches sous Mobutu. Il estime aussi que certains leaders « utilisent le langage de la démocratie » hypocritement ou veulent « faire des congolais un peuple ouvrier soumis au FMI et aux multinationales ».
Bienvenu Matumo évoque le Rapport mapping de l’Onu sur les crimes entre 1993 et 2003 et ses recommandations bloquées, puis un ‘tribunal pour le Congo’, parce que « la justice est nécessaire ». Rebecca Kavugho explique les actions de la Lucha et son principe de non-violence, un premier exemple au Congo Kinshasa. Elle a, elle-même, été 7 fois en prison, condamné une fois à 2 ans de prison et libérée contre sa volonté par Kabila.
Le débat avec le public démarre sur la liberté de la presse en Europe. Colette Braeckman reconnaît que « la liberté d’expression ne se renforce que si l’on s’en sert » et parle de sa « ténacité ».
Une deuxième question porte sur la « démocratie conçue ici ». Chris Elongo rappelle que « la démocratie n’est pas spécialement occidentale ». Bienvenu Matumo voudrait « inventer la démocratie » et pense que « son rôle est de se débarrasser des dictateurs installés par le néocolonialisme », puis de « surveiller » en « allant vers le développement » par la « jouissance des ressources naturelles ». Il souhaite aussi exprimer un « positionnement sur les enjeux futurs mondiaux ». L'artiste Marc Antoine Vumilia doute du « système représentatif » à la vue des « oligarchies en Europe », souligne que « les élections n’égalent pas la démocratie » puis évoque quelques « formes anciennes de démocratie précoloniales ».
Les échanges se poursuivent sur l’éducation et la place des femmes. Bienvenu Matumo y voit un enjeu post-électoral. Rebecca Kavugho invite « les femmes à prendre conscience et à se révolter ». Elle ne se mobilise pas parce qu’elle est femme mais parce qu’elle est humaine. Marc Antoine Vumilia dénonce des féministes opportunistes prêtes à entrer au gouvernement de Kabila.
Le récent forum des mouvements citoyens à Dakar, l’Université de l'engagement citoyen, est également cité.
Sur les « prédateurs », Colette Braeckman précise que pendant la première guerre de 1996-1997, il s’agissait d’un « hold-up pur et simple », qu’ensuite, les rwandais, zambiens, ougandais possédaient des « sociétés de creuseurs » qui exportaient, dans une « chaîne » d’acteurs tous « irresponsables », vers les USA, l’Europe, et surtout la Chine, devenue le lieu principal de fabrication du matériel électronique.
Alors que la présidentielle et les législatives sont prévues le 23 décembre, le Congo Kinshasa est depuis 3 ans  au centre de l’actualité politique africaine. Après que le pays ait fortement attiré les attentions sur la question du respect des constitutions, depuis deux ans, le suivi de l’organisation du processus électoral a, lui aussi, fait couler beaucoup d’encre : ce processus électoral est le plus complexe qu’ait jamais connu l’Afrique.
Le thème de l’élection n’étant pas prévu dans le débat, le point de la nature dictatoriale du régime congolais imprègne la discussion. Paradoxalement, est décrit un système dont les intervenant-e-s congolais-es présent-e-s souhaitent la fin rapide mais pour lequel ils et elles n’abordent pas l’hypothèse d’une chute proche au travers du processus électoral allant vers sa fin. Le journal le Télégramme, le journal plus lu que le Monde, publie par ailleurs des interviews qui abordent le sujet, dont celles de Chris Elongo et Rebecca Kavugho.
Justement, ce 21 août, la Lucha a organisé un point presse sur le processus électoral à la suite de la renonciation, de Joseph Kabila, en annonçant une marche contre la machine à voter le 3 septembre.
Sur ce point des élections en RDC, une fois le débat public terminé, les discussions continuent ensuite plus librement. Sur la place, la convivialité du festival breton reprend le dessus entre bières locales, moules-frites, et appel au micro et en langue des signes à la mobilisation en faveur de jeunes sans-papiers à Quimper.
Régis Marzin
Douarnenez 21 août 2018, article écrit et publié à Paris le 25 août 2018

mercredi 1 août 2018

1er août 2018, Paris – Togo : conférence de presse du Coditogo sur la ‘feuille de route’ de la Cedeao

Le 31 juillet se réunissaient à Lomé, les présidents des pays de la CEDEAO. La date était attendue depuis au moins 2 mois puisqu’il devait y être annoncée une ‘feuille de route’ pour le Togo. Hier, la déclaration de la CEDEAO a évoqué une liste de recommandations : une poursuite du dialogue, une amélioration du cadre électoral, un renforcement du processus électoral au travers de la révision du fichier électoral, un objectif de législatives avant le 20 décembre, une recomposition de la Cour constitutionnelle, la limitation à 2 mandats présidentiels, des scrutins à 2 tours, des mesures d’apaisement, des réformes par voie parlementaire pour commencer, la mise en place d’un comité de suivi.
A Paris, la Coalition de la diaspora togolaise pour l'alternance et la démocratie (CODITOGO) a organisé une conférence de presse le lendemain pour en parler. Y Interviennent, Raymond Ayivi, vice-coordinateur, et Théo Agopomé, Commissaire Lobbying et Diplomatie.
En introduction, Raymond Ayivi précise que le Coditogo a été créé le 9 décembre 2017 et regroupe maintenant 18 associations de diaspora en France, aux USA, au Canada, au Sénégal, au Ghana, en Côte d’Ivoire. Son équipe dirigeante a été mise en place à Dakar début mars 2018.
Théo Agopomé explique que la CEDEAO a tenu compte des rapports des médiateurs Alpha Condé et Nana Akufo-Addo. Selon lui, Faure Gnassingbé essaye d’utiliser le dialogue pour se maintenir. Une transition avec gouvernement de transition était proposée par la coalition des 14 partis d’opposition (C14) – et par le Coditogo – et ce scénario a été totalement écarté. (ajout du 2.8 : communiqué de la C14 du 1.8)
Raymond Ayivi admet que « les recommandations ne sont pas à la hauteur des enjeux et ne rencontrent pas les attentes des togolais » qui souhaitent « une rupture avec un système de gouvernement en place depuis 52 ans ». De manière imagée, « la montagne a accouché d’une souris ». Selon lui, la feuille de route, qui ressemble plus à « une déclaration de bonne intention », ramène en septembre 2017. Pour Théo Agopomé, les recommandations n’ont pas été « juridiquement » étudiées, leur « faisabilité n’a pas été vérifié ». Le compte n’y est pas, même au niveau des mesures d’apaisement.
Surtout, concernant la limitation du nombre de mandats, « les chefs d’Etats de la Cedeao n’ont pas abordé le cœur du débat », à savoir la remise à zéro du compteur de mandats voulu par Faure Gnassingbé pour tenter de se présenter une 4e fois en 2020, un scénario totalement rejeté par les manifestants depuis le début de la crise.
Sur la date du 20 décembre pour les législatives, le Coditogo y voit pour y arriver une « quadrature du cercle ». Par exemple, sans réforme de la Commission électorale (Ceni), des élections correctes sont impossibles. Le recensement prendra du temps. Le vote de la diaspora, exigé par l’opposition, ne sera pas mis en place. Le problème du redécoupage des circonscriptions – car actuellement, « les électeurs de la région du Plateau pèsent 2 fois plus que les électeurs de la région maritime », au niveau du nombre d’électeurs par député – ne sera pas traité alors que le découpage électoral déséquilibré pourrait faire basculer la majorité du côté d’Unir en étant loin d’une majorité d’électeurs.
Sur le comité de suivi – pouvoir, C14, commission de la Cedeao et représentant des 2 médiateurs – le Coditogo souhaite attendre la mise en œuvre et voir le fonctionnement. Les incertitudes persistent sur le droit de manifester particulièrement remis en cause depuis le début du dialogue, qui « devait durer 15 jours » et dure depuis 6 mois.
Je questionne les intervenants sur l’autre sommet à Lomé, la veille, le 30 juillet, le sommet conjoint CEDEAO-CEEAC, sur la paix et la sécurité, avec les présidents d’Afrique centrale. Le 27 juin, Faure Gnassingbé était allé voir Buhari et, en sortant, a annoncé ce sommet surprise. De nombreux dictateurs étaient donc à Lomé la veille du sommet de la Cedeao, entre autres, Ali Bongo Ondimba et Denis Sassou Nguesso, un ami et soutien du dictateur togolais. Paul Biya a refusé de venir. Cela visait aussi à cacher l’actualité de la crise togolaise par d’autres actualités.
Le Coditogo souhaite continuer à mobiliser et lance un appel au peuple togolais et à la jeunesse africaine. Malgré la déception face aux recommandations de la Cedeao, Raymond Ayivi reste optimiste sur la victoire au bout du processus. Il pense que « la population va continuer de manifester et de réclamer ses droits ». Il envisage, lui, « des législatives et une présidentielle couplées à l’horizon 2020 ».
Régis Marzin
Compte-rendu du 1er août 2018
Ajout du 2.8 à 10h30 : communiqué de la C14 du 1.8 reçu par mail le 2.8 à 9h50