dimanche 8 mars 2026

7 mars 2026, Paris : projection-débat ‘Colette et Justin - Une histoire congolaise’ d’Alain Kassanda

L’écriture sur un ami n’est pas aussi neutre qu’on le souhaiterait. Ce samedi, au milieu de la promotion de mon premier livre, je me déplace dans un cinéma parisien associatif, pour voir le documentaire de 2023 ‘Colette et Justin - Une histoire congolaise’, d’Alain Kassanda. Il y a presque 21 ans, lui et moi avons organisé dans ce même cinéma, la Clef, avec un autre ami militant, une journée de projection-débat : ‘La bataille d’Alger’ de Gillo Pontecorvo, ‘Les escadrons de la mort, l’école française’ de Marie-Monique Robin, ‘Rwanda un cri d'un silence inouï’ d’Anne Lainé, un programme chargé. Ce fut le début d’une collaboration dans l’organisation d’une série de débats et de projections-débats, parfois avec concerts, à Paris entre 2007 et 2011, sur la politique africaine, la Françafrique, les migrations, ou le Congo-Kinshasa, avant son départ pour le Nigéria.

Colette et Justin sont les grands-parents maternels du réalisateur, chez qui il a grandi au Congo puis en France. Le documentaire m’évoque de nombreux souvenirs : parmi les films que nous avions visionnés, projetés, dont nous avions discuté, je repense par exemple à ‘Chef’ de Jean-Marie Téno. Il n’est pas évident de mélanger une histoire personnelle plus présente et l’histoire d’un pays au travers d’archives ; cela demande une grande maîtrise formelle. Alain Kassanda part des souvenirs en politique dans les années 50 et 60 de son grand-père pour construire un récit éclairant sur plusieurs thèmes, le racisme à l’époque de la colonisation, l’histoire politique du Congo au moment clé de son indépendance, la transmission entre les générations autour d’une migration. Il explique lors du débat que les archives ont dû être payées 25 000 euros en Belgique. Il souhaiterait que l’accès aux archives audiovisuelles historiques soient prises en compte dans la question de la restitution des biens culturels.

Le réalisateur sous le nom d’Apkass et Gaëlle Faye étaient à leurs débuts dans un groupe de slammeurs, Chant d’encre. Le musicien et écrivain est présent et intervient dans le débat. Il souligne un point fort historique du film, la similitude des actions des colonisateurs, vers 1959 et 1960, au Congo et au Rwanda : un moment, fin 1959, l’administration du roi Baudouoin change d’alliance au Rwanda et, au même moment, au Congo, ils font un mouvement similaire en soutenant Albert Kalonji et son parti le MNC-K contre Patrice Lumumba et son parti le MNC-L. Cela participe à la guerre civile entre les Lulua et les Baluba en 1959 et 1960. Dans les deux cas, il s’observe une minorité alliée des colons, plus éduquée, « évoluée » explique le film, qui perd son lien avec les colons, au Congo du fait de s’émanciper des colons pour devenir indépendantiste, et la question d’une ‘minorité’ et d’une ‘majorité’ est posée sous l’angle qui correspond, en orientant dramatiquement le démarrage de la démocratie.

L’évolution géopolitique mondiale en 1945 rend inéluctable les indépendances des colonies à moyen terme. L’idée des indépendances fait avancer tout aussi rapidement l’idée de la « démocratie », qui doit passer par l’adoption du suffrage universel, c’est-à-dire l’adoption du suffrage féminin ou d’un suffrage sans franchise censitaire ou capacitaire. Certains pays d’Afrique ont déjà avant 1945 un parcours électoral, une expérience qui a commencé à créer des liens entre la population et des partis politiques autour d’idées. D’autres pays sont pris dans un mouvement nécessaire sans préparation. Les colonies belges ne peuvent que suivre rapidement la « vague » de l’évolution des colonies françaises. Il y a peu de possibilité d’adaptation d’un rythme. En pleine guerre froide la différenciation sur les plans sociaux-économiques est rendu directement conflictuelle. La différenciation des partis sur des critères de géographie locale et des traditions ethniques est, au contraire, facilement accessible, presque là par défaut. La rapidité des réformes laisse peu de temps à une processus de maturation politique de différenciation des partis sur des idées. Au Bénin, qui a connu des élections dès 1925, puis des journaux, des efforts sont faits dans les années 60 pour tenter d’éviter le monopartisme et il s’agit là d’une exception qui aide à mieux comprendre la question de la création de partis politiques pour faire fonctionner la démocratie. Dans les années des indépendances, le monopartisme supprime une question difficile à résoudre. Pour beaucoup, il apparaît alors comme la solution à l’épineuse question de la différenciation des partis politiques. Le témoignage du grand-père d’Alain Kassanda, ancien militant du MNC-K avant de rejoindre l’UDPS d’Étienne Tshisekedi, rappelle les difficultés de cette période.

Régis Marzin

8 mars 2026