Affichage des articles dont le libellé est Campus Condorcet. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Campus Condorcet. Afficher tous les articles

vendredi 21 mars 2025

20 mars 2025, Aubervilliers, Campus Condorcet : conférence sur les sciences sociales

Nadège Chabloz, co-éditrice des Cahiers d’Études africaines (EHESS), Ibrahima Poudiougou, anthropologue, postdoctorant à la Norwegian University of Life Sciences (NMBU), Patrice Yengo, anthropologue à l’EHESS, Boris Samuel, co-rédacteur en chef de Politique africaine (association liée à éditeur Karthala) et politiste à l’IRD (IMAF), à la table ronde ‘Publier des sciences sociales plurielles et internationalisées sur l’Afrique’, proposée par les Cahiers d’Études africaines et Politique africaine, au Centre des colloques du Campus Condorcet, pendant le festival Printemps des Humanités, le 20 mars 2025.

Espérant un débat un peu plus animé, je pose une question, après avoir évoqué les sciences politiques présente dans la revue Politique africaine et pas dans les Cahiers d’Études africaines : « La recherche française ne pourrait-elle pas être confrontée aux mêmes difficultés que les politiciens français si décriés ? » Je propose quelques hypothèses, « un manque de chercheurs généralistes, un cap historique pas encore franchi pour traiter la période contemporaine après l’évolution simultanée de beaucoup de pays après 1990, les difficultés à travailler sur des pays sans Etat de droit et sans liberté d'expression, des acteurs de la répression étant vivants et actifs. » Patrice Yengo répond : « Il n’y a plus de chercheurs sur toute l’Afrique, c’est mieux. Il n’y a personne qui connaît l’Afrique maintenant. On ne peut s’enrichir que de petites choses. Quand j’entends que va parler un spécialiste de l’Afrique, j’éteins le poste, il va parler de lui. » Boris Samuel évoque le « savoir aréal » et le débat se termine alors faute de temps. 

Je ne précise ma pensée sur les méthodes de synthèse, les particularités du choix, du mélange et de la vérification des sources primaires et secondaires en augmentation du niveau de synthèse, le choix d'un angle qui réduit le domaine de recherche, par exemple l'angle des élections pour aborder une vaste histoire politique, les bases de données pour travailler sur une grande quantité de données, les classements et comptages exhaustifs, une sorte de projection mathématique des histoires dans un espace de données simplifiées, la complémentarité du récit historique littéral classique et d'un cadre théorique général simplifiant la vision, ou encore la relation entre histoire et sciences politiques.

Régis Marzin

21 mars 2025, corrigé le 22 mars

jeudi 28 novembre 2024

27 novembre 2024, Aubervilliers : Enquêter-créer-militer-partager dans l’écologie ?

 

Ce jeudi, je suis enfin en train de terminer une longue recherche bien difficile de plusieurs semaines, quand je trouve un mail qui annonce une soirée quelques heures après, une publicité tardive, approximative sans organisateur affiché. Ecologie, bandes-dessinées, Bretagne, migrants d’Afrique, agriculture, à la Pépinière, à 21h, tout pour me plaire ! Le débat est intitulé « Enquêter-créer-militer-partager ». Moi aussi, j’enquête toute la journée…

En arrivant, je vois qu’il n’y a quasiment que des jeunes vers 20-25 ans. L’animateur indique qu’il est d’un groupe appelé Amarantes, du nom d’un plante qui résiste au Round Up. J’arrive à savoir que les étudiant-e-s d’EHESS présent-e-s en nombre sont surtout d’un ‘parcours’ ou master intitulé Etudes environnementales.

Giorgio de l’association Terre de Luttes, présente une recherche sur les « victoires » dans les luttes écologiques. Terre de lutte a réalisé 42 entretiens et étudie la « synchronisation des tactiques », l’« intelligence collective » dispersée, les enrichissements mutuelles des approches – il ne parle pas des interactions négatives, si une tactique détruit le travail d’une autre, ce qui arrive pourtant avec les approches violentes – ­la structuration des réseaux… De quoi discuter mais le débat avec la salle ne décolle pas. On n’est pas au FRAP, ici !

Elsa Lecarpentier, autrice de la BD « Toujours puce. Les macrodégâts de la microélectronique », faite avec sa sœur Maud, sortie en 2024 au Monde à l’envers. La BD retrace une enquête sur l’usine de la multinationale MicroST à Grenoble, qui pompe l’eau de la ville, autant que la ville elle-même. Un collectif STopMicro lutte pour la fermeture de cette usine qui a des activités stratégiques militaires et est soutenue par le maire écologiste comme par l’Etat. Il s’agit aussi de parler de « l’impact environnemental de l’industrie et du numérique ». La BD mélange fiction et reportage.

Tarik Belkadi et Habib Ali Mohammed Musa présente les activités et les enquêtes de l’association A4, réalisées par les demandeurs d’asile eux-mêmes. L’enquête présentée ce soir a été faite près de Lannion, dans les Côtes d’Armor. A4 s’inquiète de l’utilisation de produit dangereux et lutte contre l’exploitation des ouvriers agricoles dans des fermes en agriculture industrielle.

La journaliste et autrice de BD connue pour les algues vertes, Inès Léraud, et l’historien Léandre Mandard, thésard sur le remembrement en Bretagne, présente la BD « Champs de bataille, L’histoire enfouie du remembrement » qui vient de sortir, chez Delcourt. Inès Léraud a apprécié de travailler en associant les méthodes de journalistes et d’universitaire. Dans le Finistère ou Penn ar Bed, dans les années 70, des militant-e-s ont mis des journalistes dans un bus, ce qui a un peu stoppé le remembrement. Cela me rappelle les bus dans lesquels j’étais, sur les Biens mal acquis des dictateurs africains à Paris en 2007 (p38) et le bus sur les élections en Afrique en 2012.

Le débat est un peu flou, sans véritable enjeu. Le mot ‘climat’ est tellement dans toutes les têtes qu’il n’a plus besoin d’être prononcé. Quelques points sont précisés, comme sur le lien avec des luttes en Afrique : Tarik Belkadi évoque rapidement une « écologie décoloniale ». Certains veulent des actions plus dures sans doute, mais raisonnablement. Inès Léraud souligne que sa nouvelle enquête, au contraire de celle sur les algues vertes et la FNSEA, n’« emmerde personne », même si 20 000 kms de haies (on dirait talus en Bretagne) disparaissent chaque année en France, qu’il s’agit de « rendre justice », de montrer que « la logique capitaliste nous a séparé de notre capacité d’autosubsistance » et de « susciter des vocations paysannes » alors qu’il ne reste plus que 400 000 agriculteurs en France.

Le bal folk commence ensuite : Léandre Mandard à l’accordéon, un violon, une guitare, tout en acoustique, et une dizaine de jeunes, dont Inès Léraud qui chante aussi dans une chorale. Ce sont de vieilles chansons engagées, certaines, dans la BD sur le remembrement (il y’en a même une en breton). Les chansons des grands-parents en lutte à Plogoff ou dans le Larzac ? La bulle militante du Larzac d’Attac en 2003 est définitivement oubliée. Quelle ambiance ! Manque juste le feu de bois et une ou deux personnes bien bourrées pour mettre du piment !

Avant, pendant le débat, c’est plus fort que moi, j’essaye de faire une photo style année 70, le cadrage large et l’esprit collectif et informatif intellectuel mouvementé. Un prof est là, à vendre les BDs et il n’intervient pas dans le débat… Et moi aussi, je me tais, ne sachant pas trop quoi dire. Quand nous organisions le Festival des Résistances et des Alternatives à Paris (FRAP), dans les années 2000, il n’y avait jamais d’événement avec que des jeunes. Au milieu de ces jeunes, Inès Leraud fait 20 ans de moins que son âge. Et moi, je me sens vieux comme jamais ! Pire qu’à 35 ans dans un festival de rock ! Mais bon ! Quelques minutes avant j’avais encore la tête au Gabon en 2016 !

Régis Marzin

28 novembre 2024

dimanche 24 mars 2024

23 mars 2024, concert BBDMI au Campus Condorcet

Entre 2016 et 2020, l’ouverture du Campus Condorcet a été préparée avec soin, au travers d’une communication locale soignée. Il y avait des conférences régulières pour ouvrir le futur espace sur les villes environnantes, sur les migrants en 2016-2017, puis sur l’environnement en 2017-2018, le ‘global et le local’ en 2018 et 2019. Il y avait aussi des concerts à la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord active depuis 2012. Un premier Grand équipement documentaire (GED) a été accessible avant l’ouverture du campus. En 2019, s’ouvrait le Centre de colloques. Le 24 février 2020, j’écoutais encore une conférence sur la démocratie au théâtre La commune. Quand la Covid-19 est survenue en mars 2020, une ouverture globale du campus a été décalée. La construction des nouveaux bâtiments s’est enveloppée d’un certain brouillard. L’ouverture au public globale du site universitaire a été reportée à une date inconnue jusqu’à se faire oublier, oublier, oublier... pendant près de quatre ans.

Courant 2023, un peu comme les fêtes parisiennes des plus âgé-e-s, l’ouverture au public sur le campus s’est faite discrètement. Le Festival Printemps des Humanités du 21 au 23 mars 2024 sur le thème ‘Prendre soin’ marque assez bien un retour à une programmation ouverte normale en raison de plusieurs concerts à la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord.

Dans le cadre de ce festival, le concert « BBDMI - Brain Body Digital Music Instruments » est un concert de présentation de travaux de recherche. Des compositeur-trice-s et chercheur-se-s jouent « de la musique avec l’électricité du corps et du cerveau ». Ce jour-là, seul le corps et les muscles sont utilisés. Les musicien-ne-s sont équipé-e-s de plusieurs capteurs EMG (électromyogramme) comme dans des examens à l’hôpital. A trois endroits, trois électrodes captant un signal électrique des nerfs liés à des muscles, sur les bras, l’épaule ou le mollet. Ils et elles arrivent à faire que « les gestes corporels pilotent la granularité, la décorrélation et le traitement spatial du son. » Grâce au traitement lié aux capteurs neuro-musculaires, un son long peut être modifié par des mouvements de bras ou un son créé par une main peut être transformé par un mouvement de la jambe. Par ailleurs, à la MSH, la salle dispose d’une sonorisation originale adaptée à la recherche, avec 12 enceintes indépendantes, pas de la stéréo mais 12 sorties son différentes qui permettent de faire rejaillir des éléments musicaux de 12 points de la salle.

Dans une première partie, Anne Sèdes joue sur un grand gong qui crée des sons assez extraordinaires et jamais entendus son morceau ‘ImmerV3’. Puis Amelia Mazarico joue autour de sa guitare acoustique avec David Fierro aux manettes un morceau composé par Alain Bonardi, ‘Electro-Myo-Guitar’. Enfin, Cédric de Bruycker à la clarinette et Quentin Meurisse au piano et à la guitare joue une œuvre d’Atau Tanaka, ‘Competence, work in progress’. 

Les performances sont suivies d’un débat. Le public pose des questions sur l’utilisation des enceintes de la salle et la dépendance à une sonorisation précise, la possibilité de mettre des capteurs sur des danseur-se-s, le ressenti des musicien-ne-s quand ils-elles jouent, ou la difficulté de la perception pour le public quand le son est créé dans des conditions visuellement très différentes de ce qu’il a l’habitude de voir. Comment lâcher prise et oublier les conditions d’émission des sons pour revenir à la sensation, la poésie, sachant que cette perception est très liée à une culture à la fois sonore et visuelle. Dans beaucoup de concerts, notre esprit se prépare à la suite en observant le corps des musicien-ne-s. Cela me rappelle un souvenir de jeunesse : un jour, dans un grand festival, je dansais au milieu de centaines de personnes les yeux fermés pour ne pas penser à ce qui se passait sur la scène, mais le chanteur de pop anglaise a jeté sa petite percussion très haut en l’air. Tous les gens autour de moi se sont écarté et elle est tombée pile sur ma tête. Aïe !

Régis Marzin

24 mars 2024

lundi 24 février 2020

24 février 2020, Aubervilliers : le Campus Condorcet à la recherche d’une boussole ?

Nouveau rendez-vous Condorcet sur le thème « Être représenté, contribuer, faire société » ce soir au théâtre La commune.
Sans doute est-ce parce que je suis très occupé à suivre un nouveau détournement de processus électoraux au Togo tout en faisant une mise à jour annuelle de l’Etat de l’Afrique au niveau démocratisation et processus électoraux que je trouve ce soir la conférence de Mireille Delmas-Marty, ‘Comment préserver la démocratie, l'État de droit et les droits de l'homme à l'heure de la mondialisation ?’ décevante.
Je sais qu’il y a débat chez les francophones mais cela m’agace trop de lire encore « droits de l’homme » à la place de « droits humains », d’autant plus que je viens de comprendre que Google Traduction traduit « Human rights » en « droits de l’homme » et que cela est peut-être la cause du regain de cette maudite expression « droits de l’homme » depuis 2 ans, alors qu’elle semblait juste avant perdre du terrain.
La thèse de départ sur l’« effondrement et la déconstruction » de la démocratie au niveau mondial ne me paraît pas étayée par des données précises. Si vous voulez voir ce qu’est le présence ou l’absence de démocratie avec des données précises, vous pouvez regarder mon diaporama sur l’évolution de la nature des régimes politiques entre démocratie et dictature en Afrique, depuis 1990. Regarder l’Afrique évite d’aller chercher toujours les exemples aux Etats-Unis.
Je retiens l’image d’objectifs opposés en quatre couples : Liberté et Sécurité, Coopération et Compétition, Intégration et Exclusion, Innovation et Conservation, représentés en une rose des vents qui symbolise une humanité qui peut se paralyser dans une neutralisation des forces ou aller vers un naufrage rapide. J’aime aussi l’idée de l’« équilibre dynamique » du système qui doit constamment rester en mouvement pour ne pas s’effondrer, comme un vélo. Je note aussi qu’un jour les humains ont compris que la terre n’était pas au centre de l’univers et qu’ils et elles sont en train de comprendre que l’humanité n’est pas au centre de la nature.
Mireille Delmas-Marty promeut les « Biens communs mondiaux ». Elle réfléchit de « moins en moins avec des conceptions stables » et « de plus en plus autour de processus de transformation », « dynamiques et en mouvement ». Je ne sais pas pourquoi, mais cela me rappelle quand François Mitterrand est revenu fin 1991 sur son discours de la Baule de Juin 1990, décidant lui-même de laisser le temps à ses amis chefs de l’Etat des anciens partis uniques d’apprendre à détourner les processus électoraux.
Globalement, la juriste a de belles phrases sur l’évolution de l’Etat du monde, mais cela manque de prise dans la réalité concrète, celle des populations qui font face à l’absence totale de démocratie et pas seulement à des crises de l’Etat de droit, ou de celle des rues françaises, où les violences policières font scandale jusqu’à l’ONU. Elle termine sur une œuvre artistique sur laquelle elle travaille avec un plasticien, une boussole un peu magique !
Je m’arrête là, manquant de temps, un peu déçu tout de même malgré toute la bonne volonté observée.
Régis Marzin
Article écrit au retour de la conférence le 24.2.20 à 21h

jeudi 17 octobre 2019

16 octobre 2019, Campus Condorcet : projection-débat sur le droit d’asile des homosexuel-le-s

Le Campus Condorcet ayant, cet automne, ouvert ses portes, des activités commencent à y prendre place. Le Festival du film social ‘la 25e image’ fait partie des premières activités ouvertes au grand public dans les bâtiments flambant neufs. Il est accueilli du 15 au 17 octobre au Centre de colloques. Au cours de ce festival organisé par plusieurs écoles de travailleur-se-s sociaux-ales, 31 documentaires sont projetés dans six villes, Aubervilliers, Bobigny, Cergy-Pontoise, Montrouge, Melun et Nice.
Au même moment, le Centre de colloques accueille dans son second auditorium, un colloque intitulé « Enjeux démocratiques en Afrique, l’apport des données de recensement et d’état civil », dans le cadre du projet européen Démostaf, qui souhaite « mettre en lumière les recherches qui sont actuellement menées sur les dynamiques sociodémographiques en Afrique », et « aborder les caractéristiques de la population et leurs transformations, que ce soit en termes de fécondité et de santé de la reproduction, de famille et de nuptialité, de migration, de scolarisation ou encore de santé et de mortalité. » J’y récupère les dernières données de l’INED sur la population mondiale, 7,714 milliards d’habitant-e-s mi-2019 dont 1,308 milliards en Afrique. Pour ce continent, la projection en 2050 est de 2,489 milliards d’habitant-e-s.
J’ai choisi dans le programme de la 25e image le film ‘Les portes d’Arcadie’ de Carole Grand (2015). Pour comprendre les migrations venant d’Afrique, la question de l’asile des homosexuel-le-s est encore peu documentée. J’ai aussi lu récemment la bande dessinée « Putain de vies !» de Muriel Douru, qui donne quelques indications sur la traite des êtres humains du Nigéria vers l’Europe dans la prostitution. Pour rester critique sur la politique européenne actuelle, avoir une vision de bout en bout des trajectoires des migrant-e-s est nécessaire.
Le film de Carole Grand présente des entretiens passés par des demandeuses d’asile lesbiennes dans les bureaux de l’Association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles et trans à l'immigration et au séjour (Ardhis) à Paris. Sur les images, une bénévole de l’association, Ewa, reçoit, parfois avec un traducteur, des personnes, seule ou en couple, qui ont fait une demande d’asile à l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (Ofpra). Elle les aide à comprendre le droit français, la procédure d’asile, à préparer le dossier et les entretiens. Elle les soutient, les accompagne et les coache.
Beaucoup de pays qui pénalisent les pratiques homosexuelles sont en Afrique. Les lesbiennes filmées viennent toutes d’Afrique de l’Ouest, du Sénégal, de Côte d’Ivoire ou de Sierra Leone. Elles racontent des arrestations, des viols dans des commissariats, des violences de bandes de leur quartier, le rejet immédiats par leurs parents jusqu’à les maudire, des lois homophobes, des mariages forcés en polygamie… beaucoup de violences masculines, physiques et psychologiques. Tant que l’homosexualité reste secrète, rien ne se passe, et dès que cela est connu publiquement, les violences homophobes se déclenchent. On remarque d’autant plus le témoignage sur un seul homme cité pour avoir aidé certaines d’entre elles, un membre d’une association de droit humain en Sierra Leone.
Carole Grand et Ewa sont présentes pour débattre du documentaire. Carole Grand a préféré filmer des femmes qui sont moins visibles. Elle s’est concentrée sur les persécutions et souffrances dans le pays d’origine et pas sur les trajets, pour mettre en évidence la spécificité des demandes d’asile des LGBT.
Ewa précise la procédure d’asile, qui commence à l’Ofpra et, en cas de rejet, continue au tribunal à la Cour Nationale du Droit d'Asile (Cnda). Soixante bénévoles de l’Ardhis accompagnent les demandeur-ses-s d’asile dans ce parcours, plus de 1000 en 2018. Les entretiens à l’Ofpra sont assez longs mais les audiences au tribunal durent souvent à peine une demi-heure, 55 minutes au maximum. Les procédures prennent entre six mois et deux ans. Un maximum de personnes viennent du Sénégal et de Côte d’Ivoire, un peu moins viennent du Nigéria, de l’Ouganda ou du Bangladesh. 85% sont des hommes et seulement 15% des femmes. Les femmes ont beaucoup moins de chance d’arriver en France, surtout si elles sont mariées. Depuis 2015, certaines meurent en Libye. Elles arrivent beaucoup plus abimées. Certaines sont séparées de leurs enfants, qui eux-mêmes peuvent être victimes à leur tour de discriminations.
Le Sénégal est un pays qui connaît la démocratie depuis 18 ans, un pays où un Etat de droit général se maintient malgré certains affaires. L’Ofpra le considère comme un pays « sûr » depuis 2005, mais il est tout sauf « sûr » pour les homosexuel-le-s : l’homosexualité y est illégale avec des peines de 1 à 5 ans de prison.
Depuis 2015, les bénévoles de l’Ardhis peuvent assister à des entretiens à l’Ofpra. Les Officiers de protection instructeurs (OPI) sont moins brusques et plus sensibles qu’avant. Ces dernières années, l’Ofpra a fait des progrès dans le traitement des dossiers des LGBT mais peut encore en faire. Beaucoup de refus sont justifiés pour absence de « preuves » suffisantes alors que cela ne devrait pas être le cas, en disant que l’histoire n’est « pas assez détaillée et personnalisée ». Certaines femmes visibles dans le film ont vu leur asile refusé. A certain moment, la CNDA accorde des asiles ce qui montre que l’Ofpra n’a pas fait correctement son analyse des dossiers sur cette période. La question reste très politique. A une époque, ou la politique migratoire s’organise, se rationalise, le Président de la République, les ministres ou des députés pourraient aussi impulser de nouveau progrès, sur une partie des demandeur-se-s d’asiles pour qui il n’y a pas de progrès en vue en Afrique.
L’Ardhis défend les droits des étranger-ère-s LGBTI. Elle revendique « un traitement équitable de toutes les demandes d’asile », par exemple, la « disparition de la notion de ‘pays d’origine sûr’ et des mesures d’accélération de la procédure qui lui sont liées », des « conditions matérielles permettant un exercice effectif de ses droits », par exemple la « prise en compte par les services sociaux d’urgence de risques spécifiques aux personnes LGBTI+ et de l’état de santé », un « devoir de toutes les administrations françaises d’information complète sur l’ensemble des motifs de protection », par exemple, la « formalisation de la pratique de délivrance de visas humanitaires à titre de demande d’asile aux personnes LGBTI+ », un « traitement non discriminant et uniforme par les consulats et préfectures » et des mesures « permettant la stabilité du couple et du séjour ».
Au cours de ce même après-midi, au Maroc, la journaliste Hajar Raissouni, qui avait été condamnée à un an de prison pour « avortement illégal » et « relations sexuelles hors mariage », est libérée.
Régis Marzin
Article écrit et publié le 17.10.19 + tweet
PS : 26 octobre 2019 : Concert de soutien à l’Ardhis au Point éphémère

lundi 20 mai 2019

20 mai 2019, Plaine-Saint-Denis, Campus Condorcet : droits humains et collectivités territoriales

Le conseil scientifique du Campus Condorcet invite Catherine Le Bris, juriste du CNRS à Paris 1 et Pierre-Edouard Weill, sociologue à l’Université de Bretagne occidentale à Brest, pour présenter l'étude « Droits de l’homme et collectivités locales : du global ou Local (GLOCAL) » menée depuis 2013. Catherine Le Bris a eu l’idée de travailler sur le sujet après avoir observé les dysfonctionnements d’une administration face à une jeune femme en difficulté, une jeune prostituée venue du Nigéria. Aucune recherche n’avait encore été faite sur les régions, les départements, les communes et les droits humains. Le sujet porte à la fois sur la prise en compte des droits humains dans les collectivités et par la place prise dans les collectivités dans une gouvernance mondiale. La recherche peut permettre d’évaluer les politiques.
Catherine Le Bris différencie une approche en fonction des besoins ou en fonction du droit. Par exemple, le droit au logement est différent du besoin de logement. Elle souligne la possibilité d’une participation des intéressé-e-s, une autonomisation d’individus, un ‘empowerment’. En général, les exigences de droits humains sont portées par des contre-pouvoirs et le fait de donner une place aux collectivités fait craindre à certain-e-s une « perte de dimension subversive » dans une « rhétorique vide », ou d’autonomie dans une critique constructive. Elle distingue une logique ‘top-down’, du haut vers le bas, pyramidale, et une logique ‘bottom-up’, si « l’élan vient de la base ». « L’Etat est un tout en droit, et l’Etat est responsable de tous les agents de l’Etat », ce qui fait qu’« un agent de collectivité engage l’Etat ». Il y a trois obligations « de respecter » les droits humains, de « protéger des violations par un tiers », et « de réaliser ou rendre effectif ». Par exemple, la ‘préférence nationale’ de la mairie de Vitrolles a été dénoncée par le ‘Comité pour l’élimination de la discrimination raciale’ de l’ONU. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la commune d’Herblay dans le Val d’Oise pour une expulsion de ‘gens du voyage’ qui a violé la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales sur le droit au domicile dans une absence de ‘proportionnalité de l’ingérence’. La CEDH a aussi émis des réserves sur les villages d’insertion des Rroms.
Pierre-Edouard Weill présente l’enquête réalisée dans le cadre de l’étude. Entre autres, le chercheur c’est intéressé à la perception par des élu-e-s et des agents des droits humains, à leurs compétences, leur compréhension. Il distingue les « pratiques juridiques » et la « bonne volonté juridique ». A la recherche de « probants et de contre-intuitif », il a classé des participants à l’enquête, 500 personnes de Strasbourg à Plouguerneau, qui ont répondu à un questionnaire, en fonction de caractéristiques, « le statut de la collectivité, le nombre d’habitants des communes, la coureur politique de la majorité, les connaissances juridiques, les trajectoires professionnelles et militantes ». Le sociologue a trouvé des élu-e-s de gauche de grandes villes, plus diplômé-e-s et plus volontaires. Trois grands groupes apparaissent, celui qui voit les droits humains comme de « lointaines chimères », surtout dans les petites communes, composé d’élu-e-s, un peu plus à droite, plus âgé-e-s, plus souvent masculins et moins diplômé-e-s, celui qui en parle comme des « vœux pieux » et celui de la « ligne d’horizon pour l’action » dans les régions et les départements, plus à gauche, plus féminin, plus diplômé-e-s. Il y a « un continuum plutôt qu’une opposition tranchée » entre ces groupes. La volonté de bien faire n’est pas nécessaire pour bien faire car tous-tes les responsables n’ont pas conscience de ce qu’ils ou elles font, même en bien. Globalement, le cadre institutionnel prime sur les caractéristiques personnelles des élu-e-s.
Catherine Le Bris reprend la parole pour expliquer les ‘normes’ juridiques et leur subsidiarité. Le droit international prime en théorie sur le droit national mais il y a des exceptions si le droit n’est pas assez ‘clair et précis’. Elle évoque les ‘villes sanctuaires’ aux USA qui refuse le droit fédéral sur le droit d’asile et les expulsions. Les villes prennent des initiatives sur l’égalité femmes-hommes ou l’accueil des migrant-e-s. Des maires ont pris des arrêtés contre les coupures d’eau et d’électricité, ce que la justice a condamné mais cela a fait avancer le droit pour mieux encadrer les coupures. 1 773 communes dans le monde ont signé la ‘Charte européenne pour l’égalité femmes-hommes dans la vie locale’ et certaines ont adopté des plans d’actions. Le but de ce type de conventions est aussi de « créer une culture locale des droits de l’homme ».
Pendant le débat, M. Hafidi, élu d’Aubervilliers, remarque que la séparation droit-gauche ne fonctionne plus. Il évoque le catholicisme à droite et les 22 000 migrants de Valls face au million de Merkel. Il considère que les élus sont sous pression des individus. Pierre-Edouard Weill qui a fait une thèse sur le Droit au logement opposable confirme sur le catholicisme social. Il est chercheur en bout de Bretagne, là où, surtout à la campagne, la religion catholique a façonné une société très longtemps assez conservatrice. Un second élu d’Aubervilliers, M. Rozenberg, dit que le conseil municipal est « en première ligne » face à « une urgence sociale humanitaire ».
Catherine Le Bris conclut sur la nécessité pour l’Etat d’associer les collectivités locales à la politique des droits humains et Jean-Marc Bonnisseau, le président du Campus Condorcet conclut à son tour sur la nécessité de formation.
La conférence est intéressante malgré un manque d’exemples concrets à certains moments. Il aurait été utile de mieux décrire les différents domaines dans lesquels les élu-e-s peuvent se poser des questions de droits humains et de hiérarchiser ces domaines. Parfois des élu-e-s sont mis cause. En ce moment, le gouvernement français est en conflit ouvert avec les associations de droits humains sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite et sur les violences policières. A ce niveau de gravité des faits, tous les citoyen-ne-s sont concerné-e-s, y compris les élu-e-s et les chercheur-se-s, mais aussi les partis politiques auxquels appartiennent les élu-e-s locaux-ales. Quand la situation se dégrade comme elle s’est dégradée depuis l’été 2018, il est de plus en plus difficile de faire entendre des demandes de respect du droit sur l’ensemble des droits.
Régis Marzin
20 mai 2019

lundi 19 novembre 2018

19 novembre 2018, Plaine-Saint-Denis, Campus Condorcet : histoire de tout ?

« Les historiens affrontent l’inégalité de nos capacités de compréhension des sociétés du passé. L’inégalité dérive du rapport entre sociétés européennes et sociétés colonisées dont les discours, les images, les normes, les croyances obéissent à des styles, à des cadres, à des langages qui sont compréhensibles mais pas identiques à ceux des Européens. » Ce lundi 19 novembre, je suis attiré au Campus Condorcet par ce début d’introduction de la présentation de la conférence de l’historien Jean-Frédéric Schaub, de l’EHESS. Ce spécialiste des mondes hispaniques et de l’« assymétrie dans l’histoire comparée », auteur en 2015 du livre « Pour une histoire politique de la race », se propose de traiter la question « Peut-on faire l’histoire de tout ? ».
Le chercheur commence par décortiquer sa question : « histoire », « tout », « pouvoir » - la capacité ou le droit -, et « on ». Il part d’un axiome : « Tout ce qui a eu lieu a bien eu lieu » : c’est-à-dire, qu’« il n’est pas possible d’intervenir sur le passé » quand on écrit « l’histoire de ce qui a eu lieu ». Le fait que « nos ancêtres ne connaissaient pas le futur et nous ne connaissons pas le futur » définit, selon lui, la liberté. « Tout ce qu’on croit stable subit le changement » et « l’histoire reconstitue les processus sociaux et les regards que les hommes s’en faisaient », ajoute-t-il.
Il évoque un « rejet de l’histoire née en occident » associé à la dénonciation d’une « domination culturelle ». Il précise que « ce qui est visé, c’est un discours sur l’histoire attribué à Hegel » qui a développé un « différentiel entre les peuples » en plaçant les « africains au plus bas ». L’histoire de l’histoire ou des histoires, montre, selon lui, « un ensemble de traditions et de propositions contradictoires ». Même si chacun tente d’éviter les contradictions, selon un critère de cohérence interne », il y a « beaucoup d’incohérences ». Par exemple, Condorcet a pensé « une convergence progressive de toutes les sociétés vers un modèle unique » a combattu l’esclavage, et voyait l’occident comme une « avant-garde » tout en « défendant les victimes ». Il parle ensuite des « civilisations » au XIXème siècle, à l’époque d’un « eurocentrisme », pour lesquelles il n’y a pas eu de « conception unique ».
A propos de « tout », il constate depuis internet et le « désenclavement de la globalisation » un changement de « rapport au monde du passé ».
A propos de « pouvoir », l’historien parle d’« enjeux moraux et politiques ». Il y avait des sujets auparavant objets de réticences, comme « les pauvres, les femmes, les colonisé-e-s » quand les sujets prioritaires étaient « les décisions politiques, la diplomatie, les stratégies militaires ». Plus récemment, les sujets sont remis en causes dans une approche « post-démocratique » qui succède à une période « démocratique », vers une disparition des « classes, genres et races ».
A propos de « pouvoir », cette fois au niveau d’une faisabilité plus technique, il rajoute que les vainqueurs laissaient beaucoup plus de traces que les vaincus, les riches que les pauvres, et les hommes que les femmes. Il parle de « duperie » dans « l’histoire de l’ancien colonisateur ». Il y a de l’inégalité en volume et en qualité de sources et aussi en conservation selon le climat. Et, il ne faut pas oublier les enfants ! Il insiste sur la langue des sources et sur la nécessité de traduire des sources.
Enfin, il arrive au « on », c’est-à-dire à « qui est habilité ? ». Il mentionne des actes de censure artistique aux Etats-unis de personnes qui voudraient réserver le discours sur les « noirs » aux « noirs », alors que des historiens variés ont travaillé sur l’histoire des juifs, des esclaves, ou encore qu’il y a des « garçons féministes ».
L’historien conclut que, « oui, on peut faire histoire de tout ». Selon lui, à propos de « l’occident », « tous les systèmes colonialistes sont différentialistes ». Il invite à « résister à une communication identitaire » et termine sur l’« universalisme méthodologique » une notion encore très mal traitée par Google.
Je pose la première question : « Peut-on dire que l’on peut faire histoire de tout sauf des crimes trop récents ? A cause des accusations de diffamation, à cause des amnisties, de l’évolution du droit, de la censure venant des Etats ? Que fait-on quand les crimes sont déterminants ? Il répond sur la censure des Etats : celui lui évoque l’histoire algérienne et la Yougoslavie. Il pense que l’ont peut étudier la censure. Le débat est ensuite très court et se résume à quatre questions, car il faut rendre la salle ! Jean-Frédéric Schaub termine sur la boulette du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy « L’homme africain n’est pas entré dans l’histoire », selon lui, une erreur de copier-coller de l’éloge de de Gaulle à Félix Eboué de 1947.
Dans le couloir, pendant le pot, je réussi très rapidement à faire remarquer à Jean-Frédéric Schaub que je le trouve trop sur la défensive sur les accusations de dominations culturelles liées à la colonisation et au processus de racialisation. Il admet qu’il revient des Etats-Unis. La conférence a lieu à Saint-Denis, mais à Plaine, assez loin de la fac, et avec un public d’Aubervilliers surtout, de la ville du consensus en fin de vie. Me consacrant moi-même à écrire l’histoire récente et plus ancienne des élections en Afrique en tenant compte de l’histoire de la domination coloniale partiellement écrite, je ne pourrais pas faire ce travail en étant sur la défensive. Il y a des faits à découvrir qui sont difficiles à mettre en évidence que ce soit, pour les historien-ne-s, les politologues, ou autres chercheur-se-s, que ce soit par des juges, des politicien-ne-s, des militant-e-s, des journalistes ou des journalistes d’investigation, qu’ils ou elles soient d’un pays ou d’un autre. Dans certains cas, l’histoire est aussi un sport de combat, focalisé sur la recherche de résultats par les plus motivé-e-s.
Régis Marzin
Compte-rendu écrit et publié le 26.11.18

mardi 12 juin 2018

11 juin 2018, Aubervilliers/St-Denis : le Campus Condorcet questionne le capitalisme

« La fin du capitalisme ? » : le Campus Condorcet n’est pas encore ouvert, que déjà il se montre iconoclaste ? Mais non ! Car nous sommes à Aubervilliers (et Saint-Denis) et que la question iconoclaste serait plutôt ici « la fin du communisme ? ». Peu importe, car le communisme local ayant été depuis longtemps remplacé par la gestion dans la culture du consensus, cette magie du consensus autorise à des acrobaties intellectuelles, dont la symétrie n’est qu’une des avanies. Attention ! En 2019, les chercheur-se-s et étudiant-e-s arrivent en banlieue dans des bâtiments flambant neufs, et ça va bouger ! Alors, pour limiter le choc culturel, les chercheur-se-s devront-ils/elles apprendre à suivre les codes locaux du consensus ?
La conférence est l’occasion de présenter l’avancée du projet du campus universitaire. Jean-Marc Bonnisseau, son président, en rappelle les grandes lignes, une première phase d’ouvertures à l’automne 2019 et début 2020, en particulier, l’EHESS, puis une seconde phase. Le site regroupera des historien-ne-s, sociologues, anthropologues, démographes, des spécialistes des différents continents qui seront ainsi regroupé-e-s, des spécialistes des religions, du genre, des arts, de la santé et de l’économie, etc…
A la Maison des Sciences de l’Homme, Thomas Piketty, Directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), auteur du livre « Le Capital au XXIe siècle », clôture le cycle des conférences au Campus Condorcet 2017-2018 dont le thème était « Un monde fini ? Environnement, croissance et croyances. » Jean-Claude Schmitt, Président du conseil scientifique du Campus, le présente comme un chercheur qui « rapproche l’économie et l’histoire » dans un « engagement politique ».
Thomas Piketty démarre en précisant le thème : les différentes crises du capitalisme le conduisent-il à sa fin ? et est-ce souhaitable ? En résumé, oui ce serait souhaitable, et non, les crises en vue n’y aboutiront pas en raison de sa « plasticité ». Il insiste, en le répétant deux fois, que c’est « une erreur, de croire à un spontanéisme révolutionnaire ». Selon lui, l’échec du communisme a fourni « ses plus grands alliés du capitalisme », réfractaires aux « croyances universalistes », en Russie et en Chine, les pouvoirs post-communistes, étant, « des freins à la lutte contre les Paradis fiscaux et judiciaires ». Il conclut cette introduction par le fait que « l’échec du communisme pèse très lourd au XXIe siècle », ce qui n’est pas sans rappeler des conséquences politiques de la guerre froide.
L’exposé est ensuite en 3 parties, 3 domaines de propositions : repenser la propriété publique, repenser le partage du pouvoir dans les entreprises, développer la propriété privée temporaire. Revenant sur le communisme, il remarque que l’abolition de la propriété privée avait été pensé comme « hégémonique » sans réflexion préalable sur « le partage du pouvoir ou les élections », dans un marxisme qui se voulait scientifique mais n’avait « rien de préparé sur comment organiser l’Etat ». Ensuite, « les bolcheviques sont allés vers la personnalisation du pouvoir et l’utilisation de boucs émissaires ». Actuellement, après « un effondrement du patrimoine public » depuis les années 70, ce patrimoine est « négatif aux USA, au Royaume Uni, et en Italie », où, « la dette publique dépasse le patrimoine de l’Etat ». En France et en Allemagne, il reste encore positif mais proche de zéro. Les intérêts de la dette sont comme « un loyer au privé ».
Pensant que l’Europe aurait besoin d’une concertation sur ce sujet, et sur la fiscalité européenne, il propose de réorganiser la démocratie européenne au travers d’une « Assemblée des députés nationaux de la zone Euro ».
En vue de repenser le partage du pouvoir dans les entreprises, il s’appuie sur les exemples de l’Allemagne et la Suède où depuis 1950, des postes dans les Conseils d’administration sont attribués aux salariés, la moitié en Allemagne (pour les entreprises de plus de 2000 salariés). Selon lui, la gauche française focalisée historiquement « sur la nationalisation des moyens de production » a « méprisé » cette voie « social-démocrate ». Il propose des « assemblées mixte avant élections des Conseils » pour préparer des élections sur des projets et d’inventer des nouvelles formes de propriétés.
L’universitaire termine sur la propriété temporaire en envisageant des solutions autour de la transmission du patrimoine, au-delà de l’impôt progressif sur les successions, et sur le besoin d’une réforme de la Taxe foncière datant de la révolution française et « profondément injuste ». Pendant le débat qui commence, répondant à Meriem Derkaoui, Maire d’Aubervilliers, dénonçant la politique du gouvernement sur les aides sociales, le chercheur regrette que « la suppression de la taxe d’habitation mette la pression sur les collectivités » et rappelle les « 5 Milliards de cadeaux fiscaux sur l’impôt sur la fortune ».
Une question est posée sur les métaux, l’énergie. Il redit alors que les crises sur les matières premières et le climat ne mèneront pas à la fin du capitalisme, ce qui rappelle le discours tenu sur l’anthropocène à la précédente conférence. Il résume très vite quelques points, les inégalités qui provoquent de la xénophobie, la dette, et revient sur « le capital naturel atteint ». En l’absence de prévision et scénarios assez précis-es sur les ressources naturelles à long terme, ne sous-évalue-t-il pas l’importance du questionnement à ce sujet ?
Le débat se termine sur son regret d’une absence de propositions claires de la part des partis politiques, France insoumise entre autres, sur le fonctionnement de l’Union européenne.
Régis Marzin
Article écrit et publié le 12 juin 2018

lundi 9 avril 2018

9 avril 2018, Aubervilliers : anthropocène

 
« Anthropocène : quand l’histoire humaine rencontre celle de la terre », c’est le titre de la conférence de l’historien Jean-Baptiste Fressoz, du CNRS, ce soir au Théâtre de la Commune, dans le cadre du cycle des conférences du Campus Condorcet ‘ Environnement, croissance et croyances, un monde fini ?’.
« Par rapport aux travaux existants sur l’anthropocène, je propose de déplacer la focale de l’étude des milieux atteints vers les acteurs, les institutions et les décisions qui ont produit ces atteintes. Il s’agira d’identifier et de comprendre les pouvoirs, les institutions, les dispositifs et les imaginaires qui ont effectivement produit la crise environnementale. » C’est une citation de Jean-Baptiste Fressoz sur la page de présentation de ses travaux. Elle est claire.
« La seule solution est de refuser des technologies dont on a hérité » : c’est la conclusion du chercheur à la fin du débat. Elle est claire. Il défend la SNCF au passage, pour les « 30% d’émissions dans le transport ». Il doute que « les innovations vont résoudre les problèmes » s’il faut surtout « trier les technologies du passé ».
« Il est plus important d’avoir des humains que des voitures » : c’est une phrase en réponse à une question sur la démographie qui aboutit à la remise en cause du mode de vie américain, qui se rependrait sur terre.
« C’est un avis personnel de citoyen et pas un avis de chercheur » : c’est une remarque du chercheur sur la question du nucléaire. « C’est un avis de sociologue » : c’est une remarque sur le chercheur allemand Ulrich Beck qui dans les années 90 voyait le bilan environnemental comme une découverte au passage dans une « modernité réflexive ».
« Anglocène » et « tanathocène » : ce sont des mots qu’il a inventés pour nous faire réfléchir.
« Consumérisme disciplinaire » : c’est une expression citée mais pas expliquée, qui renvoie, je suppose à quelque chose comme : « La société de l’opulence est bel et bien une forme de société disciplinaire. La soumission du travailleur constitue la vérité de la liberté du consommateur », selon Jean De Munck.
« Le mur climatique arrive plus tôt que le mur des ressources » : c’est ce qu’affirme le chercheur en évoquant des 2 degrés à ne pas dépasser d’ici 2100. Je me permets d’avoir encore des doutes car la question des ressources ne me paraît pas simple si l’on tient compte de tous les métaux qui servent aux technologies de l’information et car de nouvelles surprises sont possibles, comme avec le Cobalt depuis quelques mois. Selon le chercheur, la position de l’écologie politique des années 70 sur la fin des ressources n’était pas assez « anxieuse ».
« Il n’y a pas encore de transition énergétique » : c’est ce qu’observe le chercheur devant le graphique des consommations des énergies fossiles.
1. Critique du mot ‘anthropocène , « 2. L’anthropocène n’était pas inéluctable », « 3. On est entré dans l’anthropocène sciemment » : c’est le plan de l’exposé. Je suis moyennement convaincu par ce plan.
Ce soir, j’ai appris pas mal de choses, des détails, des faits historiques. Je retiens par exemple que, l’anthropocène serait d’abord une dénomination de géologie, alors ce n’est « pas une crise mais une révolution géologique » que l’on observe dans une colonne stratigraphique, et pour lequel on discute d’un marqueur qui indiquerait une date de départ, peut-être l’arrivée du nucléaire. Il y a un problème, là : la question est d’abord politique face à des choix techniques, économiques, qui auront des conséquences historiques. Ne peut-on laisser les humbles géologues à la géologie et qu’ils-elles nous laissent tranquilles.
Selon Jean-Baptiste Fressoz, le mot ‘anthropocène’ qui renverrait à une responsabilité de l’humanité entière, et la conception d’« un choc, d’une coupure » récente dépolitisent.
J’entends qu’il y a eu depuis 200 ans des décideurs ont participé à des choix qui s’avèrent avoir des conséquences très mauvaises, pour ne pas dire désastreuses, en terme environnemental, que cela s’inscrit dans l’histoire du capitalisme et en particulier dans l’histoire du capitalisme anglo-saxon. Des anglais et américains ont « projeté le capitalisme fossile », dit-il. Par exemple, ils ont choisi comme énergie d’industrialisation, le charbon plutôt que l’hydraulique, puis, plus tard, le pétrole. Les gauchistes du Cadtm, eux, dénoncent l’« extractivisme ».
Comment parler d’un sujet à la fois scientifique et politique dans un cadre scientifique et a priori peu politique, sachant que, par ailleurs, les conceptions morales, les priorités des populations évoluent dans le temps, et continueront encore d’évoluer ? Les connaissances se diffusent plus ou moins, se comprennent plus ou moins, la perception de la gravité des risques fonction de ses connaissances est relatives à des paramètres mouvants. Un historien peut-il passer du passé au futur et revenir du futur au passé en passant par le présent ? Une heure trente de conférence-débat n’était qu’une entrée en matière. C’est ma conclusion.
Régis Marzin
Ceci est un article de blogueur à chaud

jeudi 19 janvier 2017

19 janvier 2017, Aubervilliers, le Campus Condorcet en 2019 !

C'est en juin 2019 que doit s'ouvrir le Campus Condorcet, dont près des trois quarts seront à Aubervilliers près du Métro Front populaire, et dont le quatrième quart sera Porte de la Chapelle à Paris. Un dernier bout, la MSH existe déjà à Saint-Denis sur le site du Front populaire. Le campus en sciences humaines et sociales abritera 18 ou 19000 étudiant-e-s et 3500 chercheur-se-s. Il sera l'un des plus grand d'Europe. Le site regroupera 4000 étudiant-e- au niveau licence, 4100 au niveau master, 4800 doctorant-e-s, et 4200 enseignant-e-s chercheur-se-s.
Les responsables sont invités par la Mairie d'Aubervilliers pour présenter le Campus. Sont présents, aux côtés de Silvère Rozenberg, conseiller municipal déléguéà l'Urbanisme, Jean-Marc Bonnisseau et David Bérinque, respectivement Président et Directeur général du Campus Condorcet.
Selon eux, les recherches en sciences humaines et sociales doivent servir à aider à éviter des dérives liées à l'ignorance, aider à la décision, par exemple dans le domaine des migrations. L'idée est partie en 2007, du projet de déplacement de l'EHESS, et, il y avait pénurie d'espace pour les chercheur en intra muros.
Aubervilliers a donné le foncier. Le premier ministre a confirmé le projet en 2015. La région Ile-de-France a la maîtrise d'ouvrage pour certains bâtiments, mais l'essentiel sera géré en Partenariat Public Privé (PPP). Le contrat PPP, à Aubervilliers seulement, a été décidé en 2012. L'Etat paiera pendant 25 ans, un loyer à des sociétés privées. Les contrats ont été signés en 2016 avec, entre autres, Vinci pour la construction et Engie Cofely pour l'exploitation.
Les architectes principaux seront Elizabeth et Christian de Portzamparc, en particulier pour la bibliothèque de 14 millions d'ouvrages. Le campus abritera en plus des universités 1, 8 et 13, le CNRS, l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), l'Institut National d’Études Démographiques (INED), l'École Pratique des Hautes Études, l'École Nationale des Chartes. Il participera à la ville, sera ouvert sur la ville, sans aucune clôture. Plusieurs bâtiments seront ouverts au public en journée, en particulier le rez-de-chaussée de la bibliothèque. Un centre de colloques attirera du monde. Quelques bâtiments seront très hauts, par exemple la Cité universitaire de 17 étages, en respectant 40% d'espace au sol libres, dont 20% végétalisés. Le tramway T8 pourrait un jour être prolongé depuis Porte de Paris. Plaine Commune investit 4 millions dans l'aménagement des rues, en zone 30. Beaucoup de place sera accordée aux piétons et aux vélos.
D'octobre à décembre 2016, des rencontres citoyennes ont permis de définir 24 engagements négociés entre mairie et campus, dont des plantations d'arbres ou une priorité dans l'accès aux femmes à l'espace public. Abderahim Hafidi, conseiller municipal chargé de la Coopération internationale, de la Vie universitaire, et du Campus Condorcet Paris-Aubervilliers souligne la dimension nationale et mondiale du pôle universitaire.
La salle demande ensuite des précisions. Quelques personnes ont des inquiétudes concernant le très haut bâtiment et d'autres concernant le lien entre le campus et la ville. Est-ce que les routes et chemins à pied et en vélo vont être amélioré-e-s? La question se pose à peine car la campus arrivera en même temps que le métro. Cependant, l'aménagement du canal est encore à travailler, il est question de nouvelles passerelles. Le logement autour du campus créera aussi du lien. Catherine, chercheuse engagée, reconnaît que les professeurs auront au début peur de venir. Il reste aussi une prairie dont l'usage n'a pas encore été défini. Une personne demande des garanties pour des emplois en local. Une autre semble en vouloir aux mécaniciens en plein air. On lui répond qu'il y a des amendes. Un élu répond sur l'attractivité de la ville mais se 'trompe' selon mes critères dans ses références à des lieux, prouvant qu'il y a encore du travail à faire là-aussi.
Le débat est un peu frileux, clivé, sans enthousiasme, comme si plusieurs mondes se parlaient pour la première fois, le savoir, la parole facile, et l'argent d'un côté, des habitants peu habitués aux grands projets et aux grands discours, de l'autre, comme si une nouvelle réalité décalée s'inscrivait dans un espace par surprise. Qui est le plus intimidé ? Les cités de banlieue ne sont pas évoquées explicitement. Les élu-e-s locaux font leur maximum pour faire le trait d'union.
Quant à moi, en tant qu'habitant-chercheur en sciences politiques, en plus d'être journaliste-blogueur, je suis pour l'instant enthousiaste ! Au lieu que j'aille à l'Ehess, l'Ehess va venir près de chez moi, à 1 minute en métro de ma porte, merveilleux ! Une grande bibliothèque sera juste à côté. Il y aura des conférences. Il y aura des jeunes dans la ville, plus de vie, de débats intellectuels. Évidemment, on ne pas prévoir exactement comment cela va tourner, mais cela sera très intéressant d'observer les choses et sans doutes les mélanges de genres à venir. A suivre...
Régis Marzin, article écrit et publié le 2 mars 2017

lundi 16 janvier 2017

16 janvier 2017, Aubervilliers, Musulmans « ordinaires » d’Europe

Nilüfer Göle, sociologue et directrice d’études à l'EHESS,  auteure de "Musulmans au quotidien, une enquête européenne sur les controverses autour de l’islam", La Découverte, Paris, 2015, présente la conférence "Musulmans « ordinaires » d’Europe", organisée par le Campus Condorcet, au Lycée le Corbusier à Aubervilliers.
Nilüfer Göle a voyagé en Europe pour étudier les "controverses", en multipliant des échanges sur des thèmes comme le voile, les mosquées, ou l'alimentation halal.
Elle affirme sa volonté de sortir de la société du spectacle (Guy Debord), parce que le spectacle "empêche de se lier", de "soustraire la vie publique de la vie médiatique", parce que les gens ne se voient maintenant qu'au travers des media. Elle insiste sur l'idée de "surmonter le rejet et se familiariser avec l'autre, grâce au "potentiel créatif dans l'espace public", illustré par une présentation d’œuvres  artistiques questionnantes. 
Au début du débat, le politologue et élu local d'Aubervilliers, Abderrahim Hafidi, s'éloignant de la culture du consensus albertivilarienne, exprime fortement sa déception, parce que, pour lui, il faut se replacer dans "une histoire complexe de Napoléon à la guerre en Irak".
Une autre personne du public remarque que les technologies actuelles réduisent les distances entre les lieux géographiques. Nilüfer Göle voit plutôt les technologies en question, internet, comme un frein à la rencontre réelle avec une "familiarisation", entre les uns et les autres. Elle estime que "le rôle des intellectuels doit changer" et conclut sur son rôle de "traductrice".
Régis Marzin, 16.1.17, 22h45 

lundi 12 décembre 2016

12 décembre 2016, Aubervilliers, modèle d’intégration ?

Ce lundi soir se déroule à Aubervilliers, la 4ème conférence du cycle « Mobilité et migrations dans le monde et l’histoire » du Campus Condorcet. Patrick Simon de l’Institut national d’études démographiques (Ined) intervient sur le thème ‘le modèle d’intégration et la France multiculturelle’. Il a remplacé Cris Beauchemin qui n’a pu venir et avait proposé de parler des ‘Migrations d’Afrique subsaharienne’. Patrick Simon est co-auteur, co-directeur, avec Cris Beauchemin et Christelle Hamel en 2010 de ‘Trajectoires et Origines. Enquête sur la diversité des populations en France’, dont il présentera des données et des conclusions.
En introduction, le chercheur indique que « la France est devenu une société multiculturelle, et que ce n’est plus une question ». Il retrace ensuite l’histoire de l’immigration, pour arriver aux années 80, pendant lesquelles l’intégration est conçue comme une synthèse entre assimilation et insertion, entre assimilation et société multiculturelle, dans un compromis après négociation. Ensuite les débats iront sur les questions de ségrégation, de communautarisme, de reconnaissance du pluralisme, pour arriver en 2016 à nouvel équilibre de questions autour  de l’assimilation, de l’identité nationale, de la laïcité et des valeurs républicaines, avec des discours tels que ceux autour de la « théorie du grand remplacement ». Il explique que cela est passé d’un discours sur les difficultés, la pauvreté, à un discours sur des « minorités menaçantes » avec un débat sur l’Islam.
Viennent ensuite des chiffres importants tirés de l’enquête de l’Ined de 2008-2009 précitée. Elle distingue « immigrés, descendants d’immigrés, originaires des DOM, et population majoritaire » : France : immigrés 10%, descendants d’immigrés12%, originaires des DOM 2%, et population majoritaire 76% ; Ile-de-France : immigrés 21%, descendants d’immigrés 18%, originaires des DOM 3%, et population majoritaire 58% ; Seine-st-Denis : immigrés 39%, descendants d’immigrés 28%, originaires des DOM 8%, et population majoritaire 25%. Pour la France, il indique aussi d’autres chiffres : 5,7 millions d’immigrés soit 8,7% et 6,7% de descendants soit 10%. Sur l’origine, il donne : Maghreb 4% pour la France, 14% pour l’Ile de France et 28% dans le 93, Afrique subsaharienne 2% pour la France, 7% pour l’Ile de France et 12% pour le 93.
Il continue sur la ségrégation au travers de la concentration dans des quartiers défavorisés, les taux de chômage. Puis il est question du sentiment d’être discriminé. Une autre enquête a eu lieu en 2015 en Ile-de-France, qui montre une forte augmentation du sentiment d’être discriminé.
Patrick Simon embraye ensuite sur quelques points : l’apprentissage de la langue fonctionne assez bien selon lui, les relations sociales aussi, le mélange dans les couples aussi. Au niveau de la couleur de la peau, cela se mélange plus qu’aux USA. Cela se mélange beaucoup moins entre religions, y compris pour les athé-e-s. Il considère que le sentiment d’appartenances multiples augmente. Je remarque qu’il oublie alors de parler du sentiment d’être d’une province, d’un pays, d’une ville, et surtout d’être européen ou citoyen du monde. Les questions ont aussi portés sur l’« altérisation », au niveau de la reconnaissance par les autres. Les musulmans sont à 54% immigrés, 39% descendants, 5% de la population majoritaire, et 30% se définissent par la religion. La religiosité est plus importante pour les musulmans et juifs. Il évoque le chômage maximum pour les femmes avec voile.
En conclusion, le chercheur constate la « singularité française d’une frontière invisible », qui touche « l’emploi, le logement, le pouvoir », dans « une ouverture en apparence, et, un blocage en pratique ».
Le débat, avant un peu de musique, est très court. L’élu local Abderrahim Hafidi prend en premier la parole, constate qu’il y a eu 3500 rapports depuis 30 ans, pose la question du rôle de l’Etat, dénonce « la tromperie sur l’intégration », puis évoque un « conflit de mémoire, un passé qui ne passe pas ». Quelqu’un demande ensuite le droit de vote des « immigrés ».  
Patrick Simon termine en signalant qu’il ne produit pas de préconisation pour les politiques. Il regrette  que beaucoup d’entre eux se basent sur des « suppositions sur l’opinion publique » fausses. Il rappelle la distinction entre immigrés et étrangers. Il remarque enfin que s’il y a spécificité française au niveau de la laïcité, il y a dans le reste de l’Europe des partis politiques équivalent du Front national qui tournent aussi autour de 20%.
La conférence et le débat ont été assez consensuels, comme souvent à Aubervilliers, ville à culture locale consensuelle, comme chacun sait, au contraire de Saint-Denis ou de Montreuil. Je remarque à la fin dans les transparents des éléments de langage qui n’ont pas été employés et qui auraient pu faire débat, en particulier « division ethno-raciales » et « racialisation », un peu plus dans le style de Saint-Denis branché sur les universités américaines.
Il y a eu beaucoup de données mais il pourrait y en avoir beaucoup plus encore. Les questions des enquêtes comportent déjà un point de vue, et, par exemple, ne laissent-elles pas croire que la culture multipolaire et diversifiée mais aussi assez ‘pauvre’ d’une ville globalement discriminée n’est pas porteuse d’une identité valorisée par des individus ? Certes, l’époque est à l’inquiétude dépressive française et tous les événements ne se terminent pas une danse avec le public, comme le 12 novembre, lors de la journée «Port Refuge», très bien organisée par les services de la ville. Pour finir, la musique classique était ce soir un peu tristounette.
Article écrit et publié le 18 décembre 2016

mardi 29 novembre 2016

28 novembre 2016, Aubervilliers, Politique migratoires et droit de l’homme

Les conférences du Campus Condorcet donnent ce lundi la parole Danièle Lochak professeure émérite de droit public à l’Université de Nanterre et membre du Groupe d’information et de soutien des immigrés (GISTI), dont elle a été présidente entre 1985 et 2000. L’intitulé de la conférence est ‘Politique migratoires et droit de l’homme : une conciliation impossible’.
Danièle Lochak explique une série de violations des droits humains et de problématiques juridiques. Ce sont les lois Pasqua qui avait enlevé la sécurité sociale aux sans-papiers qui avaient provoqué la création de l’Aide médicale d’Etat (AME), menacée en ce moment. Actuellement la durée de détention sans voir un juge est de 48h.  Les contrôles d’Identité au faciès posent problème. Il y a une multiplication de fichiers dont le Système d’Information Schengen (SIS), les enquêtes policières à domicile contre le regroupement familiale et les faux mariages. La carte pluri-annuelle augmente la précarité. La liste des délits pénaux et des incriminations augmentent, par exemple sur la paternité de complaisance ou les délits de solidarité transformés en accusations diverses. Elle reproche à l’Union européenne de ne pas faire ce qu’elle dit en tenant à distance les migrants, et de causer des atteintes aux droits humains touchant le droit à la vie. Elle condamne l’externalisation de la politique migratoire dans les pays tiers, en particulier la Turquie, le filtrage de Schengen, la politique des visas et des visas de transit, les amendes de 5000 euros aux compagnies aériennes qui laissent passer un sans-papier, Frontex qui a déjà bloqué le passage aux canaries, à Gibraltar, à Lampédusa, essaye de bloquer en Méditerrannée, complique les passages et provoque des morts dans le Sahara, en Méditerranée, les viols et la torture dans les camps libyens, le tri avant refoulement sur les bateaux de Frontex, les accords de réadmissions et la pénalisations des sortie de territoires en Algérie et au Maroc qui remet en cause le droit d’asile, le processus de  Khartoum pour la Corne de l’Afrique, les centre d’accueil en Erythrée, au Soudan et en Ethiopie, le blocage des libyens par l’Ue depuis 2011, l’absence de réalisations des objectifs d’accueil des syriens, alors que Erdogan va faire comme Khadafi en lâchant de temps en temps des salves de migrants, la destruction du camp de Calais, le nouveau Centre humanitaire de 400 places ouvert à Paris, l’accord de Dublin avec la référence aux pays d’entrée en Europe, la remise en cause du droit d’asile pour les afghans, syriens, soudanais, érythréens, dans l’hostilité aux étrangers, l’absence de capacité d’accueil pour les réfugiés, l’irrespect des procédures d’accueil.
Elle souligne qu’en ce moment des soudanais sont expulsés de la France vers le Soudan. Il pourrait y avoir une différence de faite entre mélange de faim, de dictature et de guerre au Soudan, et dictature la plus dure d’Afrique en Erythrée.
Danièle Lochak demande tout simplement la libre circulation. Elle souligne l’effort d’Angela Merkel (en cherchant après le débat les chiffres : 600 000 réfugiés syriens dont 429 000 en 2015). Elle trouve que la distinction entre asile et autre cause de départ est une « distinction problématique ». Elle pense que quelque soit les barrières les gens partent d’Afrique ou d’ailleurs. Elle dénonce la pensée unique depuis l’arrivée du FN dans le débat. Elle regrette que le gouvernement PS qui se dit « ferme avec humanité » préjuge de l’opinion publique et en rajoute, en allant vers une défaite électorale, puisque « l’on préfère l’original à la copie », et que le parlement européen depuis qu’il a plus de pouvoir a changé de position sur les migrations, comme quoi le pouvoir pousserait à un basculement de position.
La salle semble assez d’accord et personne ne réagit de manière critique. Pendant le débat, des élu-e-s d’Aubervilliers se demandent quoi faire avec afghans et les érythréens. Danièle Lochak pense qu’ils finiront par se perdre dans la nature et ne seront pas renvoyer. Un ancien élu communiste remarque que l’on parle de l’immigration pauvre et réclame qu’on s’engage politiquement au-delà des questions de droits humains.
Et pour finir, de manière surréaliste, les élèves du conservatoire, Ambroise, Jérémy et Olga nous joue et nous chante un peu de Schubert.
Que dire ? C’est délicat. Il n’y a pas eu de débat contradictoire. La position de Danièle Lochak est ancienne, elle est morale et idéologique, même s’il s’agit de droit et de faits très concrets, mais elle est aussi en décalage avec la réalité. Par exemple, la politique européenne est bien plus complexe, intelligente, ancrée dans une dimension géopolitique, qu’elle ne l’insinue. Dans cette complexité, il y a des manques, des contradictions, à analyser de manière dialectique. Refuser en 2016 de distinguer les réfugiés économiques des réfugiés politiques, pour privilégier la solidarité, c’est prendre le risque de refuser l’analyse plus fine des causes des migrations, qui est inévitable et est déjà largement commencée, dans l’objectif de construire des solutions face à une variété de situations. La politique migratoire a déjà commencé à se rationnaliser au niveau européen, avec des conséquences plus en Afrique qu’au Moyen-Orient. L’échelle française perd de son importance. Jusqu’à Aubervilliers, les conséquences des nouvelles règles se feront sentir, les pays d’origines des arrivants varient. Après la vague ivoirienne, tunisienne, égyptienne de 2011, il y a eu les arrivées de Soudanais, d’Afghans, d’Irakiens, d’Erythréens. De nombreuses décisions en lien avec ces vagues ont déjà été prises et cela va continuer, même s’il y a beaucoup d’impuissance face à des situations désastreuses. Il y a aussi un mélange des domaines de la politique migratoire européenne et de la politique de défense commune. La politique de défense commune marque un tournant historique pour l’Europe. Trop de choses ont déjà commencé à changer, en fonction de données historiques, économiques, politiques, pour pouvoir rester sur l’idée de la « libre circulation ».
Régis Marzin
Journaliste indépendant, 29 novembre 2016