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vendredi 27 septembre 2024

Asnières, 26 septembre 2024, à propos de la bande dessinée ‘Rwanda, à la poursuite des génocidaires’

Depuis bientôt 20 ans, je me suis intéressé au génocide des Tutsis du Rwanda, y travaillant encore en 2021 sur la partie électorale de l’histoire rwandaise entre 1990 et 1994. Je m’intéresse aussi en ce moment à l’Afrique dans les bandes dessinées, à l’évolution progressive des points de vue, entre divertissement et vulgarisation de sujets sérieux.

Listant les titres sur l’Afrique, j’ai repéré huit (+1 le 24.11.24) bandes dessinées qui traitent du génocide des Tutsis du Rwanda :

-          - Petit pays, scénario Marzena Sowa d’après le roman de Gaël Faye, dessins Sylvain Savoia, 12.4.2024, Dupuis, une fiction d’après vécu sur le génocide des Tutsi du Rwanda en 1994 vu du Burundi

-          - Rwanda, à la poursuite des génocidaires, de Thomas Zribi, Damien Roudeau, aidés par Michel Welterlin (Témoins du Monde), d’après Dafroza et Alain Gauthier (CPCR), 9.23, Les escales, Steinkis

-     - Full stop, le génocide des Tutsi du Rwanda, de Frédéric Debomy et Emmanuel Prost, 2019, Cambourakis, sur l'implication française selon le journaliste F. Debomy et des témoins et rescapés (ajout du 24.11.24)

-        - La Fantaisie des Dieux, Scénario Hippolyte et Patrick de Saint-Exupéry, dessins Hippolyte, 2014, Les Arènes

-         - Turquoise, scénario Frédéric Debomy, dessins Olivier Bramanti, 2011, les Cahiers dessinés, 93p, sur la responsabilité de l’Etat français et l’attentisme de la communauté internationale

-         - Rwanda 1994, descentes aux enfers + Rwanda 1994, le camp de la vie,  2 tomes, scénario de Cécile Grenier et Austini, dessins de Pat Masioni, 2005 et 2008, Vent des savanes

-       - Pawa, Jean-Philippe Stassen, 2002, Delcourt, Belgique, documentaire, génocide, courtes histoires, paroles des habitants

-         - Déogratias, Jean-Philippe Stassen, 2000, Dupuis, Belgique, trois jeunes ami-e-s au moment du génocide, un garçon Hutu et 2 filles Tutsi, l’horreur vue dans les relations entre quelques personnes.

Le sujet difficile est emblématique de la capacité de la bande dessinée à exprimer de plus en plus l’inexprimable, ou tout au moins la violence dans les crimes de masse.

J’ai lu en avril 2024 ‘Rwanda, à la poursuite des génocidaires’, du journaliste et documentariste Thomas Zribi et du dessinateur Damien Roudeau, qui raconte l’histoire de Dafroza et Alain Gauthier au sein du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR). Ce 26 septembre, la bande dessinée est présentée au public au Studio | ESCA à Asnières-sur-Seine. Les intervenants sont, de gauche à droite, Thomas Zribi, Michel Welterlin, Alain Gauthier et Bruce Clarke, artiste auteur des peintures.

Sur la forme, Thomas Zribi évoque la recherche d’équilibre entre les manières de montrer et cacher la violence. Il est allé au Rwanda avec le couple Gauthier et en a ramené des documents, des vidéos et photos qui ont été utilisées par Damien Roudeau.

Depuis plus de vingt ans, le CPCR poursuit en France des génocidaires présumés, montent des dossiers de témoignages de victimes rescapées et portent plainte en France, avec des témoins comme parties civiles. La France n’extrade pas vers le Rwanda. Depuis quelques années, des procès se déroulent mais à un rythme trop lent. Par exemple, le 1er octobre 2024, s’ouvrira le procès du Docteur Eugène Rwamucyo.

Une partie du public assez jeune n’était pas né en 1994 et demande qu’on lui rappelle les principaux événements du génocide. Il adresse surtout des questions à Alain Gauthier pour obtenir des précisions, par exemple sur les causes du génocide. Celui-ci évoque 40 plaintes. La personnalité la plus stratégique est Agathe Habyarimana, qui est visé par une plainte depuis 2007 mais n’est pas encore mise en examen. Elle est aussi importante, parce qu’elle est témoin du rôle d’acteurs français. Il indique que les témoignages sur les viols, difficiles à faire émerger, commence à être plus nombreux.

Régis Marzin

dimanche 4 octobre 2020

4 octobre 2020, un souvenir de Simone Veil qui me revient en lisant sa biographie dessinée

Pandémie oblige, je ne sors plus, je ne fais plus de photos, je n’alimente plus mon blog de photographe. Je ne sors plus, alors, je lis plus. Par hasard, je tombe sur la bande dessinée ‘Simone Veil ou la force d’une femme’ un récit d’Annick Cojean, reporter au journal le Monde depuis 1981, scénarisé par Etienne Oburie, dessiné par Xavier Bétaucourt, chez l’éditeur Steinkis.

Le livre documentaire raconte la vie de l’ancienne ministre déportée à Auschwitz pendant la Shoah, entre sa naissance en 1927 et son décès en 2017. Il est didactique, destiné aux adultes mais accessible aux adolescent-e-s, d’une certaine manière dans le style des manuels scolaires. Il s’agit de présenter une sorte de femme ‘parfaite’ prête à servir de modèle, puisque, peut-être, il manquerait de modèles féminins. Alors qu’une crise sanitaire nous pousse vers la zététique, l’art du doute, plus je lis, plus j’avance dans cet éloge qui ne laisse place à aucune critique, plus je doute un peu du tableau complet. Ne manquerait-il pas quelques aspects du personnage moins sympathiques ? Elle a fait tout son parcours dans l’ombre de Jacques Chirac et il n’a sans doute pas fait que l’appeler « ma poussinette ». Il l’a peut-être poussée ou obligée à quelques compromis avant qu’elle ne finisse consacrée au Conseil constitutionnel en 1998 ?

Simone Veil et le génocide des Tutsis du Rwanda, c’est un non-sujet. Il n’y a rien, il ne s’est a priori rien passé d’intéressant. Elle en a peu parlé publiquement et elle a peu écrit. Elle surtout interviewé en 2004 la sociologue Esther Mujawayo sur les rescapé-e-s et les entretiens ont été publiés en collaboration avec Belhaddad Souâd, sous le titre ‘Survivantes : Rwanda, dix ans après le génocide ; Entretien croisé entre Simone Veil et Esther Mujawayo’.

Le problème c’est qu’avec ce génocide, en France, les gens qui ne parlent pas ou pas assez font partie d’un problème, du problème. Les accusations de complicité de génocide touchent les politiques et les militaires, des socialistes et des libéraux conservateurs du RPR à l’époque. Simone Veil et le génocide des Tutsis du Rwanda, cela n’intéresse personne, mais, puisque Simone Veil a œuvré pour la vérité sur le génocide des juifs en France mais s’est aussi retrouvée dans le gouvernement français, comme Ministre des Affaires sociales, de la Santé et de la Ville, pendant le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, on peut légitimement être curieux de connaître sa position entre 1994 et 2017. On peut l’être d’autant plus que de 2001 à 2007 elle a présidé la Fondation pour la mémoire de la Shoah et que cette Fondation n’est pas sans importance dans le combat en France pour la vérité sur le génocide des Tutsi. Dans le programme de communication ‘L’Holocauste et les Nations Unies’, en 2009, Simone Veil signe un texte ‘La Shoah : mémoire et héritage’ où elle dit : « Malgré le vœu si souvent exprimé du « plus jamais ça », nos mises en garde sont restées vaines. Après les massacres du Cambodge, c’est l’Afrique qui, depuis plus de 15 ans, paie le plus lourd tribut à la folie génocidaire. Après le Rwanda, c’est le Darfour et son bilan dramatique : deux cent mille morts et presque deux millions de réfugiés. Il est temps de trouver des solutions pour que les résolutions et les principes des Nations Unies soient enfin respectés, sur le terrain de tous les conflits. » Elle était alors en position influente, jusqu’à l’ONU.

Si cela m’intéresse un peu, c’est parce tout cela m’évoque un souvenir. Les 7, 8 et 9 juin 2007, je me suis rendu à Nanterre pour écouter le colloque de la Société française pour le Droit International (SFDI) et le Cedin Paris X de l’Université Paris X-Nanterre, intitulé « La responsabilité de protéger ». Alain Pellet, professeur de droit international à l'Université Paris Ouest et directeur du Centre de Droit International (CEDIN) est l’organisateur principal du colloque. Il est membre et ancien Président de la Commission du droit international des Nations Unies et a été conseillé pour le gouvernement français de nombreuses années, notamment rapporteur de la commission Truche à l'origine du projet français de création d’un Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie.

Le deuxième jour, j’ai pu entendre la chercheuse Rafaëlle Maison, ancienne membre de Commission d'enquête citoyenne sur l'implication de la France dans le génocide des Tutsi (CEC), intervenir sur l'opération Turquoise sur le thème ‘L'opération turquoise – Une mise en œuvre de la responsabilité de protéger ?’, dans une partie sur le Rwanda et le Darfour, qui a évoqué la complicité française comme une question, sans aller très loin sur le sujet. Il a été beaucoup plus question du Darfour. Le troisième et dernier jour était consacré à ‘la responsabilité de protéger : les réactions de la communauté internationale aux manquements’ et était placé sous la présidence de Simone Veil, présentée comme Présidente du Conseil de direction du Fonds au profit des victimes de la Cour pénale internationale et « ancien » Ministre d'Etat. Elle est donc présente physiquement, pas très loin de moi, par hasard, dans un très grand amphithéâtre peu rempli.

Tout se passe normalement dans ce colloque et arrive enfin la clôture, le samedi peu avant midi. Celui qui a l’honneur de conclure est Ibrahim Fall, Représentant du Secrétaire général des Nations Unies pour la région des Grands Lacs, qui vient des bureaux de l’ONU à Dakar. Il a travaillé à l'ONU à la mise en place de Service d'alerte pour éviter les grandes crises, ce qui est alors essentiel en RDC. Il doit intervenir selon le programme sur ‘La responsabilité de protéger et la réforme des Nations Unies’ pendant 25 minutes avant le cocktail final et une visite guidée de jardin l’après-midi. Il évoque l'action du conseil de sécurité en cas de génocide ou de violation massive des droits humains, puis, au bout d’une dizaine de minutes, il commence à parler de l'implication française dans le génocide du Rwanda. Par rapport au colloque, le ton change vraiment. Ça se remarque vraiment qu’on est plus sur le même mode, qu’il y a une certaine auto-censure académique qui disparaît, et, c’est le représentant de l’Onu qui parle, attention. Il est très critique et il lui reste encore 15 minutes. Je vois alors quelqu’un venir parler à Simone Veil, c’est très rapide, puis cette personne se dirige vers la tribune. Je ne connaissais pas le visage d’Alain Pellet avant le colloque, mais je pense alors qu’il s’agit de lui, sans en être totalement sûr. Il va parler à Ibrahim Fall qui s’interrompt. Puis Ibrahim Fall dit quelque chose proche de « Je remercie les organisateurs qui m’ont fait venir de Dakar pour me faire parler seulement dix minutes ». La censure est évidente mais il n’y a pas de réactions dans la salle. L’organisateur s’excuse sur le fait que le colloque doit se terminer pour être dans les temps, mais, ce n’est pas fini car, malgré tout, un temps assez long est encore perdu à offrir des fleurs aux secrétaires qui ont travaillé sur l'organisation.

Avoir un débat sur Simone Veil et le génocide des Tutsi du Rwanda n’était pas simple vers 2007, car il n’y avait rien de public dans ses actes à lui reprocher. Ceux et celles qui luttaient pour la vérité et la justice, contre la désinformation ou le négationnisme, sur le génocide des Tutsi du Rwanda, ne s’intéressaient donc pas beaucoup à elle. Evidemment, le détail du colloque de Nanterre, un aparté de quelques secondes vers midi ce samedi 9 juin 2007, n’a rien d’important historiquement. Mais, il me semble symbolique de quelque chose d’autre plus important qui concerne le lien entre les politiques et les universitaires sur les questions des crimes de masse et les égarements de la politique française en Afrique. Après le génocide des Tutsi du Rwanda, certains dirigeants français, par ailleurs menacés dans leurs réputations ou au travers de la réputation de leur parti, ont participé à faire avancer le droit international, en soutenant la Cour pénale internationale et les tribunaux internationaux. Il a fallu y travailler. Cela n’a pas été sans difficulté, puisque la Coalition française pour la Cour pénale internationale (CFCPI), créée en 1998 et composée de nombreuses associations, a dû batailler jusqu’en 2008 pour obtenir la compétence de la CPI pour les crimes de guerre commis par des ressortissants et militaires français. Mais l’engagement de certains politiques n’a pas résolu le problème de la justice et de la vérité concernant l’implication française au Rwanda, allant par moment jusqu’à une « complicité ». Des personnes impliquées ont poussé au silence durable leur entourage politique et cela a fonctionné. Une sorte de responsabilité indirecte par le silence s’est diffusée. Beaucoup de politicien-ne-s des partis de gouvernement n’ont-ils-elles pas été jusqu’à penser que le temps effacerait des faits dérangeants et que le ‘bilan français’ s’équilibrerait finalement grâce à de bonnes actions ? Mais, « les faits sont » restés « têtus » et « le génocide et la complicité de génocide sont des crimes imprescriptibles », comme l’a souligné en 2005 dans son livre, Géraud de La Pradelle, un autre professeur de Droit à l'Université de Paris X, qui présidait alors la CEC.

Pour certain-e-s, il y a une manière plus positive de présenter les choses, en disant, par exemple, que le génocide des Tutsi du Rwanda a difficilement imposé une évolution du fonctionnement de la gouvernance internationale, accéléré le débat international sur la responsabilité de protéger les populations et le débat sur les possibilités d’ingérence internationale, poussé au développement en urgence d’une justice internationale, mais comme il y avait des résistances, il a fallu en plus d’un travail acharné, des calculs, de la stratégie, de la finesse politique, de la dialectique, des compromis et parfois de l’occultation, surtout en France, tout cela créant un certain imbroglio et un certain mystère que les historiens auront du mal à éclaircir.

La bande dessinée ‘Simone Veil ou la force d’une femme’ a le mérite de m’avoir rappelé ce mystère. Je la referme avec quelques questions. Le media bande dessinée, de plus en plus riche en documentaires, peut-il être un media où les simplifications soient mieux tolérées sans en souffrir ? Faut-il simplifier l’histoire pour l’apprendre aux adolescent-e-s ? Les modèles féministes peuvent-ils être idéalisés sans provoquer de la confusion sur d’autres sujets importants ?

Régis Marzin

Paris, le 4 octobre 2020

mardi 21 août 2018

21 août 2018, Douarnenez : le Congo Kinshasa au festival de cinéma

L’actualité africaine ne s’arrête jamais, et, durant les périodes de chaleur estivale et de congés des salarié-e-s, l’Afrique se croise aussi au bord des plages, dans le port breton de Douarnenez en particulier. Les 2 Congos sont au programme de la 41ème édition du festival de cinéma de Douarnenez. 47 films, courts ou longs, surtout des documentaires et quelques fictions, sont proposés aux spectateur-rice-s, finistérien-ne-s, touristes, militant-e-s venu-e-s de Paris ou de Nantes. Tous les jours, le matin à 10h et en fin d’après-midi à 18h, des débats réunissent également des intervenant-e-s sur ces deux pays, dont plusieurs sont arrivé-e-s de Brazzaville, Kinshasa ou Goma.
Le mardi à 18h, sur la scène du chapiteau de la place centrale du festival, sont rassemblé-e-s – de gauche à droite –, pour un débat sur la RDC, Colette Braeckman, journaliste belge spécialiste des Grands lacs, Bienvenu Matumo de la Lucha à Paris, Marc Antoine Vumilia, auteur, comédien et metteur en scène,  Rebecca Kavugho, militante de la Lucha, et un modérateur, Chris Elongo, rédacteur en chef du site cas-info.ca. Le titre de l’échange reprend celui d’un livre de Colette Braeckman « Les nouveaux prédateurs ».
La journaliste du Soir introduit le débat par une présentation historique qui repart du génocide des Tutsis du Rwanda de 1994. Elle précise qu’à la fin du génocide, pendant l’opération Turquoise, les français ont « organisé le transfert » de forces armées génocidaires du Rwanda vers le Kivu, dans l’idée d’une « revanche militaire ».
Selon elle, pendant la première guerre de 1996-1997, les rwandais voulaient « sécuriser leur frontière », les congolais voulaient « chasser Mobutu », et, l’objectif a été aussi d’« ouvrir le pays aux multinationales » au-delà des belges et européens, pour l’exploitation des « nouveaux minerais ». La seconde guerre de 1998-2001 a conduit à « chasser un pouvoir pas assez favorable aux multinationales ». Puis, les USA ont voulu « traiter avec des gouvernements locaux » des provinces dans une « balkanisation ». Les nouveaux ‘prédateurs’ africains sont arrivés : 6 armées des pays voisins étaient, un moment, présentes sur le territoire d’où sortaient le Coltan ou la Cassitérite. Sont arrivés aussi les chinois et des acteurs d’autres pays non européens.
Chris Elongo souligne la fortune estimée à 15 milliards de dollars de Joseph Kabila. Marc Antoine Vumilia voit, lui, des « nouveaux futurs prédateurs », soulignant que sous Mobutu les entreprises ont été mal gérées. Il insiste sur les morts dues à Jean-Pierre Bemba, candidat actuel à la présidentielle après sa libération par la Cour pénale internationale, dont le père a été l’un des hommes les plus riches sous Mobutu. Il estime aussi que certains leaders « utilisent le langage de la démocratie » hypocritement ou veulent « faire des congolais un peuple ouvrier soumis au FMI et aux multinationales ».
Bienvenu Matumo évoque le Rapport mapping de l’Onu sur les crimes entre 1993 et 2003 et ses recommandations bloquées, puis un ‘tribunal pour le Congo’, parce que « la justice est nécessaire ». Rebecca Kavugho explique les actions de la Lucha et son principe de non-violence, un premier exemple au Congo Kinshasa. Elle a, elle-même, été 7 fois en prison, condamné une fois à 2 ans de prison et libérée contre sa volonté par Kabila.
Le débat avec le public démarre sur la liberté de la presse en Europe. Colette Braeckman reconnaît que « la liberté d’expression ne se renforce que si l’on s’en sert » et parle de sa « ténacité ».
Une deuxième question porte sur la « démocratie conçue ici ». Chris Elongo rappelle que « la démocratie n’est pas spécialement occidentale ». Bienvenu Matumo voudrait « inventer la démocratie » et pense que « son rôle est de se débarrasser des dictateurs installés par le néocolonialisme », puis de « surveiller » en « allant vers le développement » par la « jouissance des ressources naturelles ». Il souhaite aussi exprimer un « positionnement sur les enjeux futurs mondiaux ». L'artiste Marc Antoine Vumilia doute du « système représentatif » à la vue des « oligarchies en Europe », souligne que « les élections n’égalent pas la démocratie » puis évoque quelques « formes anciennes de démocratie précoloniales ».
Les échanges se poursuivent sur l’éducation et la place des femmes. Bienvenu Matumo y voit un enjeu post-électoral. Rebecca Kavugho invite « les femmes à prendre conscience et à se révolter ». Elle ne se mobilise pas parce qu’elle est femme mais parce qu’elle est humaine. Marc Antoine Vumilia dénonce des féministes opportunistes prêtes à entrer au gouvernement de Kabila.
Le récent forum des mouvements citoyens à Dakar, l’Université de l'engagement citoyen, est également cité.
Sur les « prédateurs », Colette Braeckman précise que pendant la première guerre de 1996-1997, il s’agissait d’un « hold-up pur et simple », qu’ensuite, les rwandais, zambiens, ougandais possédaient des « sociétés de creuseurs » qui exportaient, dans une « chaîne » d’acteurs tous « irresponsables », vers les USA, l’Europe, et surtout la Chine, devenue le lieu principal de fabrication du matériel électronique.
Alors que la présidentielle et les législatives sont prévues le 23 décembre, le Congo Kinshasa est depuis 3 ans  au centre de l’actualité politique africaine. Après que le pays ait fortement attiré les attentions sur la question du respect des constitutions, depuis deux ans, le suivi de l’organisation du processus électoral a, lui aussi, fait couler beaucoup d’encre : ce processus électoral est le plus complexe qu’ait jamais connu l’Afrique.
Le thème de l’élection n’étant pas prévu dans le débat, le point de la nature dictatoriale du régime congolais imprègne la discussion. Paradoxalement, est décrit un système dont les intervenant-e-s congolais-es présent-e-s souhaitent la fin rapide mais pour lequel ils et elles n’abordent pas l’hypothèse d’une chute proche au travers du processus électoral allant vers sa fin. Le journal le Télégramme, le journal plus lu que le Monde, publie par ailleurs des interviews qui abordent le sujet, dont celles de Chris Elongo et Rebecca Kavugho.
Justement, ce 21 août, la Lucha a organisé un point presse sur le processus électoral à la suite de la renonciation, de Joseph Kabila, en annonçant une marche contre la machine à voter le 3 septembre.
Sur ce point des élections en RDC, une fois le débat public terminé, les discussions continuent ensuite plus librement. Sur la place, la convivialité du festival breton reprend le dessus entre bières locales, moules-frites, et appel au micro et en langue des signes à la mobilisation en faveur de jeunes sans-papiers à Quimper.
Régis Marzin
Douarnenez 21 août 2018, article écrit et publié à Paris le 25 août 2018

jeudi 5 avril 2018

5 avril 2018, Paris, génocide du Rwanda : Guillaume Ancel et la guerre de l’information

Ce jeudi soir, veille de l’anniversaire du déclenchement du génocide des Tutsis du Rwanda, la librairie la Friche dans le 11e à Paris a organisé une présentation et dédicace du livre de Guillaume Ancel, "Rwanda, la fin du silence" aux éditions des Belles Lettres. La libraire est pleine d’une cinquantaine de personnes. Dans le monde qui gravite autour du sujet du génocide des Tutsis, depuis 2014, Guillaume Ancel est maintenant connu. Ancien officier de la de la Force d’action rapide pendant l’opération Turquoise, ayant quitté l’armée en 2005, il est l’un des rares témoins de terrain qui intervient dans des conférences en France. Il est surtout l’un des plus rares encore soldats qui ont choisi d’affronter l’interdiction implicite de parler de la complicité française dans le génocide. 
Après de nombreuses interventions orales, après un premier récit de sa mission à Sarajevo en 1995 édité en mai 2017, il a décidé de mettre son témoignage sur le Rwanda par écrit, pour lui donner plus de poids et éviter qu’il ne « puisse être effacé ».
L’ancien spécialiste des missiles présente son livre. Il raconte comment le 1er juillet 1994, une attaque contre le FPR a été brusquement arrêtée, en début d’opération. 150 soldats français, avec hélicoptères et avions Jaguar devaient stopper 1500 soldats du FPR. L’opération a été annulée juste après son déclenchement, sans doute, selon lui, parce que la procédure des opérations aériennes contenait une étape d’échange de vérification avec le PC Jupiter à l’Elysée, étape que ne connaissait peut-être pas l’Amiral Lanxade, un marin. C’est ensuite qu’advint la mission à partir du 2 juillet de Jean-Christophe Rufin, alors conseiller du ministre de la défense François Léotard, et de l’universitaire Gérard Prunier, pour négocier avec Paul Kagamé sur la zone humanitaire. Selon Guillaume Ancel, à l’Elysée, les « faucons » ou « ultras » « perdaient pied » et Hubert Védrine a été un témoin clé des échanges entre « 2 factions » autour de François Mitterrand.
Guillaume Ancel témoigne également du détournement de l’attention des journalistes lors du passage d’armes livrées par l’armée française aux hutus génocidaires réfugiés au Zaïre. Au débriefing, l’officier responsable lui a expliqué qu’ils avaient reçu « l’ordre de livrer des armes pour donner un gage de confiance aux forces gouvernementales et éviter qu’elles se retournent contre nous », tout cela pendant l’embargo décidé à l’Onu.
Sur le point de l’attentat du 6 avril, il pense que la « DGSE aurait dû savoir » que « 5 personnes entraînées » au minimum, type « mercenaires des pays de l’Est » étaient présentes. Il explique qu’on ne peut cacher un tir de nuit, avec une flamme sur 100m et de la fumée qui reste 10 minutes. Il rappelle la subtilisation de la boîte noire et la mort suspecte de François de Grossouvre à l’Elysée. Selon lui, la responsabilité des « extrémistes hutus » ne fait aucun doute.
L’ancien Lieutenant-colonel affirme que la mission de Turquoise n’était pas humanitaire – une « fable », dénonce-t-il –, mais qu’elle était d’abord de « remettre en place le gouvernement génocidaire ». Il résume le soutien des génocidaires, avant, pendant et après le génocide, par « remettre au pouvoir, soutenir, réarmer ».
Il décrit la parole libre à l’intérieur de l’armée sans l’être vers l’extérieur. Il a voulu être interrogé par la Mission d’information parlementaire (MIP) de 1998 ce qui lui a été refusé par sa hiérarchie. Pour lui, la MIP a servi à organiser un « sarcophage ». Paul Quilès, lors d’un colloque à la fondation Jean Jaurès le 27 février 2014, l’a interrompu,  «  s’est levé, l’a pointé du doigt et lui a dit : « Jeune homme, … je vous demande de ne pas témoigner ». Guillaume Ancel désigne Paul Quilès comme le « chef des gardiens du sarcophage ».
Il évoque les années précédentes, les alertes non entendues contenues dans le rapport du Général Varret, Chef de la Mission militaire de coopération entre octobre 1990 et avril 1993. Pour expliquer cette politique, il mentionne la pression d’un lobby autour de l’Elysée. Il liste François Mitterrand, Hubert Védrine, Alain Juppé et l’Amiral Jacques Lanxade, comme principaux acteurs des « décisions qui faisaient que les soldats se retrouvaient dans une situation de complicité ». Il est scandalisé qu’« on continue de cacher (la vérité) aux français », pour empêcher qu’ils « pensent et jugent par eux-mêmes » et évoque plusieurs fois les victimes. Il insiste surtout sur la nécessité de l’ouverture des archives et signale à ce sujet la promesse non tenue de François Hollande en 2015.
Le débat avec la salle revient sur l’épisode du 1er juillet. Deux personnes dans le public cherchent à mettre en difficulté l’intervenant, en traitant l’armée française, l’un, de « barbare », l’autre, de soumise aux multinationales. Guillaume Ancel répond sur la violence de la guerre, évoquant un prisonnier jeté d’un hélicoptère et un passage du livre, une « opération difficile à justifier » d’« exécution de 12 miliciens ». Le reste du débat concerne surtout l’implication et la complicité française dans le génocide.
Après les dédicaces, je questionne Guillaume Ancel sur la guerre de l’information dans le milieu de l’armée qui est une partie d’une guerre de l’information plus générale qui depuis 2014 a tourné à l’avantage des partisans de la dénonciation de la complicité des dirigeants français dans le génocide : « Y-a-t-il une nouvelle génération de militaires qui s’oppose à une ancienne sur la version officielle ? ». Il regrette que non.
(Fin du compte-rendu, suite et commentaire sur le blog dejournaliste-chercheur.)
Régis Marzin
Compte-rendu (et commentaire), écrit et publié le 8 avril 2018

vendredi 14 novembre 2014

14 novembre 2014, les universitaires et le génocide des Tutsi du Rwanda

Du 13 au 15 novembre, avait lieu à Saint-Quentin-en-Yvelines et à Paris, un colloque international « Rwanda, 1994-2014 : récits, constructions mémorielles et écriture de l’histoire » qui avait la spécificité d'être organisé par les universitaires, ceux et celles du CERILAC de l'Univerisité Paris-Diderot, du Centre d’Histoire Culturelle des sociétés contemporaines de l'Université de Versailles St-Quentin-en-Yvelines et du Labex de l'Université Paris 1 (programme PDF).
Coincé par l'actualité au Burkina Faso et au Tchad, je n'ai pas pu être le jeudi à la table-ronde « La question française » avec Rafaëlle Maison, Gabriel Périès et Jean-François Dupaquier et Raphaël Doridand, l'animateur. Au-delà des faits de complicité de génocide, il était aussi question de la capacité des universitaires à s'organiser, en parallèle de la justice, dans un dossier très verrouillés par les politiques. A la fin de cette année de commémoration très fructueuse, est-il possible de savoir comment la recherche s'organise à plus long terme, entre historien-ne-s, juristes, chercheur-se-s varié-e-s en sciences sociales. Les composantes de l'Etat se désolidarisent face aux activités criminelles, à l'impunité et au déni des responsabilités, mais la question reste sensible et légèrement polémique. La nouvelle génération des lycéen-ne-s et étudiant-e-s, de plus en plus averti-e-s par la somme des publications depuis 20 ans, ne supportera pas le statu quo ou le silence très longtemps, et l'excuse d'attendre la justice ne tient plus.
Le vendredi, j'arrive au début de la table-ronde " Imaginer le génocide. Mémoires croisées" avec Boubacar Boris Diop, Koulsy Lamko, Catherine Coquio, Bruce Clarke, et Virginie Brinker, la modératrice, qui présentent la participation indirecte des artistes à une mobilisation pour la vérité. Même si ces travaux ne sont pas les plus offensifs, ils affermissent symboliquement les gains dans la compréhension populaire.
La journée se termine par un grand entretien avec Patrick de Saint-Exupéry mené par François Robinet. D'autres colloques avait déjà proposé des témoins principaux, et en particulier Bernard Kouchner le 25 mai 2014. Le reporter raconte son périple au Rwanda en 1994, il n'apporte pas d'informations nouvelles pour les connaisseur-se-s. Il s'agit donc d'une présentation plus symbolique qui montre la cohérence entre recherche universitaire et enquête journalistique.
Ce dossier sur la complicité d'Etat dans un génocide met tout le monde sur le même plan, à travailler à déverrouiller les mêmes choses, juristes, juges, historiens, journalistes, associatifs ou élu-e-s. Le militantisme, la prise de risque est partagée. Les progrès des un-e-s et des autres sont immédiatement repris par l'ensemble des acteurs dans une vraie bataille de tranchée. Inversement, il est parfois nécessaire de repousser au fur et à mesure des personnes si une espèce de complicité secondaire se fait sentir, ce qui n'a rien de simple. Les vieux verrous sautent au fur et à mesure que le puzzle se complète, mais si la tâche devient plus facile par le recoupement des données, paradoxalement, elle devient aussi plus délicate et tendue face aux enjeux qui se précisent et aux résistances des accusés.
Patrick de Saint-Exupéry précise pourquoi il est parfois impossible de parler du génocide, pourquoi c'est "indicible". Ce n'est pas parce que c'est "effroyable", c'est parce que l'on ne trouve pas de témoignages, qu'il n'y a pas de traces, de preuves écrites avec des mots, qui auraient pu dire la vérité. Le négationnisme, même au Tribunal Pénal International à Arusha, dans la bouche des avocats des accusés, a continué longtemps à nier le poids des mots correspondants, eux, à la vérité.
Répondant à une question du public, il rappelle sa position, que j'approuve, sur les responsabilités individuelles dans la complicité de génocide:  "Il y avait une politique d'Etat secrète, la France n'était pas au courant". Par ailleurs, "culpabiliser toute la France, ça ne marchera pas", "il faut de la précision dans les incriminations", et on ne peut pas dire qu' "on veut les conclusions avant les enquêtes", ce sur quoi "il y a encore pas mal de travail à faire", parce que "les responsabilités sont multiples". Il conclut sur "la responsabilité, aujourd'hui, pour la presse ou les historiens".
Article écrit et publié le 23 nov. 14

vendredi 31 octobre 2014

31 octobre 2014, Paris, inauguration d'une stèle en souvenir du génocide des Tutsis du Rwanda

Paris est la 6ème ville de France qui installe un monument en mémoire du génocide des Tutsi du Rwanda. Elle est située au Père Lachaise, à 50m à gauche de l'entrée nord, l'entrée 71, rue des Rondeaux (88e Division, allée des Fédérés), près du Métro Gambetta.
La cérémonie commence par un poème de Gaël Faye. Après un premier discours de la maire du 20e, Frédérique Calandra, très émue, l'intervention de Marcel Kabanda, président d'Ibuka France, précise que le conseil de Paris a voté pour à l'unanimité et que la discussion continue pour un lieu public.
Dans son témoignage de rescapé, Alain Ngirinshuti, vice-président d'Ibuka France, raconte qu'il a été sauvé avec 300 enfants par un français qui a pu le faire parce qu'il était français. Il insiste sur le fait "qu'arrêter le génocide, c'était possible" pour les politiciens et militaires français. Puis, c'est au tout de l'ambassadeur du Rwanda en France, Jacques Kabale de prendre la parole pour fixer diplomatiquement l'enjeu, après les difficultés d'Avril 2014. Rien n'est encore ici exprimé clairement mais tout le monde a en tête le silence et le déni de l'Elysée ou, entre autres, la polémique autour des propos d'Hubert Védrine.
«Des obstacles, qui n'en sont pas, et la raison d'Etat, qui n'en est pas une», voilà l'indication que donne la maire de Paris sur les raisons qui ont provoqué le retard dans l'arrivée du monument. Aujourd'hui le langage est diplomatique, codé, et, il n'y a là personne qui ne comprenne pas les sous-entendus. Anne Hidalgo est maintenant "engagée pour un lieu de mémoire". Elle souhaite "regarder la vérité en face", et, "transmettre les questionnements et les éléments de réponses que nous avons". Elle parle de mémoire, transmission et éducation, ce qui évoque la campagne des jeunes et du mouvement EGAM pour la "vérité maintenant".
La stèle est découverte après les discours. Il est écrit : "En 1994, au Rwanda, plusieurs centaines de milliers de Tutsi ont été victimes d'un génocide. Cette stèle est dédiée à leur mémoire".
Dans quelle mesure Anne Hidalgo adresse-t-elle un message à l'exécutif français qui est allé en 2014 très loin dans le mépris de la réalité historique? La mairie de Paris est sensible pour des raisons historiques, pour des questions de sensibilité de personnalités aux idées des nombreuses associations, dont certaines ont de bonnes relations avec les élu-e-s. Les références au génocide juif sont nombreuses. Le détournement de la raison d'Etat pour protéger des complices de génocide, la politique de l'autruche, et la soumission à l'impunité et aux impératifs de l'armée française, n'est pas acceptable pour tout le monde. Il est finalement très simple d'être franc et honnête face au mensonge.
De nombreuses associations déposent également des gerbes. Une chorale de femmes rescapées chante. L'inauguration de la stèle est d'abord un moment de recueillement pour tout le monde et un moment de soulagement et de satisfaction historique pour les rescapés, même si ce n'est qu'une étape.

vendredi 11 juillet 2014

9 juillet 2014, Paris 10e, la jeunesse pour la vérité maintenant !

Le Mouvement Antiraciste Européen EGAM a invité les jeunes à la mairie du 10e pour le lancement de la campagne  « Génocide contre les Tutsi : la vérité, maintenant ! ». Après une tribune publiée dans des journaux, une délégation s'est rendue fin juin au Rwanda pour les commémorations des 20 ans des massacres de Bisesero et a décidé d'agir dans la durée.
Participeront à la campagne les Jeunes Socialistes France, les Jeunes Démocrates, les Jeunes Ecologistes, le Mouvement des Jeunes Communistes de France, les Jeunes Radicaux de Gauche, la Fédération Indépendante et Démocratique, Lycéenne – FIDL, SOS Racisme, l’Union des Etudiants Juifs de France – UEJF, l’Union Générale Arménienne de Bienfaisance Jeunes – UGAB Jeunes, l’Union Nationale des Etudiants de France – UNEF, l’Union Nationale Lycéenne – UNL, les Jeunes Socialistes Belgique, Durde !, Romani Criss, Youth Initiative for Human Rights Serbia – YIHR et Ibuka France. 
La grande salle est pleine, au moment où débute la vidéo sur le voyage de la délégation. Arrivant un peu en retard, je manque, au début de la conférence, la prise de parole de l'ancien militaire de l'opération Turquoise Guillaume Ancel.
Les intervenant-e-s représentant toutes les organisations se succèdent au micro, présentant chacun un sujet. 
Benjamin Abtan, le président d'EGAM, commence par présenter les objectifs principaux de la campagne: lutter contre le négationnisme, dans une "dynamique qui ira jusqu'à la fin", exiger des "discours clairs", l'ouverture totale des archives, une commission d'enquêtes parlementaire comme en Belgique, des lieux de mémoire. Pour lui, l'enjeu est aussi dans le rapport à l'Afrique, au niveau de la constitution française et de l'action face aux choix des dirigeants.
Un responsable de l'Association des Etudiants Rescapés du Génocide (AERG) intervient en visioconférence depuis Kigali.
Pour les Jeunes Socialistes, Laura Slimani raconte la commémoration des massacres à Bisesero. Les objectifs de Turquoise sont aujourd'hui en question à cause de l'inaction de l'armée française fin juin 1994. Elle évoque les "personnalités socialistes encore vivantes" qui jouent encore un rôle.
Pour SOS Racisme, Blaise Cueco explique le passage de la délégation à Murambi, où Turquoise avait installé son QG. Selon lui, la légion d'honneur de Péan ou l'annulation de la visite de la ministre de la justice française à la commémoration du 7 avril 2014 sont choquantes aussi en raison d'un silence et un isolement qui persistent là-bas.
Un représentant de Youth Initiative for Human Rights Serbia intervient à distance et fait le lien avec le négationnisme sur Srebenica en Serbie.
Pour les Jeunes écologistes, Nina Lejeune insiste sur la nécessité d'ouvrir les archives, militaires et autres, et d'avoir une autre politique qui mette fin au pillage des ressources naturelles.
Noam Meghira de l'Union des Etudiants Juifs de France (UEJF) demande un Mémorial à Paris pour le dialogue des mémoires. 
Le responsable international de l'Union Nationale des Etudiants de France (UNEF), Habib Gniengue insiste sur l'importance du dialogue entre jeunesse rwandaise et française.
Patrick de Saint-Exupéry intervient comme journaliste et expert de ce dossier. Il souligne que la vérité et le retour à la simplicité des propos doivent servir de base à une nouvelle relation entre les deux pays. 
Marian Mandache de Romani Criss intervient en visioconférence pour parler du génocide des Rroms. 
Sélim Alexandre Arrad-Baudean, président des Jeunes Radicaux de gauche, propose pour la campagne d'interpeller les élu-e-s et d'informer les militant-e-s. 
Eliott Pavia de l'Union Nationale Lycéenne (UNL) fait part du scepticisme des jeunes rwandais exprimés à l'Université de Kigali. Quels poids auront les jeunes français-ses alors que des génocidaires sont encore en liberté en France ? 
Le représentant de la Fédération Indépendante et Démocratique, Lycéenne (FIDL), dont j'ai manqué le nom (Steven Nassiri peut-être) souhaite que la FIDL aille maintenant demander que les programmes scolaires soient modifiés pour apprendre aux lycéen-en-s la véritable histoire du génocide, alors que pour l'instant celui-ci est à peine cité. 
Alain Ngirinshuti vice-président d'Ibuka France regrette la régression de 2014 au niveau du gouvernement français.  
Toujours par internet, Yannick Piquet, pour les Jeunes Socialistes Belgique, raconte les effets très positifs de la commission d'enquête et des excuses officielles en Belgique pour enlever la "chape de plomb". 
Thomas (Moïc?) responsable international des Jeunes communistes exprime sa conviction que le futur ne peut s'envisager que par la connaissance du passé: "il faut une prise de conscience pour analyser". Il dénonce le "colonialisme et la Françafrique" qui continuent, ce qui fait toussoter l'animateur. Ainsi, peut-il aussi souligner d'autres horreurs de l'histoire toujours très peu reconnues, comme la guerre française au Cameroun entre 1955 et 1971. 
L’intervenante de l'Union Générale Arménienne de Bienfaisance Jeunes parle de la division artificielle entre Hutus et Tutsi, de la nécessité de vivre ensemble entre victime et bourreaux, des séquelles psychologiques, et de la transmission des traumatismes d'une génération à une autre, un point qu'elle précisera pendant le débat. Une seconde personne venue pour le génocide arménien remarque que la vérité permettait de faire progresser la démocratie en Turquie et que le combat pour la vérité sur le Rwanda fait partie d'un "combat universaliste européen". 
Pendant le débat, quelques associations disent un mot, le MRAP, la LDH, Survie. Pierre Tartakowski pour la LDH parle de "rapport corrompu au pouvoir et à la démocratie". Un président d'honneur de la Communauté rwandaise de France remarque que la vérité est déjà connue sur la collaboration française avec les génocidaires, que "la complicité est politique", et qu'il faut maintenant l' "aveu de la complicité". Un des fils du politicien Ibni Oumar Mahamat Saleh assassiné par Idriss Déby en 2008 évoque le besoin de justice partout en Afrique. Un représentant de la ville de Dieulefit, qui a inauguré une stèle, et est l'unique ville ayant un jumelage avec une ville au Rwanda se pose des questions sur le peuple français qui pourrait ne pas accepter la vérité. Julien Moisan, responsable des campagnes à Survie, souligne que la demande ouverture des archives ne doit pas laisser croire que la complicité de génocide n'est pas déjà avérée. Selon lui, la question est maintenant de "déterminer le degré de complicité et le rôle des acteurs". Il évoque en particulier les livraisons d'armes.Laura Slimani remarque que des accusations sont énoncées sans que l'on puisse facilement savoir si elles sont vraies ou fausses. Dans le doute, beaucoup d'accusations circulent, et la vérité complète est indispensable. 
Benjamin Abtan conclut sur les événements de la campagne à venir et en donnant rendez-vous début avril 2015 au Rwanda pour un second voyage plus étoffé où seront aussi conviés des politiques. 

mercredi 25 juin 2014

25 juin 2014, Paris 18e, Rwanda : Dieu en voyage

J'avais vu le film « Le jour où Dieu est parti en voyage » à sa sortie au cinéma, et je me précipite pour le revoir au centre Barbara, à la Goutte-d'or, accompagné d'une musique jouée en direct par les élèves de l'école Atla. Les jeunes musicien-ne-s jouent 2 fois et un débat est organisé entre les 2 projections-concerts, avec l'actrice du film, Shanel (Ruth Nirere), un historien de l'art, Nathan Rera, et le réalisateur, Philippe Van Leeuw. Je croise Jeanne, une rescapée, dont l'histoire personnelle rappelle celle du film. Shanel termine le film sur un chant a capela magnifique. En plus d'être l'actrice du film, elle fait partie des musicien-ne-s. Après la fin tragique du film et ce chant, l'émotion est très forte. A ce moment, la lumière est belle, aussi, mais ce n'est sans doute pas le moment de risquer de déranger avec l'appareil photo.
Elle est sortie de derrière l'écran, comme si elle sortait de l'écran. Ce soir, la fiction et le réel se sont rejoint. Elle a chanté ce qui pouvait être dans son esprit quand la caméra fixait son regard, ou plutôt, non, peut-être un contraire, une inversion du désespoir, ou la suite disant la distance et le travail du temps. C'est peut-être parce qu'il y a eu le cheminement d'image en image qu'est arrivée la chanson chantée de cette manière-là, maintenant, dans cette salle de la goutte-d'or.
Le vécu des rescapé-e-s du génocide est sans doute hors de portée de ma compréhension, je perçois juste une capacité à dépasser un deuil dans une expression artistique, qui reste encore mystérieux. Ma raison me renvoie en vain aux responsabilités politiques, parce que penser les violences extrêmes des foules ou le dépassement des traumatismes personnels est difficile.

jeudi 29 mai 2014

25 mai 2014, Paris, colloque sur le génocide des Tutsi du Rwanda

Le mois d’avril 2014 a montré une « bascule »du côté de la vérité contre le négationnisme surtout grâce à l’expression et au travail des journalistes qui se sont majoritairement placé-e-s du côté d’une dénonciation des acteurs français. Le Mémorial de la Shoah participe activement à la 20e commémoration du génocide des Tutsi du Rwanda.L’enjeu se porte plus que jamais sur la vérité et la justice sur la participation française dans le génocide, aussi, la collaboration avec l’association des rescapés Ibuka France permet d’aborder très largement l’implication française. Après un colloque en mai 2013, le colloque du 25 mai 2014 "1994 : Le génocide des Tutsi au Rwanda. Les grands témoins" rassemble une grande partie des meilleurs spécialistes du dossier.
Panel 1: de gauche à droite: Richard Mugenzi, Jean-François Dupaquier, Florent Geel, et sur la photo, Bernard Kouchner et Patrick de Saint-Exupéry.
Quand j’arrive à 11h10, Bernard Kouchner vient de prendre la parole : j’ai manqué les interventions de Patrick de Saint-Exupéry et de Richard Mugenzy. René Degni-Segui, ex rapporteur de l’ONU, indiqué ‘sous-réserves’ au programme n’est pas à la tribune. A cette tribune, auprès de Patrick de Saint-Exupéry et Bernard Kouchner, se trouvent aussi Jean-François Dupaquier et, l’animateur, Florent Geel de la FIDH.
L’ancien président de Médecins Sans Frontières et ministre raconte son expérience sur le terrain, sa volonté d’une intervention humanitaire. Il explique ses discussions avec Roméo Dallaire, dont les 400 hommes au service de l’ONU auraient pu arrêter une grande partie des massacres. Bernard Kouchner aurait voulu que les massacres soient empêchés aux barrages : « il fallait tirer ». Il relate ses divergences avec Kagamé sur le sauvetage de l’hôtel des 1000 collines, sur les priorités dans les groupes à sauver. Il explique avoir voulu impliquer Mandela, fraichement libéré et arrivé au pouvoir, d’où son voyage avec Mitterrand en Afrique du sud (juillet), un échec. Avant Turquoise, il a vu à Juppé et l’a poussé à intervenir, il a vu deux fois Mitterrand, lui demandant aussi d’intervenir. « On ne nous croyait pas, il y avait une propagande avec une inversion des rôles », précise-t-il. Mitterrand lui a dit : « vous exagérez ». Selon lui, « Balladur et Léotard ne voulaient pas d’une intervention ». Il dit être allé parler sur la Radio 1000 collines, la voix des génocidaires, « parler au milieu des assassins ». Il explique qu’avec l’ambassadeur Gérard Larome, il a essayé de convaincre Kagamé d’accepter Turquoise. Il n’avait pas prévu que Turquoise aiderait la fuite des génocidaires : « J’en ai reparlé à François Mitterrand » souligne-t-il, d’un air désabusé. Un moment, il dit aussi : « j’ai marché dans la bouilli », évoquant les cadavres sur le sol.
Bernard Kouchner parle de la suite, des 20 ans, depuis. Il y avait un « bloc incessible », avec la procédure du juge Bruguière, une « cécité sinon complicité ». Ensuite, ministre, il a « créé le pôle du TGI ». « Le quai d’Orsay était prudent, avec Bruguière, il y avait déjà les mandats ». Par Rose Kabuye, il y a eu l’accès au dossier, et on comprend pour le MAE aussi : « nous n’avions pas accès au dossier ». Le MAE « négociait », puis il y a eu la rencontre Sarkozy – Kagamé. Pour lui, « la justice change plus ou moins, et le pôle génocide était la seule manière d’avancer ». Il évoque la séparation judiciaire, exécutif, législatif qui empêche de parler : « on se tait ». Alors, un journaliste dans la salle, Alain Frilet, l’interrompt, et lui dit que certains parlaient mais qu’il n’y avait pas d’ « écoute ». Alors, l’homme politique se met en colère : « J’ai pas parlé… c’est pas assez tôt ! », et il se calme aussitôt, dit qu’il ne faut « pas confondre » (les périodes ?). Puis, il revient sur les 20 ans, sur l’accusation de Kagamé de « participation » pendant l’ « organisation ». Il indique « on l’a démontré, la participation dans l’organisation ». Il reste nerveux, parle vite, ma prise de note peut comporter un décalage avec les mots exacts. Ensuite, il indique «  Taubira devait y aller ». Parlant des « erreurs politiques de François Mitterrand », selon lui, « il ne se rendait pas compte » de la situation réelle, telle que l’on l’a comprend maintenant. « L’honneur de l’armée n’est pas attaqué » car il y avait « des ordres ». Mitterrand était focalisé sur « Fachoda », « l’erreur est politique et pas militaire ». « Les belges ont fait un débat au parlement » alors que rien n’a été fait en France. Il y a des « documents ». Il insiste sur un point : « Il faut que l’on révèle qui a donné les ordres à Bisesero ». Il rappelle qu’il « a proposé un Tribunal Russel », précise qu’il y a des « ordres auxquels des militaires ont participé aussi ».
Quelques personnes du public, se sont permis de l’interrompre, avec un ton ou des sous-entendus accusateurs. Par exemple, quelqu’un lui parle des « protections » au niveau des ministères, et il réplique « le MAE n’a pas fait grand-chose, mais il s’est protégé aussi ». Il a répondu chaque fois, et il conclut par « je suis prêt à me faire engueuler une autre fois ». Est-ce que le niveau de colère instantané ne correspond pas au niveau de son « curseur » dans les révélations ? Un peu de colère signifie qu’il ne dira que ce qu’il pense être bon de dire. Par rapport au colloque il y a un an, il y a un chemin de parcouru. Au colloque du 26 janvier 2014, déjà, il avait commencé à être plus précis. Il reste dans la salle, cette fois.
Panel 2: de gauche à droite :Alain Verhaagen, Alain Frilet, Wolfgang Blam, Boubacar Boris Diop.
Les « grands témoins » suivants s’installent ensuite autour de l’animateur : Alain Frilet, ancien grand reporter, de Libération : Wolfgang Blam, médecin de coopération allemande, Alain Verhaagen, ancien de MSF Belgique au Rwanda en 1994, et l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop.
Je viens quelques jours avant de voir un documentaire dans lequel Wolfgang Blam témoignait sur un génocidaire en France. L’homme n’a pas beaucoup témoigné, encore, il parle avec un peu d’émotions des 6 semaines de génocide qu’il a vécu. Il présente d’abord le contexte, évoque les années précédentes : « il y avait des attentats et massacres tous les ans. Au niveau de la communauté internationale, avec les accords d’Arusha, on nous faisait entrer dans un piège. »
Il raconte le début du génocide. Sur le coup d’état, il explique que les membres de l’opposition était visé, par exemple, un de ses collègues médecin, qu’il a été obligé de cacher. Ce n’est qu’après une semaine qu’il a comprit que les Tutsis était visés et que ce n’était pas seulement un coup d’Etat. A Kibuyé, les Tutsi ont été rassemblés dans un stade, il fallait leur fournir de l’eau et des toilettes. Il a commencé à reconnaître une manière de faire un bouc émissaire comme les nazis. Après une semaine, le vendredi, il y a eu un premier massacre dans une école, il est allé avec une ambulance : les morts étaient tués par machette, massue, grenade ou fusils. Il a compris que d’être médecin pouvait être compris comme être « complice », donc « dangereux ». Puis le samedi, il y a eu un massacre à l’église, et le mardi après-midi et le mercredi matin, le grand massacre du stade. L’aide humanitaire ne suffisait plus, il fallait « analyser pourquoi la situation ». Wolfgang Blam résume ainsi les 3 premières semaines : 1 semaine de regroupement, entassement, 1 semaine de grands massacres, puis 1 semaine de petits massacres. Pour les petits massacres, il donne les exemples de la famille d’un de ses collègues et de la famille de sa femme. Il est parti quand il n’y avait plus personne qu’il connaissait à protéger. Il dit « J’ai vu des enfants qui tuent des enfants, des femmes qui tuent des femmes ». Il s’interroge sur la mémoire, et l’oubli, le lien aux émotions.
Alain Verhaagen était pour Médecin sans frontière Belgique au Rwanda pendant le génocide. Lui a au contraire énormément témoigné déjà, en particulier dans des procès en Belgique. Il a voulu montré que le génocide était prémédité et pas né d’une colère spontanée. Il raconte le négationnisme en Belgique, surtout des universitaires, mais aussi d’un lobby religieux parce que les politiciens chrétiens belges étaient proche d’Habyarimana. Heureusement, à partir de 1990 le gouvernement belge avait changé de position et des journalistes ont travaillé sérieusement sur le génocide.
Il raconte comment, au moment de Turquoise, des hélicoptères ont tirés sur le campement de MSF Belgique, malgré les drapeaux. Comme je suis assis derrière Bernard Kouchner, je le vois et l’entends réagir négativement à cette histoire.
Alain Verhaagen souhaite montrer des photos des massacres, des corps, il insiste sur les corps tétanisés, morts de peur. Il montre les corps dans une église tués par des grenades à fragmentation lancé par un trou dans le mur. Il dit qu’il a compris qu’ « édulcorer les images », c’était aussi par « intérêt ». Bernard Kouchner quitte vers ce moment son siège et sans doute la salle. Alain Verhaagen décrit l’organisation des Interhamwés, de la garde présidentielle, et des gendarmes. Il évoque un « caractère ‘pilleux’ », un « conditionnement » lié à la religion, le principe d’obéissance à l’autorité. Selon lui, une autre preuve du caractère « non spontané », s’observe dans un choix laissé à des femmes par les Interhamwés, celui d’être violée (un enfant ‘Hutu’ naitrait d’un père ‘Hutu’ et une mère ‘Tutsi’) ou d’être mutilée (ne plus pouvoir avoir d’enfant (‘Tutsi’)).
Boubacar Boris Diop parle de la difficulté en Afrique de s’informer sur le génocide. Lui, a compris pendant un voyage au Rwanda en 1998. Selon lui, « un poids néocolonial pèse toujours sur la presse africaine ». L’arrivée au pouvoir de Mandela attirait toutes les intentions. Réagissant à une question d’Alain Frilet, il lâche « la Françafrique est plus complexe : la gestion des élites est une des composantes, avec des ONG, des écrivains, des journalistes, il y a une gestion de proximité ». .. Il y a aussi «l’auto-racisme, dans la légitimation de ce qui a servi à vous soumettre».
 Panel 3 : de gauche à droite : Jean-Pierre Chrétien, Stéphane Audouin-Rouzeau, Marie-France Cros.
Après une courte pause pour le repas, le colloque reprend sur le racisme. Aussitôt, je doute de la pertinence du terme ‘racisme’ : le mot n’est-il pas employé en ce moment exagérément ? S’il n’est pas question de ‘races’, s’il est question d’ ‘ethnies’ artificiellement créés à partir de classes sociales, figées par des cartes d’identité, pourquoi parler de ‘racisme’ ?
Jean-Pierre Chrétien parle de la « cristallisation d’un racisme », d’un « génocide résultat d’un projet raciste, projet résistible, pas inévitable. » Il préfère, plutôt qu’un exposé, un récit personnel de sa lutte sur le sujet. Entre 1990 et 1993, il a vu venir le génocide, il y a eu des alertes : après le massacre de Bugesora, il y a eu une forte réaction au Rwanda, et une mission d’enquête associative, le passage à la télévision de Jean Carbonare. Il a contacté par courrier Kofi Yamgnane et Jean Auroux, qui n’ont jamais répondu. La MIP de 1998 a parlé d’une « course contre la montre entre la logique de démocratisation et la logique du racisme ». D’ailleurs, le 16 avril, Hubert Védrine a réutilisé l’expression « course contre la montre ». Pendant le génocide, l’information était surtout « comme un disque rayé », les « media reprenant des éléments de langages », comme « guerre interethnique ou reprise de la guerre civile ». On parle de 100 jours, mais « la grande masse des morts, c’est avril ». Libération a parlé de génocide de 26 avril et le Monde le 30 juin. Il a lui-même inventé l’expression de « nazisme tropical ».
Avec la MIP de 1998, il y a eu des « auditions sans assez d’enquêtes », et un « rapport négocié ». Ensuite, est venu l’occultation avec Péan et Bruguière, avec une « volonté de disqualifier les chercheurs, qui continue aujourd’hui ». En 2014, c’est « une nouvelle vague de déni », en atteste le rapport du 6 avril 2014 sur le site de la fondation Mitterrand (6 avril, Le rôle de la France au Rwanda en 1990-1994: des accusations infondées) ou un texte de la Fondation Jean Jaurès (13 mars, Rwanda: Bisesero, étude de cas)
Marie-France Cros a couvert le Rwanda avant le génocide pour la Libre Belgique. Après un article critique, le régime rwandais l’a invité pour la pousser vers sa propagande. La répression était forte, et les témoins devaient prendre des précautions pour parler de la dictature. Des opposants mourraient parfois dans des accidents de voiture. Les déplacements étaient contrôlés, ce qui est resté encore un peu. Les avocats n’existaient pas, il y avait des personnes avec des licences de l’Etat qui pouvaient perdre leur licence.Selon elle « le racisme le plus visible était celui des missionnaires ». Il y avait un « paternalisme belge », pas d’impérialisme comme pour les français. La société était très hiérarchisée. « Une mise en scène du régime se faisait dans le sens de la simplicité, ce qui plaisait au milieu catholique. Habyarimana était soutenu en Belgique par les partis chrétiens, surtout par les flamands. Elle a failli perdre le dossier sous la pression de « chrétiens ».
Selon elle « le racisme le plus visible était celui des missionnaires ». Il y avait un « paternalisme belge », pas d’impérialisme comme pour les français. La société était très hiérarchisée. « Une mise en scène du régime se faisait dans le sens de la simplicité, ce qui plaisait au milieu catholique. Habyarimana était soutenu en Belgique par les partis chrétiens, surtout par les flamands. Elle a failli perdre le dossier sous la pression de « chrétiens »
 Panel 4 : de gauche à droite : Philibert Gakwenzire, Marcel Kabanda, Hélène Dumas
Un deuxième panel intervient sur le ‘racisme’.
L’historienne Hélène Dumas propose son analyse très bien ancrée dans la culture et la langue rwandaise. Selon elle, il y avait une « puissance performative des discours », les paroles étaient en eux-mêmes des actes forts. Le registre religieux a été utilisé. Les lieux ont été pensés, des lieux de cultes ont été choisis. « 40% des victimes » sont décédées dans des lieux de cultes, et le clergé a aussi participé. « Les Tutsi étaient renvoyés vers un monde non-chrétien, vers une « bestialité diabolique ». Dans les villages, existaient des lieux nommés CND (Conseil National pour le Développement), où se regroupaient des Tutsi pour se protéger, alors, ces regroupements étaient interprétés comme des signes d’alliance avec le FPR. Des cadavres ont été jetés dans des latrines. Le vocabulaire de la chasse et de l’élevage a été employé pour animaliser, cependant le terme Inyenzi (cafards) avait pris un sens plus guerrier comme synonyme de soldat du FPR. Une langue du génocide est apparue. Le corps a aussi été décrit pour justifier la cruauté puis des violences. Sans doute, que l’hypothèse théorique de violences d’autant plus fortes que la différence physique est faible pour créer une différence et justifier des actes est à considérer. « L’ennemi est créé par la souffrance, le corps de l’ennemi est créé par la cruauté. » Elle prend des exemples : un cœur de femme ou un cerveau d’étudiante en médecine montrés ! Il y avait « une exhortation à retrouver une langue ‘Hutu’ », « une séparation des ‘histoires’ », un mythe de « retour à la pureté originelle ». Elle évoque aussi le pillage.
Philibert Gakwenzire est un jeune historien rwandais. Il a étudié sur une région la genèse du génocide depuis 1959, dans les massacres du début de l’indépendance. Il parle d’ « exportation des massacres », des « viols vus comme des faits mineurs ».
Panel 5 : de gauche à droite : Richard Mugenzi, Raphaëlle Maison, Jean-François Dupaquier, Yves Ternon.
Pour commencer, Jean-François Dupaquier commence par rectifier ou compléter le titre de cette partie du colloque : la France… on parle « une trentaine de personnes » en réalité. Ce correctif n’est pas anodin, et je suis d’accord.
Yves Ternon présente le rôle de la France, dans un résumé d’une efficacité et d’une précision de métronome. Depuis des années, j’ai été à beaucoup de débats, et je n’ai jamais entendu une synthèse aussi claire. Travaillant moi-même sur des textes de synthèses, j’ai remarqué que la commémoration a provoqué ce besoin de sortir des détails et des affaires pour récapituler l’ensemble de la participation française à partir des points essentiels. Quand c’est Yves Ternon qui le fait, c’est un historien de renom, reconnu, qui le fait, et l’auteur de ‘L’État criminel. Les génocides au XXe siècle’, le fait au Memorial de la Shoah.
Yves Ternon fixe le cadre : les indépendances, puis la Françafrique. Dès 1981, François Mitterrand est sensible à ‘Fachoda’. Habyarimana devient un bon élève de la Françafrique et en parallèle, la politique française commence à ignorer la politique du dictateur rwandais concernant les 340 000 réfugiés Tutsi hors du Rwanda. Avec le discours de la Baule, du 20 juin 1990, le discours officiel devient  « le soutien des régimes qui développe la démocratie », et c’est exactement l’inverse qui se fait au Rwanda, et surtout à partir de l’attaque du FPR du 1er octobre 1990.
Avec Noroît, le 8 décembre 1990, la désinformation est déjà là. 30 personnes représentent la France, surtout l’Elysée et le MAE avec les ambassades. Les « techniques de la guerre révolutionnaire » (de Trinquier, à Muchielli) sont reprises, et la collaboration avec les services secrets rwandais démarre. Le FPR est vu comme terroriste. FerdinandNahimana intoxique avec sa « théorie du complot ».
« Les dirigeants français sont convaincus des théories racistes ». Malgré les alertes, comme celle de la publication des ‘10 commandements’, « l’armée française, l’Elysée, l’ambassadeur Martre, sont incapables de prévoir l’extermination » (erreur sur Martre et Galinié). Il y a une « accélération de la désinformation, et cette désinformation est acceptée par les dirigeants français, puis développée. » « Le colonel Galinié commandant Noroît est inquiet et il est remplacé par le Cussac, qui lui adhère » à la désinformation. Avec la « propagande noire », les accusations en miroir, la désinformation augmente encore, mais l’officier français adhère. Il y a les « messages imaginaires » du FPR que raconte Richard Mugenzi. « Hubert Vedrine est le principal manipulateur » avec comme autre décideurs « l’amiral Lanxade, Bruno Delaye, et François Mitterrand malade ». Il y a « une aide militaire en même temps que l’acceptation de la menace du génocide ». Après le « Le rapport de Bagosora sur l’Ennemi intérieur », « militaires et politiciens le considère comme possible ».
En 1992, c’est la création des Interhamwés et de la coalition extrémiste CDR, de l’Akazu, du rezo 0, puis arrive le massacre de Bugesera. L’autre versant, avec la fatigue et le refus de la guerre, ce sont les négociations à Arusha. Le CDR, essaye de détruire le processus. « A des barrages, des soldats français livrent des Tutsi », « les militaires apprécient l’expérimentation ». En Juin 92, le COS et la DRM sont créés, puis les DAMI sont renforcés. « Fin 92, début 93, la mission Fidh, Eric Gillet, HRW, Alison Desforges, Survie, Jean Carbonare dénonce la désinformation et les massacres ». Jean Carbonare passe sur France 2. En février 93, il y a 250 morts à Gisenyi et l’offensive du FPR. C’est l’époque où « Stefen Smith est ‘retourné’, avec plein d’autres ». Le 29 mars 1993, le PS perd les élections législatives, Balladur, Juppé, Léotard arrivent au pouvoir. En août 93, les accords d’Arusha sont signés. Les 21 octobre au Burundi, l’assassinat du Président Melchior Ndadaye provoque des massacres de Tutsi. L’armée française quitte en décembre 93.
Yves Ternon en arrive au génocide. Il retrace les faits : Bruno Delaye accuse le FPR. L’ambassadeur Marlaud réunit des génocidaires juste avant la formation du gouvernement (GIR), alors que « des négociations auraient pu avoir lieu avec des opposants ». « A l’ONU, la France demande le retrait de la MINUAR ». Le 27 avril, des membres du GIR sont reçus à L’Elysée, venant pour « recevoir des armes ». « L’achat des armes est maquillable facilement ». La désinformation continue. Il y a une peur d’une intervention de l’Afrique du Sud. Le colonel Rosier qui prépare Turquoise est aussi en contact avec un génocidaire, le lieutenant-Colonel Anatole Nsengiyumva (à vérifier). Le 23 juin, arrive des forces pour une guerre. Puis à Bisesero, « Marin-Gillier découvre les survivants », et « l’appel à l’aide est ignoré par le colonel Rosier ».
« La responsabilité est écrasante » conclut l’historien.
Une remarque se glisse sur la naïveté de Bernard Kouchner par rapport à Mandela …
Raphaëlle Maison, juriste, intervient sur les progrès de la recherche et l’état des connaissances. Elle souhaite que les universitaires travaillent ensemble. Elle commence par dresser la liste des universitaires écrivant sur le sujet, remarquant qu’il y a plus de travail sur les suites du génocide et le négationnisme, et que les progrès sont venus des journalistes, et des associations, dont elle dresse aussi une liste. Il est d’abord question des universitaires et de la volonté, en tant que tel-le-s, de faire face à la participation des acteurs français dans le génocide. Selon Raphaëlle Maison, le risque actuel est que les universitaires ne remplissent jamais leur rôle dans l’élucidation. Elle ajoute, que le manque de lien entre les différents domaines est un frein : « étude de l’histoire politique, étude coloniale, étude des doctrines militaires, de l’espionnage, de la Françafrique », devraient être entrepris, et, pour l’instant le manque de  travail dans l’ensemble des disciplines fait blocage. Selon elle, les universitaires ne produiront pas la même chose que la justice. Le rapport au savoir est en jeu comme avec la guerre d’Algérie et Vichy.
Elle aborde ensuite la « complicité de génocide ». Elle rappelle un passage du livre de David Servenay et Gabriel Périès, « Une guerre noire », le fait que Quilès et la MIP ont permis d’éviter le TPIR. Il y a un risque de « disculpation pénale ».
Elle résume à son tour les faits :
-        90-93 : le soutien politico-militaire dans la guerre civile, sous les formes de la formation des FAR et des forces de l’ordre, les livraisons d’armes (et un 4e point). Dans les négociations d’Arusha, en parallèle, un engagement  militaire, qui fait que la neutralité n’est pas présente.
-        les questions de l’attentat de l’avion et du meurtre de deux gendarmes
-        la formation du GIR
-        pendant Amaryllis, les abandons, la non-intervention, les livraisons d’armes
-        pendant la suite du génocide : le soutien diplomatique au GIR, la tendance à ‘rétablir un équilibre’ selon le g.al Quesnot, le rôle de Paul Barril et le rôle d’éventuels mercenaires
-        pendant Turquoise : les 27-30 à Bisesero et la fuite des génocidaires aux Zaïre, les exactions donnant lieu à enquêtes pénales
-        les positions par rapport au TPIR
-        les suites de la relation France-Rwanda
-        le négationnisme
Pour elle, « la collaboration » est plus à relier à la « politique coloniale », aux « massacres coloniaux », à une « politique africaine secrète, en petit cercle ». Elle propose pour l’ouverture des archives, un « groupe de recherche pluridisciplinaire. », qui puisse « identifier les sources, les travaux » et viser une « première évaluation universitaire ».
Jean-François Dupaquier souligne que beaucoup de documents sont déjà disponibles chez les journalistes, et que c’est la classe politique qui est dans « un refus et une incapacité », il demande s’il faut « une nouvelle initiative citoyenne, ou un tribunal Russel  pour dépasser le refus de la classe politique ».
Raphaëlle Maison, « partagée », répond qu’en théorie, une « enquête parlementaire » serait adaptée.  Elle insiste sur la nécessité pour les universitaires d’ « imposer la thématique ».
Jean-François Dupaquier préfère ensuite revenir sur le témoignage de Richard Mugenzi, qui a déjà parlé le matin. Il le questionne alors en direct.
JFD : « Est-ce que vous avez-vu Paul Barril et ses mercenaires ? » RM : « Paul barril était à Gisenyi en 94 et un peu partout au Rwanda. Il avait pris la relève de Noroît » (à partir du 15 décembre 93, 23 coopérant était aussi restés) « J’ai vu Barril avec Nsengiyumva dans le camp de Gisenyi » (Nsengiyumva commandant la région de Gisenyi, près de Goma) « Les mercenaires sont restés ». « Je l’ai vu déjà en 91 avec un petit groupe de mercenaires, c’était un ami de l’Alliance » «  Je l’ai vu 2 fois, une première fois avec des mercenaires en 91, pas des soldats français, une 2e fois en 94, avec une trentaine de mercenaires. Au camp de Butotori (?), les mercenaires faisaient de la formation commando, amphibie, du zodiac. C’était des mercenaires, car ils ne portaient pas de bérets rouges, avaient des bérets noirs et des uniformes sans insignes ».
JFD : « (Quelle était la relation entre) Nsengiyumva, le chef du renseignement militaire et les gradés de Turquoise ? » RM : « La relation était très rapprochée ». « Il y avait un français avec le chef des FAR » (phrase à vérifier) « Nsengiyumva est parti à Goma en Juin, et a été nommé responsable de la coordination avec Turquoise, puis il est revenu à Gisenyi. »
JFD : « … les fausses interceptions (du FPR) ? » (de mémoire, à vérifier,  JFDupaquier demandait si les fausses interceptions avaient pour objectif d’intoxiquer l’armée française) : « … pour l’armée française, je ne sais pas. On a continué l’intoxication jusqu’à la fin. Les militaires français n’étaient pas tellement manipulés, plutôt complice. Ce sont les français qui nous ont appris, le quadrillage et le contrôle, les accusations. Ils sont complices et pas manipulés ».
Panel 6 : de gauche à droite : Yann Jurovics et Marcel Kabanda.
Yann Jurovics, universitaire, a été juriste au TPIR. Il intervient sur la justice. Il parle d’un « TPIR prioritaire sur la juridiction nationale, pas comme pour la CPI ». Il évoque l’inertie de la justice, les organisations criminelles selon le tribunal de Nuremberg (article 9). Comme le TPIR a prouvé l’existence d’un plan génocidaire, seul le lien avec le plan est à démontrer. Ainsi, pour Simbikangwa, le juge s’est basé sur le TPIR avant de fixer les responsabilités individuelles. Il existe un « enjeu de qualification », « le génocide en droit français étant différent du génocide selon la convention de 1948. » Ce qui compte c’est « l’intention criminelle et pas le nombre de morts». Le racisme en droit se définit par « une négation de la singularité et de l’égalité ». Au racisme, s’ajoute « la politique discriminatoire, et la politique de crime génocidaire ». Il signale que les massacres des juifs avaient commencés en Allemagne avant le génocide lui-même. Selon lui «  le plan génocidaire, lui-même », est « une organisation criminelle » . Pour la complicité, on distingue « les planificateurs, les bourreaux, et l’ensemble de l’aide, dans un même plan, par une participation à degrés divers », et « le juge qualifie par la peine ». Pour une complicité, « le chef d’accusation, c’est le génocide, et pas la complicité ». Il signale que « Nuremberg n’était pas rétroactif, malgré une appellation nouvelle » (se basant sur des lois allemandes), et il y a eu « cristallisation et pas nouveauté ». Selon lui, a propos de la lenteur, « la justice est en échec face à la réalité criminelle ». Pour les nazis, ont été jugés 22 personnes a Nuremberg et 6000 autres, à Arusha au TPIR, 80 personnes, avec 2 millions de procédure dans les Gacaca pour 1 millions de personnes. Il conclut sur une « justice de symbole », ce qui provoque une réaction négative dans le publique, que je partage.
Et le colloque se termine par une question du public sur les réparations aux rescapés, avant les remerciements.