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jeudi 23 octobre 2025

L’Afrique contre la démocratie, mythes, déni et péril, d’Ousmane Ndiaye, juin 2025

L’Afrique contre la démocratie, mythes, déni et péril, d’Ousmane Ndiaye, Sénégal, Riveneuve (Paris), 6.2025, 172p

Après l’excellent livre ‘Blues démocratique, 1990-2020’ de Francis Laloupo en 2022 chez Karthala, voici un nouveau livre de défense de la démocratie en Afrique facilement identifiable, cette fois chez l’éditeur parisien Riveneuve, ‘L’Afrique contre la démocratie, mythes, déni et péril’, du journaliste sénégalais Ousmane Ndiaye, sorti en juin 2025.

Qui arrêtera le néo-panafricanisme rejetant la démocratie ? Alors que se portent comme un charme les régimes antidémocratiques en Afrique francophone, sur les réseaux sociaux se répandent des discours identitaires et antidémocratiques. Ousmane Ndiaye analyse des causes du « rejet » de la démocratie, répertorie un par un les arguments et en démontrent la fausseté. Il regrette la focalisation extrême sur la France et l’occident, qui simplifie les logiques et oublie les responsabilités locales. Pour parler des élections sans démocratie depuis 1990, l’auteur utilise l’expression « fiction démocratique ». Il souligne le rôle négatif d’une série d’« opposants historiques », Alpha Condé, Abdoulaye Wade et Laurent Gbagbo. Je me demande s’il peut sortir autre chose qu’une confusion médiocre des réseaux sociaux, quand le mensonge et la confusion sont déjà bien présents à propos de l’histoire politique africaine. Si le livre connaît un certain succès depuis quatre mois, c’est qu’il répond correctement à de bonnes questions.

Pour l’auteur, « les dynamiques démocratiques ont traversé les sociétés africaines avant la colonisation et la démocratie ne se réduit aux institutions et au suffrage universel ». L’argument contredit l’idée néo-panafricaniste d’une « démocratie importée de l’Occident par la colonisation et inadaptée à l’Afrique ». Selon moi, l’histoire du lien entre élections, démocratisation et colonisation et décolonisation reste à écrire. Justement, m’en inquiétant depuis longtemps, je publierai sans doute bientôt un livre sur l’histoire des élections en Afrique dans 53 pays de 1792 à 1990. De mon point de vue, les élections, qui permettent un type de prise et de maintien du pouvoir, sont tellement stratégiques et centrales, qu’il importe peu, maintenant, pour l’évolution de la situation et pas pour le bien-être que permet une compréhension historique profonde, que des éléments de démocratie aient été présents avant la colonisation, parce que la situation actuelle dépend surtout de l’absence ou de la présence de démocratie dans les processus électoraux depuis le retour du multipartisme dans 36 pays à partir de 1989. La qualité des processus électoraux et le type de régimes politiques sont liés. Certes, l’argument pourrait éloigner certains d’un néo-panafricanisme détaché des réalités historiques. Si en théorie, élections et démocratie peuvent être deux thèmes qui s’éloignent, en pratique, la qualité des processus électoraux a tendance à fortement déterminer le type de régime et un certain nombre d’éléments de contextes, comme la liberté d’expression. Les régimes antidémocratiques ont au centre de leur stratégie de pérennisation de l’imitation des processus de création de légitimité populaire. La question ne se pose pas de la même manière à Dakar ou dans les capitales des anciennes colonies françaises qui ne connaissent pas actuellement de régimes démocratiques.

J’ai aussi besoin de préciser un autre point approximativement abordé. L’histoire de « la Baule » reste elle-aussi à écrire ou à publier. Sans les détails de l’histoire, il est difficile d’en parler et d’incorporer l’épisode dans un raisonnement. Ceux qui parlent de « la Baule », évoque en réalité souvent sans le savoir et le connaître, le projet de soutien international de retour au multipartisme de 36 pays sur 53 en 1990 et 1991. Le projet n’a duré que deux ans puis les acteurs internationaux, une partie des dirigeants européens, la Communauté européenne, le Canada, les USA, le secrétariat général de l’ONU, la Banque mondiale et le FMI, ont arrêté d’agir de manière concertée. Ce projet n’a pas eu pour objectif de prendre en compte la qualité des processus électoraux mais juste d’accompagner le retour du monopartisme au multipartisme tout en gérant des questions de finances et d’endettement. Mitterrand n’a fait que jouer le rôle d’étendard. Le ministre de la Coopération française, Jacques Pelletier, en a été une sorte de chef de projet, à Paris. Le principe opérationnel, comme pour les indépendances, a été de lancer un vague dans les anciennes colonies françaises et de la faire devenir continentale. Préciser que les luttes locales ont été souvent prépondérantes ne permet pas de sous-estimer l’importance des apports externes. Le bilan du soutien a été mitigé et son estimation a été embrouillé par des discours officiels mensongers de part et d’autre et par le retournement d’objectif de François Mitterrand fin 1991. Une partie de la démocratisation de l’Afrique s’est faite grâce au retour du multipartisme mais une partie seulement. Il y a un démarrage de processus continental incertain. La démocratisation et les réformes se sont ensuite avérées plus solides et durables dans les anciennes colonies britanniques.

Un autre point mérite sans doute d’être précisé. Depuis 2016, le recul de la démocratie est mondial. En Afrique, la phase de recul depuis 2016 a été précédée d’autres phases depuis 1990 et le retour du multipartisme dans 36 pays, un point de départ historique. Les principales phases de démocratisation ont été 1990-1995, 1999-2006 et 2011-2015. Depuis 2016, le recul de la démocratie est surtout basé dans les anciennes colonies françaises, à cause des Comores, du Bénin, de la Tunisie, du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Ainsi, la démocratie reculait déjà en Afrique francophone avant les coups d’Etat du Sahel, depuis 2016. Depuis 1990, le travail extérieur de soutien à la démocratisation a été important même si son efficacité a été moyen. Ce travail trouve son efficacité dans les Etats en construction sans pouvoir sortant bloquant, par exemple en suite de guerre. Les missions d’observations ne forment pas du tout un ensemble homogène. Certaines visent clairement à soutenir des processus de démocratisations, honnêtes, qu’elles soient utiles ou impuissantes face à des régimes solides débordant de créativité criminelle, d’autres sont tout aussi clairement des missions de complaisances avec des régimes antidémocratiques. En général, les missions de l’Union européennes sont les missions les plus solides et sérieuses, même si quelques-unes déçoivent. En outre, beaucoup d’énergie a été mis dans la construction d’un droit international entre 2000 et 2015 et l’effort a échoué en raison de la capacité des criminels à s’adapter. On ne peut pas signaler qu’il est malhonnête de dire que tout le mal vient de l’extérieur parce qu’il vient aussi de l’intérieur, sans noter les efforts de l’extérieur pour bien faire, même s’ils ont été insuffisants. Les régimes antidémocratiques ont appris à s’entraider depuis 1990 et à neutraliser des techniques de soutien de la démocratisation.

Après une évolution concomitante de nombreux pays au début des années 90 à la fin de la guerre froide, une histoire politique africaine reste encore à écrire. Un grand nombre de questions sont ouvertes. Le livre d’Ousmane Ndiaye tente de répondre à une partie de ces questions, qui sont plus visibles depuis la série de coup d’Etat dans le Sahel, en Guinée et au Tchad. Ce livre est une pépite pleine de pépites, qui a le mérite de tordre le coup à un certains nombres d’idées de l’époque de la société du spectacle version réseaux sociaux. Il fait partie des livres indispensables pour ceux et celles qui s’intéresse à la politique africaine.

Régis Marzin

23 octobre 2025

 

vendredi 21 mars 2025

20 mars 2025, Aubervilliers, Campus Condorcet : conférence sur les sciences sociales

Nadège Chabloz, co-éditrice des Cahiers d’Études africaines (EHESS), Ibrahima Poudiougou, anthropologue, postdoctorant à la Norwegian University of Life Sciences (NMBU), Patrice Yengo, anthropologue à l’EHESS, Boris Samuel, co-rédacteur en chef de Politique africaine (association liée à éditeur Karthala) et politiste à l’IRD (IMAF), à la table ronde ‘Publier des sciences sociales plurielles et internationalisées sur l’Afrique’, proposée par les Cahiers d’Études africaines et Politique africaine, au Centre des colloques du Campus Condorcet, pendant le festival Printemps des Humanités, le 20 mars 2025.

Espérant un débat un peu plus animé, je pose une question, après avoir évoqué les sciences politiques présente dans la revue Politique africaine et pas dans les Cahiers d’Études africaines : « La recherche française ne pourrait-elle pas être confrontée aux mêmes difficultés que les politiciens français si décriés ? » Je propose quelques hypothèses, « un manque de chercheurs généralistes, un cap historique pas encore franchi pour traiter la période contemporaine après l’évolution simultanée de beaucoup de pays après 1990, les difficultés à travailler sur des pays sans Etat de droit et sans liberté d'expression, des acteurs de la répression étant vivants et actifs. » Patrice Yengo répond : « Il n’y a plus de chercheurs sur toute l’Afrique, c’est mieux. Il n’y a personne qui connaît l’Afrique maintenant. On ne peut s’enrichir que de petites choses. Quand j’entends que va parler un spécialiste de l’Afrique, j’éteins le poste, il va parler de lui. » Boris Samuel évoque le « savoir aréal » et le débat se termine alors faute de temps. 

Je ne précise ma pensée sur les méthodes de synthèse, les particularités du choix, du mélange et de la vérification des sources primaires et secondaires en augmentation du niveau de synthèse, le choix d'un angle qui réduit le domaine de recherche, par exemple l'angle des élections pour aborder une vaste histoire politique, les bases de données pour travailler sur une grande quantité de données, les classements et comptages exhaustifs, une sorte de projection mathématique des histoires dans un espace de données simplifiées, la complémentarité du récit historique littéral classique et d'un cadre théorique général simplifiant la vision, ou encore la relation entre histoire et sciences politiques.

Régis Marzin

21 mars 2025, corrigé le 22 mars

dimanche 2 février 2025

1er février 2025, Noisy-le-Sec, la France empire et Nicolas Lambert de mieux en mieux

Il y a presque 20 ans, le 21 mai 2004, je voyais pour la première fois Nicolas Lambert sur scène, le jour où je rencontrais François-Xavier Verschave, dans une journée sur la Françafrique dans un squat, que j’avais organisé avec Survie au Festival des résistances et des alternatives de Paris. Après Elf, l’argent du pétrole et les partis politiques français, après le nucléaire et les ventes d’armes, l’artiste est de retour avec un nouveau spectacle ‘La France empire’. Il est ce samedi soir dans la médiathèque Roger Gouhier à Noisy-le-Sec, une médiathèque qui dispose d’une petite salle de spectacle qui lui permet d’avoir un très bon programme.

Le show part d’une discussion entre l’acteur et sa fille de 15 ans à propos d’un sujet de BPEPC sur l’armée française et les « valeurs de la République ». Cela renvoie d’abord l’auteur à ses souvenirs d’enfance avec ses grands-parents, puis, cela le lance dans une grande réflexion sur l’histoire de l’empire français, une histoire encore trop peu présentée et méconnue. Il y quelques progrès récemment sur le Cameroun, avec le rapport de la Commission Ramondy (voir aussi le volet artistique). Pendant deux heures, l’artiste passe d’une émotion à l’autre à un rythme effréné. Le public passe du rire à la confrontation à des faits graves.

Le spectacle donne une grande part aux femmes dans l’histoire coloniale. Par exemple, il est question de la prostitution au Maroc, au quartier Bousbir (Prospère) à Casablanca entre 1924 et 1955, autorisée dans les dernières années alors qu’elle est interdite en France, une prostitution sans doute moins connue que celle des « bordels militaires » d’Algérie pendant la guerre d’Algérie. Ce sont aussi les viols de l’armée française en Algérie qui sont abordés, comme méthode de torture fréquente sur les hommes et les femmes, avant même la guerre d’Algérie.

Nicolas Lambert évoque également le droit de vote des femmes retardé dans les colonies françaises entre 1945 et 1960. C’est un sujet que j’ai étudié et sur lequel je peux apporter quelques précisions : le droit de vote féminin est instauré au Sénégal en 1945 pour élections françaises entre 1945 et 1960, au Togo en 1945 grâce aux commerçantes « Nana Benz », en Algérie en 1945 pour françaises surtout d’origine européenne, et seulement en 1958 pour les algériennes et au Bénin ou Dahomey en 1956. Puis, l’histoire du vote féminin et du suffrage universel se confond avec l’histoire des indépendances en commençant par la Tunisie en 1957 après l’indépendance en 1956 et les autres pays en 1960. L’ONU met une certaine pression sur l’instauration du suffrage universel en même temps que sur la décolonisation à partir de 1945. Grâce à cette pression qui correspond aussi à un consensus entre USA et URSS, dans les années 60, le suffrage féminin se répand facilement dans le monde et en Afrique. Les résistances locales en Afrique sont visibles presque uniquement au Nord du Nigéria. En Afrique, la diffusion du suffrage féminin est tellement rapide et cachée par les indépendances qu’elle semble ensuite négligée comme étape historique majeure.

Le droit de vote change tout ! Concernant le suffrage masculin en Algérie, en Algérie à partir de 1870 et en Tunisie à partir de 1881, le vote sous la colonisation correspond presque à un apartheid, au travers de la séparation des citoyennetés selon l’origine géographique, la culture, les mœurs et la religion, et la sélection d’africains privilégiés dans un collège séparé au vote censitaire capacitaire masculin ou équivalent. L’apartheid général est bien connu en Afrique australe et il se basait sur un ‘apartheid électoral’. La limitation du suffrage des Algériens entre 1870 et 1958 peut être considéré comme une cause de la guerre d’Algérie. Il s’agit là-aussi d’un ‘apartheid électoral’ comme celui pratiqué en Afrique australe.

Le spectacle se termine aux Comores, à Mayotte ou Maoré. S’il y a un sujet qui perturbe les dirigeants français, c’est bien le fait que pour le droit international et les Nations-Unies, l’île de Maoré a été volée, tout simplement « volée ». Le sujet de la situation à Mayotte n’est pas tabou mais le « vol » au moment juste après le référendum d’indépendance est tabou. C’est moi qui rajoute ce mot que n’emploie pas Nicolas Lambert. Il insiste, lui, sur la déstabilisation de Bob Dénard source de l’appauvrissement de l’Union des Comores et de la différence de niveau de vie avec Mayotte, cet écart économique séparant maintenant les îles et les populations. L’absurdité et la violence extrême de la situation à Mayotte symbolise bien un impensé persistant lié à l’histoire coloniale en France. Dans tout le spectacle, le décor est le « nationalisme », celui des décideurs mais aussi celui du quotidien, qui aide un peu trop à accepter une histoire incohérente, trouée, biaisée.

Nicolas Lambert sera au Théâtre de Belleville à Paris jusqu’au 28 juin 2025. Est-ce la peine de préciser que je vous conseille d’aller le voir ?

Régis Marzin

2 février 2025

 

mercredi 16 octobre 2024

15 octobre 2024, Paris, les 10 ans de Tournons la Page

Ce mardi 15 octobre en soirée, l’ambiance est à la fête à la galerie Echomusée à la Goutte d’or, pour les 10 ans de la coalition Tournons la page. Il y a dix ans, quelques mois avant la chute de Blaise Compaoré au Burkina Faso sur la question du nombre de mandats, quelques activistes et salariés d’associations commençaient à se réunir à Paris et à travailler sur la durée des pouvoirs et le nombre de mandats présidentiels.

Des souvenirs de lutte aux côtés du Secours catholique pour moi aussi entre mi-août 2014 et janvier 2017, par exemple sur le Congo-Brazzaville avec le communiqué du 22 octobre 2015, ‘Le Président François Hollande plante un couteau dans le dos du peuple congolais’.

Dans la soirée est présenté le livre de Rémi Carayol ‘Les sentinelles de la démocratie en Afrique : Tournons la page : histoire d’un mouvement militant politique en Afrique’, aux Editions Karthala. Pour la coalition sont présents entre autres, l’ivoirien Didier Alexandre Amani, président de la coalition depuis le départ de Marc Ona, Brice Mackosso, coordinateur national du Congo-Brazzaville, Brigitte Ameganvi, trésorière internationale, Laurent Duarte un des trois premiers salariés et Mathieu Pourchier, le Directeur exécutif.

En 2024, le grand nombre de déclarations de la coalition montre qu’elle a pris un rythme de croisière basé sur l’énergie de ces nombreux membres. Le rapport sur la présidentielle tchadienne du 6 mai 2024 me fait penser que les compétences sur les processus électoraux qui manquaient au démarrage il y a dix ans sont maintenant bien acquises. En 2016, une fois le sujet du nombre de mandats dans les constitutions maîtrisé, la question du passage au traitement du thème des processus électoraux s’était posée, sans doute un peu trop tôt dans l’histoire du mouvement.

Régis Marzin

Paris, 16 octobre 2024

 

mercredi 17 mai 2023

16 mai 2023, Paris, La démocratisation de l’Afrique au colloque de Sciences Po

Le colloque « Afrique 2023 : Mouvements citoyens, restaurations prétoriennes et nouvelles configurations internationales » des 16 et 17 mai 2023 à Sciences Po Paris est organisé par l’Université de Cornell à New-york, l’université Northwestern  (d’Evanston dans l’Illinois) et  à Sciences Po, en partenariat avec Tournons La Page et la revue Politique africaine. Une partie des discours étant en anglais, nous avons droit à une traduction simultanée à l’écran en direct.

Il n’y a pas eu ce type d’événement à Paris depuis le début de la Covid ce qui provoque pour certain-e-s de très agréables retrouvailles avec des amis et des connaissances. Il était temps de retrouver des discussions collectives sur Paris et de voir qui fait quoi en ce moment. Par exemple, il se comprend assez vite que le mouvement Tournons la Page, qui regroupe maintenant 242 organisations en 10 coalitions a pris de l’ampleur ces dernières années. Je ne viens qu’à la partie qui concerne le plus mon travail, la démocratisation de l’Afrique la matinée du 16, laissant de côté d’autres thèmes comme les coups d’état, les transitions associées et la Russie.

Le discours d’ouverture est assuré par Roland Marchal, spécialiste du Tchad, du Soudan et de la Centrafrique au Centre d'études internationales de Sciences Po. Il évoque les évolutions actuelles en Afrique, la « critique de l’ancienne puissance coloniale » qui correspond à une « appréciation » qui n’est pas « sur le court terme » et renvoi aux thèmes de la colonisation et des Etats post-coloniaux. Les questions du rejet de la France reviendra ensuite fréquemment dans les interventions et dans les débats. Le chercheur choisit ses mots pour parler de la démocratie depuis 1990, entre « déception » et « désillusion ». Il termine sur la perception de l’évolution de la politique internationale, qui ne va « pas vers une nouvelle guerre froide » ni « un retour du non-alignement » mais vers « une dissolution des camps » et une recherche de « souveraineté ».

 De gauche à droite, Marc Ona, Roland Marchal, Mohammed Tozy et Nic Van de Walle

 Le principal intervenant du premier panel sur les « Acquis et limites de la démocratisation en Afrique 1990-2023 » est Nic van de Walle de l’université de Cornell qui intervient sur le sujet « Progrès démocratique en Afrique, 1990-2023 : Faits stylisés et hypothèses pour l’avenir », un sujet proche de mon domaine de recherche. L’intervention est basée sur des graphiques. Le plus intéressant est peut-être celui qui compare la démocratisation des différentes parties du monde depuis 1990.

On y voit à peu près l’arrêt du processus de démocratisation en Afrique en 2005, une date qui correspond à l’arrêt de la démocratisation plus rapide dans les anciennes colonies britanniques. Le chercheur souligne l’augmentation quantitative de la protestation depuis 2015. Pour le futur, il suppose que le pouvoir judiciaire prendra de l’importance sauf sans doute dans les pays francophones.

Deux discutants complètent le panel, Mohammed Tozy, de l'IREMAM à Aix en Provence et Marc Ona Essangui, l’illustre président de Tournons la Page. Mohammed Tozy pense en parlant de l’Afrique du Nord, que les « régulateurs » qui sont en place sur les droits humains, la presse la concurrence, « adossés aux référentiels internationaux » peuvent être des « contre-pouvoirs sérieux » et évoque l’influence du Qatar, de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis.

Pendant le débat, Nic van de Walle répond à une question sur les inégalités sociales. Il explique qu’il n’y a pas de lien entre les inégalités et l’absence de démocratie, puisque le maximum d’inégalités se trouvent dans la partie la plus démocratique de l’Afrique, l’Afrique australe. Evidemment, cela fait se poser des questions sur les partis politiques en particulier en Afrique du Sud.

Je questionne Nic van de Walle sur les perspectives de déblocage de certains pays, puisque beaucoup de pays sont ‘bloqués’. Je pense à des surprises récentes, les progrès en Mauritanie et en Tanzanie, sachant qu’il y a beaucoup de régressions ailleurs, bien documentée, mais que cette régression pourrait cacher de nouveaux types d’évolution encore peu étudiés. Cela m’oblige à préciser qu’il existe des états anti-démocratiques avec alternance de chef de l’état en cas de limitation du nombre de mandats, un type de régime dont le modèle peut-être involontaire a été la Tanzanie et que ces régimes se sont multipliés à partir de 2016 sans être comptabilisés. Je fais l’hypothèse que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne peuvent aider la Tanzanie à se démocratiser correctement. Le chercheur américain pense que la Tanzanie ne veut pas être en retard par rapport à des voisins comme le Kenya et souligne l’importance d’un « parti fort » d’opposition. Il parle de « parti fort » en parlant d’un seuil de 25% des voix. Il remonte à Napoléon pour analyser la soumission du pouvoir judiciaire à l’exécutif côté français.

A la pause, Nic van de Walle et moi parlons de l’écart qui se creuse dramatiquement entre les anciennes colonies françaises et britanniques. Quelles sont les causes de cette évolution ? Dans la liste des causes possibles, il y a la différence de structure et d’indépendance des commissions électorales, la gestion du contentieux, avec d’un côté un pouvoir judiciaire qui se renforce et de l’autre des cours constitutionnelles soumises aux chefs d’état, la conception plus solide des constitutions comme devant être respectées côté anglophone et Common Law, un effet d’entrainement collectif et de solidarité entre pays dans un espace linguistique soit en négatif soit en positif. Je rajoute les calendriers électoraux avec les élections regroupées qui permettent d’améliorer plus facilement les processus électoraux côté anglophone et la qualité supérieure de la recherche en langue anglaise, qui est aussi plus pragmatique pour viser à trouver des solutions à des problèmes. Actuellement, c’est presque comme si 80% des données sur les détournements des processus électoraux étaient du côté francophone et 80% des recherches sur les solutions du côté anglophone.

Le second panel présidé par Sandrine Perrot de Sciences Po s’intitule « La démocratie a-t-elle réussie ? ». Rachel Riedl de l’université de Cornell propose un exposé « Recul démocratique et résilience : Ouvrir l'espace démocratique par de nouvelles stratégies d'opposition ». En anglais, on parle de « reverse democratic backsliding ». Il est question, entre autres des alliances entre société civile et partis d’opposition. 

De gauche à droite, Marc Ona, Elhadji Idi Abdou, Rachel Riedl, Sandrine Perrot et Richard Banégas

Marc Ona Essangui intervient sur « 2013-2023 : La dégradation de l'espace civique en Afrique ». Il rappelle la répression par exemple en Guinée actuellement, ou l’on fait des mois de prison pour une manifestation. Actuellement, le leader gabonais voit du populisme qui fait pression sur les associations : « des éléments de langage sont imposés par la rue, contre le colonialisme ». Il précise que la rue ne tient pas compte du fait que la Chine et la Russie ne soutiennent jamais la démocratie. Pour lui, les rapports d’associations comme Amnistie sont moins efficaces aujourd’hui, alors que les pays occidentaux sont très frileux, « trainent le pas » pour réagir. Il souhaite que la France ait moins peur de développer sa communication.

Richard Banégas, de Sciences Po, a intitulé son exposé « “Cabri mort n’a pas peur de couteau”. Les impasses de la révolution démocratique passive des années 1990 et les promesses non tenues des insurrections civiques des années 2010 ». Les mouvements sociaux avaient pris de l’importance après la révolution burkinabée de 2014, dans la suite du « dégagisme » de 2011. Puis, alors que les printemps arabes ont participé à propager des guerres, la guerre contre le djihadisme a mis au centre du jeu les armées au sahel. On passe des « processus de transitions » des années 90 aux « restaurations autoritaires ». Au-delà d’un « regard désabusé », on peut voir, selon lui, des avancés au niveau de « la libéralisation de la parole publique », la « gestion locale », des « progrès du contrôle citoyens ». Il y a maintenant de nouvelles mobilisations. Il y a aussi des mobilisations différentes en particulier religieuses, qui ont un lien avec le rejet de l’occident. Il termine sur un clip d’une chanson qui parle des conséquences de ne plus rien avoir à perdre : « On est assis par terre, est-ce qu’on peut tomber encore ? »

Elhadji Idi Abdou, de Tournons la Page Niger est noté « discutant » au programme mais fait une intervention comme les autres. Au Niger, pour la société civile, manifester reste interdit. Je note qu’il rappelle l’alliance de la société civile avec Issoufou avant son arrivée au pouvoir.

Au cours du rapide débat final de la matinée, Marc Ona revient sur la perception de la France. Ayant constamment lutté contre la Françafrique, il a toujours souhaité que la France ne soit pas considérée comme le « bouc émissaire » responsable de tous les maux.

Le débat doit s’approfondir dans de nombreuses directions dans les deux demi-journées suivantes. Ce colloque montre des intérêts communs entre des associations et des chercheur-se-s de part et d’autre de l’Atlantique. La collaboration ne peut être que fructueuse. Les approches sont sans doute complémentaires puisque que beaucoup de difficultés que rencontrent l’Afrique prennent place dans un espace francophone, avec des données surtout disponibles en français et que la question du soutien de la démocratie se pose d’une autre manière sans doute plus large et plus pragmatique aux Etats-Unis.

Régis Marzin

Paris, 17 mai 2023

jeudi 26 janvier 2023

Blues démocratique, 1990-2020, de Francis Laloupo

 

Le livre ‘Blues démocratique, 1990-2020’ de Francis Laloupo sorti en avril 2022 chez Karthala est d’abord un livre bilan sur la démocratisation de l’Afrique depuis le retour au multipartisme entre 1990 et 1992.

Le livre décrit une phase actuelle de « recul » des « processus démocratiques » en Afrique. L’auteur met cette évolution africaine dans le contexte mondial associant une fragilisation de la démocratie et une nouvelle évolution de la géopolitique internationale.

Pour Francis Laloupo, les régimes issus du monopartisme et des juntes militaires des années 80 peuvent être considérés comme des « néo-dictatures ». La terminologie est importante en ce qui concerne le classement des régimes politiques en Afrique.

L’auteur évoque « une communauté internationale désormais déboussolée, bien éloignée des certitudes d’un nouvel ordre démocratique énoncé 30 ans plus tôt et dont le souvenir s’est progressivement transformé en une évanescente évocation » (p36).

Pour Francis Laloupo, les difficultés actuelles en Afrique ne doivent pas faire oublier que « la demande de démocratie et d’État de droit » est toujours aussi forte.

Les analyses sur les pays africains, l’Afrique, la France ou le Monde, se succèdent, nombreuses au fil des pages, toutes aussi pertinentes les unes que les autres, en donnant ainsi une vision globale très juste de la question de la démocratisation de l’Afrique pour elle-même mais aussi dans le monde.   

Régis Marzin,

26 janvier 2023

mardi 11 mai 2021

11 mai 2021, ‘Tyrans d’Afrique’ de Vincent Hugeux

Bokassa, Idi Amin Dada, Eyadéma Gnassingbé, Mobutu, Mugabe, Sékou Touré, Afeworki, Teodoro Obiang, Jammeh, Habré : 10 « tyrans » désignés par Vincent Hugeux dans son livre ‘Tyrans d’Afrique, les mystères du despotisme postcolonial’ sorti en mars 2021 aux Editions Perrin. Il en manque et il s’en excuse en prologue, Paul Biya, Denis Sassou, Museveni, par exemple. Il a retenu « des personnages dont le tempérament et le parcours ont quelque chose de romanesque. Et ce, jusque dans l'outrance, voire l'abjection ».

Selon le journaliste, à partir des « indépendances post-coloniales », se noue un « rapport post-colonial » au travers duquel « Les tyrans africains perpétuent le fait colonial » : « Il y a le fait colonial, je serais d’ailleurs le dernier à en nier la brutalité, la violence et l’iniquité, mais cessons de nous retrancher en permanence derrière ce lourd héritage pour absoudre des tyrans qui ont su tiré profit précisément de la perversité de ce rapport post-colonial ». Il indique encore : « Pour danser le tango, y compris celui du despotisme, il faut être deux. La propension des élites européennes à se repaître des frasques et des méfaits des tyrans africains m'a toujours semblé suspecte. D'abord parce qu'elle trahit la permanence du stéréotype du sauvage et du ‘roi nègre’, donc de l'impensé raciste. Ensuite parce qu'elle tend à occulter le lien intime tissé par la puissance coloniale avec le dictateur ainsi vilipendé. »

Le journaliste explique sa motivation dans un interview par Malick Diawara dans le Point : « Ne croyant ni aux raccourcis essentialistes ni à la malédiction historique, et pas davantage au discours irénique en vogue en Occident sur l'essor inéluctable et irréversible de la démocratie sur le continent noir, j'ai tenté de percer, au moins en partie, ce mystère en dépeignant la trajectoire de dix figures du despotisme africain, anciennes ou modernes, défuntes ou vivantes, déchues ou toujours au pouvoir. » Pour chacun d’entre eux, Vincent Hugeux se concentre sur les faits historiques, qui concernent les personnages principaux d’abord et secondairement d’autres acteurs.

Au lecteur d’en tirer certaines leçons. Il n’est pas directement question de néocolonialisme et de ‘Françafrique’ mais la Françafrique est là à tous les coins de rue, en ce qui concerne au moins cinq des dix protagonistes, Bokassa, Eyadéma Gnassingbé, Mobutu, Teodoro Obiang et Habré, dans leurs relations avec des Français, Jean-Bedel Bokassa et Valéry Giscard d’Estaing, Eyadéma Gnassingbé et Charles de Gaulle, François Mitterrand et Charles Debbasch, Hissène Habré et l’armée française, la DGSE et François Mitterrand.

Par exemple, ce que décrit le journaliste, c’est qu’Hissène Habré est bien connu avant de devenir un allié des Français et des Américains. Les dirigeants français savent qu’il a un fonctionnement de ‘terroriste’, capable de tuer une innocente lors d’un enlèvement, et de ‘psychopathe’, capable de tuer et provoque des morts massivement, avant de faire alliance avec lui, pour s’opposer à Khadafi. La logique est géopolitique et surtout militaire et elle n’a aucun lien avec des considérations sur les droits humains et la démocratie. Ce n’est pas après seulement que l’on est informé des crimes. Ces crimes étaient plus ou moins prévisibles. En 2021, le soutien du coup d’Etat militaire à Ndjaména repose sur une logique similaire de négation des risques, à un niveau de gravité largement moindre. Si on prive un peuple de libertés, pourquoi voulez-vous qu’il se laisse faire et n’accuse pas les alliés des putschistes de complicité de tyrannie ? Vincent Hugeux est l’un de ceux qui aujourd’hui parlent des risques à nouer des alliances sans en prévoir toutes les conséquences.

Pour les dirigeants français, avec Habré, il n’est pas question de psychologie mais à un niveau de déni des réalités psychologiques et judiciaires, on est aussi dans un déni de la base de la réflexion psychologique. Il n’est pas directement question de psychologie mais la psychologie des « tyrans », « autocrates » ou « dictateurs » est un thème sous-jacent du livre. Elle est évoquée rapidement parfois au travers de mots comme « paranoïa » : « enfance chaotique, volonté de revanche, blessures narcissiques, paranoïa, régression clanique, dérive messianique ». Dans un style fictionnel, le livre de Léonard Vincent ‘Les hommes du ministères’ sorti en 2019 décrit de manière précise la psychologie d’Issayas Afewerki, sans le nommer. Pour les faire disparaître un jour, il faut sans doute décrire ces hommes, briser le tabou d’une certaine médiocrité derrière l’horreur.

Sur France 24 le 8 avril, Vincent Hugeux, impressionnée par l’actualité électorale désastreuse de 2021, au Congo Brazzaville, au Bénin et au Tchad va au-delà de la logique de son livre pour s’étendre sur les élections. Il tire un enseignement de son livre sous la forme d’un avertissement aux décideurs « occidentaux » : « À mon sens, la quasi-totalité des tyrans passés en revue au fil des pages ont été ou sont encore des anachronismes sur pieds… le coût politique, humain et symbolique de tels diktats devient de plus en plus prohibitif. La question n'est pas de savoir si ces pouvoirs tomberont, mais quand, à quel prix et au profit de qui. L'autre enseignement s'adresse aux puissances occidentales – France en tête –, qu'elles aient ou non un passé colonial. Soutenir obstinément, au nom de la sacro-sainte ‘stabilité’ comme de l'impératif sécuritaire des régimes disqualifiés n'a aucun sens. Il n'y a pas de plus sûr moyen de s'aliéner les élites de demain … et de discréditer les instruments de la démocratie. »

Régis Marzin

11 mai 2021, compte-rendu de lecture

dimanche 15 septembre 2019

13, 14, 15 septembre 2019 – soutien aux révolutions algérienne et soudanaise à la Fête de l’Humanité

La Fête de l’Huma commence cette année au Village du monde par une soirée de solidarité avec le peuple algérien, en lutte très active pour la démocratie depuis 7 mois. La soirée du vendredi à l’Espace débat du village est organisée avec l’aide du collectif Agir pour le changement démocratique en Algérie (ACDA) et le festival Racont’Arts. Les intervenant-e-s du débat « Vers une Algérie libre et démocratique » sont de gauche à droite Sanhadja Akrouf San Akhrouf, militante féministe et représentante de l’ACDA, Kheireddine Lardjam, metteur en scène, Malek Bensmail, réalisateur, Sarah Haidar, romancière, Yanis Adjlia, du Mouvement des Brassards rouges de Bejaïa, Latifa Madani, animatrice, Denis Martinez, peintre et Rosa Moussaoui, journaliste à l’Humanité.
Rosa Moussaoui dénonce un processus électoral qui pourrait être imposé par l’armée aux manifestants (le dimanche soir une date est fixée au 12 décembre). Sanhadja Akrouf, également organisatrice avec l’ACDA des rassemblements du dimanche à République à Paris, rappelle que la « liberté a été confisquée par le parti unique depuis 1988 » et que Abdelaziz Bouteflika a voulu « humilier » le peuple par un cinquième mandat. Elle indique que l’élection est impossible tant que des prisonniers politiques restent enfermés. Elle insiste sur la défaite certaine du peuple si une élection est organisée pour départager « ceux qui reçoivent de l’argent du pouvoir ou de l’Arabie saoudite ». Elle demande au contraire du temps pour « construire un projet », pour régler des questions comme celle du soutien à l’armée par peur de l’islam, maintenant que « les partis d’opposition se parlent ».
L’idée d’une constituante est évoquée et il est annoncé qu’un débat aura lieu le 20 septembre à la LDH sur le sujet. La distinction entre « intérieur et extérieur » de l’Algérie est faite quand est signalé le rejet de l’ingérence extérieure. Pour Sanhadja Akrouf, la diaspora en France est « à l’intérieur ». Elle souhaite que « Macron lâche » le pouvoir algérien. Quelqu’un pense que « la religion a remplacé la culture » et que « mettre les gens à la mosquée était le plus facile ». Malek Bensmail reconnaît que l’« on a torpillé la culture ». Rosa Moussaoui revient, elle aussi, sur le dialogue des partis d’opposition si essentiel. Yanis Adjlia conclut sur l’espoir « qui est permis » alors que « la révolution était inimaginable avant ».

Le samedi, plusieurs débats ont lieu au stand de la Plateforme panafricaine. L’un d’entre eux a pour thème la géopolitique de la Corne de l’Afrique. L’opposant djiboutien Maki Houmed-Gaba, de l’Alliance Républicaine pour le Développement (ARD), présente rapidement la situation en Somalie, en Ethiopie, à Djibouti et en Erythrée. Il insiste sur l’espoir qui est apparu depuis les changements importants au niveau Etat de droit en Ethiopie.
Le dimanche, l’Afrique revient au programme de l’Espace-débat du Village du Monde grâce à une conférence sur la révolution au Soudan. Rosa Moussaoui y intervient de nouveau au milieu de trois responsables du Parti communiste soudanais, Ramsa Khama Mahjoub, Nadda Abbas et Chadia Abdelmoniem, qui s’expriment surtout en arabe avec un traducteur à leurs côtés.
A propos de l’Association des professionnels soudanais, Nadda Abbas explique que la lutte est partie de ce syndicat en marge des syndicats officiels. Cela s’est fait dans un pays où les syndicats sont actifs depuis 1964. A partir de 2016, la désobéissance civile a été utilisée. Un besoin de créer une coalition plus large est apparu et en janvier 2019 a été signée une chartre « Changement et liberté ». Elle souligne la place des femmes dans la révolution et la chute d’El-beshir. Rosa Moussaoui questionne sur le général Hemetti et ses qui ont été acceptés comme partenaire de l’Union européenne dans le Processus de Khartoum pour empêcher les migrations. Hemetti et les janjawids « travaillent maintenant à la contre-révolution ».
Le débat se focalise ensuite sur l’accord de transition du 17 août 2019. Le PC soudanais rejette cet accord car il réclame, lui, le « retrait des éléments du régime » et « une place minime pour les militaires ». Selon Nadda Abbas, la médiation éthiopienne a conduit à une « limitation du rôle des forces politiques ». La présidence du Conseil souverain qui doit piloter la transition de trois ans et trois mois, attribuée pendant 21 mois au général Abdel Fattah al-Burhan est également contestée. Le PC soudanais s’oppose par ailleurs aux partis politiques de droite. Chadia Abdelmoniem signale que « les réserves et le refus de l’accord » viennent du sentiment qu’il correspond « aux prémices pour un dictateur bis ». Concernant les femmes, elle remarque que « les Frères musulmans sont toujours là » et que « les luttes vont prendre des décennies ».
Juste après, au stand du PC de Bagnolet, a lieu un autre débat, en soutien à Mohamed Kadamy, président du Front pour la restauration de l'unité et la démocratie à Djibouti (FRUD), réfugié politique menacé d’expulsion malgré son statut protégé. Sur le plateau, sont réuni-e-s autour du militant historique de la lutte armée djiboutienne, Pierre Laurent, sénateur PCF, Catherine Choquet, Présidente de la LDH Seine-Saint-Denis, Jean-Paul Lecoq, député PCF et Bérenger Tourné, l’avocat de Mohamed Kadamy.
Mohamed Kadamy appelle à la résistance contre un cinquième mandat du dictateur djiboutien Ismaïl Omar Guelleh. Pierre Laurent souligne que les « relations coupables du gouvernement français continue » au même titre que « les ventes d’armes dans la région ». Il s’engage à soutenir Mohamed Kadamy dans tous ses combats juridiques jusqu’à la Cour européenne des droits humains (CEDH). Pour Catherine Choquet, « rien ne justifie que l’on fasse un deal » avec Djibouti et « perdre le statut de réfugié correspond à des crimes précis », ce qui fait que l’extradition du leader du FRUD est impossible. Elle rappelle que la France est régulièrement accusée par CEDH. Pour Jean-Paul Lecoq, « le droit est mis en cause » de deux manières et nécessitent deux combats sur les droits humains en France et contre la dictature à Djibouti. Il raconte que la ministre de la justice a répondu à son interpellation en disant qu’elle ne connaissait pas le cas (voir aussi la réaction de Le Drian). Il rejette tout deal avec Djibouti concernant l’affaire Sarkozy-Khadafi. Le banquier franco-djiboutien Wahib Nacer, a été mis en examen en février.
Enfin l’avocat Bérenger Tourné tient une ‘plaidoirie’ très engagée dans un style qui passe bien à la Fête de l’Huma, dénonçant un « Macron qui a choisi le camp de l’impérialisme », « une justice aux ordres, au garde-à vous », une « France coloniale » dont Guelleh est « un préfet », un « état fasciste dont a peur la France », en concurrence avec la Chine, mais qui veut « un retour sur investissement », ou encore l’assassinat de Jahba en prison. Selon lui, parce qu’il voulait interroger le « banquier de Djouhri » et qu’il y est allé le 17 mars, le juge Tournaire a procédé de « manière illicite » et s’est ensuite justifié en parlant de « terrorisme » pour une « altercation ». Il craint que le « vrai danger soit au niveau de l’Etat de droit », dans l’idée que la révolution et « les mouvements d’indépendances soient qualifiés de terrorisme ». Il conclut sur une affaire qui est une « vraie honte pour la France » et « reflète l’Etat de la démocratie ».
Depuis le public, le célèbre blogueur tchadien Makaila Nguebla, actuellement accusé en diffamation par le neveu de Déby, constate que l’ « on est en train de délégitimer le statut de réfugié politique » et demande que l’on « préserve le droit international ». Le débat revient sur le rôle de l’armée française accusée de décider de la politique française au Tchad et à Djibouti.
Dans d’autres stands divers et variés, les débats sur l’international continuent, au milieu du bruits des sonos, par exemple au stand de Survie qui depuis des années informe le public en vendant ses livres. Après son excellent livre sur la Côte d’Ivoire, l’association prépare un nouveau Dossier Noir sur le génocide du Rwanda.
La fête se terminant dans la douce chaleur de l’été indien, les discussions continuent aussi de manière plus décontractée entre concerts et verres de rhums. Des militant-e-s breton-ne-s plus ou moins communistes, fatigué-e-s d’avoir fait des crêpes pendant trois jours, viennent s’informer sur la Françafrique. Un homme me dit qu’il travaille sur un bateau basé à Brest à poser des câbles océaniques pour internet, jusqu’à Abidjan.
Régis Marzin
Compte-rendu Afrique de la fête de l’Huma publié le 17.9.19

mercredi 4 septembre 2019

3 septembre 2019, Paris : Cameroun : soirée de soutien d’Amnesty à Valséro

Voilà maintenant 7 mois que le rappeur camerounais est emprisonné au Cameroun en raison de son engagement contre la dictature de Paul Biya. Le 26 janvier 2019, les partisans de Maurice Kamto et Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) organisaient des marches pour protester contre les manipulations dans le processus électoral de la présidentielle du 7 octobre 2018, et, le même jour que de nombreux partisans de Kamto, Valséro a été arrêté et accusé de 8 infractions délirantes.   
Un procès est prévu le 6 septembre 2019 dans un tribunal militaire. Amnesty France et la Campagne #FreeValsero organise une soirée de soutien. Le documentaire de 52 minutes « Un piment sur les lèvres » de Laurène Lepeytre (2015) présente l’artiste. Il s’engage par les paroles de ses chansons, par exemple en disant « Quitte le pouvoir avant qu’il ne te quitte » ou en parlant de la « zombification » de la population, dans l’organisation des concerts, ou dans des contacts avec d’autres camerounais engagés. D’autres événements de la campagne de libération sont organisés, entre autres, à Berlin, à Madagascar, au Congo Brazzaville, au Sénégal, et surtout au Burkina Faso, où est prévu un concert.
Après le film, le rappeur burkinabé Smockey, du Balai citoyen, la réalisatrice du documentaire Laurène Lepeytre et Delphine Lecoutre, responsable Afrique centrale d’Amnesty France, prennent la parole. Smockey exprime la solidarité des mouvements citoyens africains rassemblés dans Afrikki. Il rappelle la lutte victorieuse du Balai citoyen autour de la musique, du rap et du reggae, au Burkina Faso. Selon lui, « deux mondes parallèles » sont séparés par « un fossé », quand des présidents « ne se rendent pas compte à quel point leur manière de gouverner est dépassée ». Delphine Lecoutre explique l’arrestation de Valséro, son interrogation pendant deux semaines, les huit infractions passible de « peine de mort ». D’autres prisonniers libérés en Juin ont été torturés. Elle demande de faire le maximum pour diffuser la pétition d’Amnesty.
Le débat revient sur la situation désastreuse du Cameroun. Il est question du tribalisme, de la Françafrique, du silence des media, de la peur de la population, de la répression, des régions anglophones dans lesquelles la population fuit cette répression et est en danger. Smockey rappelle qu’il ne sert à rien de renvoyer toujours vers la responsabilité de la France, cette « nation en déclin ». Dans la salle, la militante de l’UPC, Augusta Epanya, rappelle l’historique du Cameroun, la « chape de plomb » qui touche tout le monde, le niveau de dictature très élevé, comme le prouve le choix d’un tribunal militaire.
Delphine Lecoutre évoque le plaidoyer d’Amnesty vers les élu-e-s, qui n’est pas public. Laurène Lepeytre signale des actions, elles aussi discrètes, des diplomates français, européens, onusiens surtout par rapport à Maurice Kamto et aux prisonniers. Smockey insiste sur la nécessité d’une mobilisation populaire au Cameroun (et dans la diaspora). Le débat se conclut sur la mobilisation sur les réseaux sociaux à laquelle il faut donner plus d’ampleur. De nouvelles actions sont entreprises en ce sens pour terminer la soirée.
Régis Marzin, paris, 4.9.19