Les groupes d’amitié de l’Assemblée nationale française ne servent pas à grand-chose dans le domaine politique. Cela faisait longtemps que ses portes n’avaient pas été ouvertes à des défenseur-se-s de la démocratie en Afrique. Ces portes, et aussi celles de la salle Victor Hugo, c’est le député LFI de Seine-Saint-Denis Thomas Portes, le président du groupe d’amitié France-Guinée, qui les a ouvertes ce mardi 6 octobre, au Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC) – France et à Tournons la Page, pour une soirée intitulée ‘Diplomatie française en Guinée, violences politiques et intérêts économiques’.
La diaspora guinéenne remplit la salle. De nombreux téléphones filment la tribune. Le journaliste Michael Pauron anime les débats. Thomas Portes semble plus occupé par l’actualité française en plein pic de violences policières contre des lycéens. En introduction, il vient dénoncer le régime guinéen de Mamadi Doumboya qui se maintient par « des élections qui ne sont pas des vraies élections », et qui est pourtant « reconnue par le gouvernement français ». Dès le démarrage de la soirée, l’approche très critique de la politique française est évidente.
La première partie est intitulée ‘Légitimation politique d’un régime liberticide par la France’. Le juriste et leader de la société civile Ibrahima Diallo décrit la situation politique en Guinée, marquée par la répression, la dissolution des partis politiques et les disparitions forcées. Amadou Barry, pour le FNDC France, revient sur la mascarade présidentielle du 28 décembre 2025, précédée d’un référendum pour faire sauter la barrière de l’interdiction de candidature du chef putschiste de la Charte de la transition de 2021 et de la suspension des trois principaux partis.
La chargée de campagne de l’association Survie, Camille Lesaffre, évoque une lettre de Macron à Doumbouya du 28 septembre 2026. Il se comprend que ce courrier serait dans la continuité des félicitations orales du 5 janvier 2026, quand le président français avait repris la mystification d’un « achèvement de la transition » sans aucune transition vers la démocratie, entretenant ainsi, avec l’UA et la CEDEAO, la confusion autour d’un théorique « retour à un ordre constitutionnel », sans démocratie. Elle dénonce le « deux poids deux mesures » entre AES et Guinée, la Guinée n’étant pas soumise aux critiques et sanctions comme les trois pays de l’AES, bénéficiant d’aide publique au travers de l’AFD ou étant réintégrée dans la Francophonie le 24 septembre 2024, après l’enlèvement du leader de la société civile Foninké Minguè le 9 juillet 2024.
Le représentant de Tournons la Page, Robert Simon, demande, entre autres, à la diplomatie française de faire pression sur la Guinée concernant le suivi des recommandations de l’Examen périodique universel de l’ONU parmi lesquelles figurent des enquêtes sur les disparitions forcées.
Dans un deuxième panel titré ‘Coopération militaire de la France dans un État de non droit’, Camille Lesaffre intervient de nouveau pour Survie. Elle évoque les formations militaires françaises d’unités accusées de crimes, des demandes de discrétion aux soldats français, des ventes de chars blindés qui peuvent servir à la répression et l’absence de transparence. Ibrahima Diallo souligne que le FNDC est contre une coopération militaire avec une dictature. Cellou Mandela Diallo du FNDC France résume le rapport de Tournons la Page Guinée du 22 décembre 2025 sur les « violations des droits humains et des libertés publiques en Guinée sur la période 2022–2025 », pour lequel TLP-Guinée « a documenté au moins 70 personnes tuées par les forces de défense et de sécurité ». Il évoque un contrat de 38 millions d’euros de Thales pour la surveillance d’un aéroport. Il revient sur l’affaire des six corps découverts dans une fosse commune près du camp des forces spéciales en août 2026.
Dans un document papier distribué à la salle, le FNDC et Tournons la Page demande la suspension de la coopération militaire française « tant que la justice ne sera pas rendue sur les violations des droits humains ».
Une troisième partie est axée sur ‘Simandou, le mirage du développement’, la réserve de fer mise en production en 2025. Elle réunit la journaliste Agnès Faivre, Aissatou Cherif Barry du FNDC France, la chercheuse Valérie Masumbuko et Glauber Sezerino du CRID. La junte, le CNRD au pouvoir depuis son coup d’Etat de 2021 est globalement accusé de mauvaise gestion du dossier de Simandou, de dilapidation des ressources naturelles et d’absence de prise en considération de la population.
Le journaliste Ousmane Ndiaye, auteur de ’L’Afrique contre la démocratie. Mythes, déni et péril’, conclut l’événement militant. Selon lui, si la Guinée n’est pas sanctionnée comme l’AES, c’est en raison de ses richesses naturelles. Il considère que la dictature guinéenne est « la plus lâche », parce qu’elle est la seule dans laquelle des enfants disparaissent et parce qu’il n’y voit plus « d’honneur militaire ». Il appelle à en finir avec le mythe de l’homme fort. Il souligne la nécessité de l’existence des contre-pouvoirs, comme au Sénégal, pour garantir la tenue des promesses d’un début de transition.
Fatoumata Binta Diallo des Forces vives et du parti UFDG est invité à dire le mot de la fin. Elle rappelle les 40 partis politiques dissouts et demande le retour d’une « République » et de la « démocratie ». Un rapide débat avec la salle termine la soirée.
Le contenu de l’événement m’évoque des soirées contre la Françafrique et le néocolonialisme, organisées surtout par Survie il y a une quinzaine d’année, sans que les mots soient ce soir employés. Elle me rappelle un débat difficile et tendu entre militant-e-s parisien-ne-s des associations et des partis vers 2013, autour du début de l’intervention militaire française au Mali, au moment où Europe Ecologie les Verts était au gouvernement avec les Socialistes entre 2012 et 2014 et dans les premières années de Tournons la Page vers 2015, à propos de l’idée de revendication dans des textes sur la fin des coopérations militaires avec des régimes sans démocratie. L’efficacité de la mesure n’étant sans doute pas garantie et le contexte mondial se complexifiant, une partie des partis politiques français à gauche n’y était alors pas favorables. Depuis, la tension mondiale rappelant la guerre froide n’a fait que s’intensifier, facilitant le renforcement de tous les régimes antidémocratiques. Mabadi Doumbouya et Emmanuel Macron se sont placés en contrepoint de l’AES et de la Russie, suivant leurs intérêts et aux dépends de la démocratie.
Régis Marzin
Paris, 10 octobre 2026


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