J’éprouve un grand plaisir à écouter régulièrement sur RFI les interviews de personnalités la plupart africaines par Christophe Boisbouvier. En octobre 2015, j’avais apprécié son précédent livre sur le bilan des trois premières années de la politique africaine de François Hollande. Cela fait plus de neuf ans qu’Emmanuel Macron est au pouvoir, et même s’il a considéré qu’il n’y avait plus de politique africaine française, il est temps de lui offrir à lui aussi, son bilan africain. C’est chose faite avec « La Françafrique est morte, vive l’Afrique-France », sorti le 1er octobre aux éditions Buchet Chastel.
Cependant, dans toutes les têtes, la période « Macron » est déjà terminée et les regards sont déjà tournés vers l’après-Macron. Le futur presque inconnu nous inquiète et génère parfois plus d’attention qu’un passé que l’on imagine déjà suffisamment connaître. En introduction, Christophe Boisbouvier voit son livre comme un « livre d’action », qui vise à proposer un « chemin pour construire une relation Afrique-France enfin équilibrée ». Le livre sort six mois et demi avant la présidentielle française de 2027 et fournirait presque un argumentaire pour un programme de parti politique. La politique de Macron en Afrique correspondait déjà à une sorte d’étape dans un long parcours transitionnel, partant de plus de néocolonialisme allant vers moins de néocolonialisme. Quelles pourraient être les promesses ou les étapes suivantes ?
La mort de la Françafrique a déjà été tellement souvent annoncée qu’il devenait peut-être risqué de glisser le mot dans un titre. Le concept a perdu de sa valeur marchande, même pour ceux et celles qui l’estime encore vivante. Quant à l’Afrique-France, Antoine Glaser avait essayé « AfricaFrance » dans un précédent titre en 2014. Il y a une difficulté à définir la Françafrique et le néocolonialisme français, à décrire leurs évolutions et, a priori, leurs lentes disparitions ; cela continue de générer des étrangetés dans des titres. En réalité, le message du journaliste est d’une complexité suffisante pour ne pas être réductible à quelques mots.
L’auteur souhaite accompagner une évolution historique par des conseils basés sur son expertise, dans les domaines politiques, militaires et économiques. Par exemple, il propose aux dirigeants français et européens d’augmenter la coopération avec la Turquie d’Erdoğan, qui « n’est pas un dictateur », même s’il « bâillonne la presse », parce qu’il s’est « soumis, à chaque élection, à un scrutin libre et transparent, qu’il a gagné démocratiquement » (p195). RSF décompte justement au 2 novembre 2026 « 174 journalistes mis en détention depuis son arrivée à la présidence en 2014 – dont huit en 2026 » et note comme son « arme fatale », « la condamnation pour “insulte au président” ». Mi-septembre 2026, le président turc a annoncé vouloir se présenter pour un quatrième mandat en 2028, alors que la constitution le lui interdit. Son principal rival Ekrem Imamoglu, « a été arrêté pour “corruption” en mars 2025, et placé en détention le jour même de sa désignation comme candidat du principal parti d’opposition à la prochaine élection présidentielle ». Cela ne rappelle-t-il pas des situations africaines ?
L’auteur semble penser en citoyen français souhaitant informer d’autres Français-es, où tout au moins des lecteur-trices-s qui placent l’image et l’avenir de la France en tête de leur priorité, avant même l’avenir de l’Afrique, tout en accordant de l’importance aux deux espaces. Ce nationalisme ordinaire, banal ou quotidien, me fait penser que l’écriture n’est sans doute pas celle d’un simple journaliste, qui pourrait vouloir fonctionner avec plus de neutralité. Le contexte de la présidentielle française de 2027 fournit sans doute une justification non explicite au choix de l’angle.
L’ouvrage contient quelques révélations non négligeables. L’auteur révèle surtout une intervention militaire française au Burkina Faso décidée par François Hollande, pour sauver la transition lors de la tentative de coup d’Etat du 16 au 23 septembre 2015, en faisant « encercler » par des soldats français menés par l’ambassadeur de France « le bâtiment où était retenu le président » de transition, pour le faire libérer (p20). Il fournit également quelques éléments sur la vision française lors du coup d’Etat militaire de 2023 au Gabon, sans percer les secrets d’une hypothétique influence plus nette (p88). La question d’une utilisation de moyens non transparents, qui ferait le bonheur des journalistes d’investigation, se pose et se pose encore plus après la lecture du passage.
La problématique la plus intéressante que soulève l’auteur est celle de l’hypothèse d’une future politique française axée sur le soutien à la démocratie en Afrique. Les justifications théoriques sont toutes trouvées : l’image de la France en sortirait améliorée, les politiques françaises et européennes seraient plus facilement compatibles et synergiques, la Russie se retrouverait ainsi plus seule et plus clairement du côté des ennemis de la démocratie. Christophe Boisbouvier, avec son expertise sur l’actualité africaine acquise depuis des années, ne peut pas généraliser son conseil sans considérer précisément les pays concernés. Comment prendre le problème s’il ne reste plus parmi les anciennes colonies françaises qu’un seul pays en démocratie certaine, le Sénégal ? L’auteur ne dresse pas de bilan complet des régimes politiques et se contente de plusieurs exemples.
Si intervenir pour empêcher un coup d’état militaire pro-russe au Bénin fin 2025 a permis d’éviter une dictature militaire pro-russe (p16), cela ne permet pas pour autant d’aider à faire revenir la démocratie qui existait avant que Patrice Talon ne s’attaque à elle à partir de 2016. Depuis le passage de relais de 2026, Romuald Wadagni est plus occupé à travailler sur l’image internationale du Bénin, par exemple grâce à un projet ‘Bénin Influence’ animé par l’ancien journaliste de RFI Claudy Siar, qu’à rétablir l’Etat de droit et la liberté de la presse, libérer les principaux prisonniers politiques, permettre le retour des exilés et rassurer sur le rétablissement d’un contexte démocratique avant de prochaines élections. Ce que l’auteur semble craindre de dire, c’est que la marge de manœuvre pour la France dans le soutien à la démocratie en Afrique est dorénavant limitée.
L’auteur voit une « fausse note » dans le « feu vert à une succession dynastique au Tchad » (p171-172) ; il regrette un manque de cohérence de l’Elysée par rapport aux coups d’Etat militaire, entre action ou inaction, et une absence de « doctrine » sur ce point (p164). Mais la question des coups d’Etat est délicate, pas seulement en raison de quelques rares coups d’Etat favorables à la démocratie : il s’est construit dans les années 2000 surtout au sein de l’Union Africaine un consensus entre régimes démocratiques et antidémocratiques contre les coups d’Etat militaire, qui est malheureusement vecteur d’une confusion sur la finalité de la protection de l’ordre constitutionnel et sur le lien entre ordre constitutionnel et démocratie. L’absence de doctrine de l’Elysée correspond à cette confusion existante dans des textes fondamentaux, en particulier dans la Chartre africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance de 2007, dans son chapitre VIII fixant les sanctions en cas de changement anticonstitutionnel de gouvernement. Le maintien de régimes antidémocratiques au travers de processus électoraux sans démocratie est facilement possible malgré la signature par les Etats de la Chartre, et la Chartre n’offre pas d’outils efficaces pour améliorer les processus électoraux. Les cas d’irrespects de constitution sur la limitation du nombre de mandats présidentiels montrent aussi la limite des textes. Le consensus contre les coups d’Etat visible dès 2007 est incohérent avec l’idée d’un soutien ferme et constant à la démocratie. L’Elysée n’est pas spécialement en bonne position pour intervenir dans un débat qu’il serait actuellement difficile de relancer en Afrique.
Le domaine de la démocratie en Afrique est vaste et même si les coups d’Etat militaires sont impressionnants, ils ne déterminent pas toute la panoplie d’actions possible pour les acteurs extérieurs de l’Afrique, ni leur potentielle stratégie. Hors de l’AES, du Tchad et de la Guinée, l’absence de démocratie joue sur la perception de la politique française dans les pays où les populations subissent d’autres régimes antidémocratiques stables, au Cameroun, au Togo, à Djibouti, au Congo-Brazzaville, aux Comores, en Tunisie, mais aussi en Côte d’Ivoire et au Bénin. La difficulté perdure sans être correctement prise en compte par les politiciens à Paris. Dans tous les cas, malgré la focalisation sur d’autres priorités en France pendant un automne social animé, à quelques mois de la présidentielle française, Christophe Boisbouvier tente de faire redémarrer un débat sur le futur de la politique africaine française et cette démarche est tout à son honneur.
Régis Marzin
Paris, 2 novembre 2026
